CHAPITRE XV
h (i RÉVOLUTION FRANÇAISE JUGÉE A L'ÉTRANGER
Depuis que M. Taine a écrit son livre si lu et si discuté partout sur la révolution française, une incontestable défaveur s'est attachée à ce grand mouvement historique, d'où date cependant l'émancipation des peuples de noire continent. Quinet avait prédit ce revirement de l'opinion et l'ouvrage qui a tant contribué à le produire.
« Si rien n'a branlé, le moment est arrivé de publier que cette révolution, qui ferait illusion au premier coup d'œil, n'était, après tout, qu'une œuvre de crime, qu'il était aisé de voir que le pillage en avait été le seul mobile, que grâce à Dieu, on avait échappé à la scélératesse des principaux ; mais qu'assez de crimes, de vols, de meurtres, d'incendies et d'infamies de toutes sortes témoignaient de ce que la Révolution aurait fait, si on ne l'eût écrasée au berceau. » {liévol., I, p. 227.)
Le tableau de la révolution française et de ses excès qu'a tracé Taine, avec une si merveilleuse abondance de détails très précis, est à la fois très exact et très faux; très exact, car il a pour base des documents authentiques; très faux, car il ramasse en une masse compacte tous les crimes, toutes les violences, sans mettre en lumière les côtés admirables de ce prodigieux mouvement : l'enthousiasme général pour la liberté et l'affranchissement du genre humain, la haine des injustices, la destruction des abus et des lois si bien faites, dignes des grands juristes de Rome, les beaux discours prononcés, les morts héroïques, les dévouements à la patrie, les mots elles actions sublimes en toui genre faisant honneur a
LES ENSEIGNEMENTS D 15 L'IIISIOIRE
notre espèce, comme ceux des hommes illustres de Plutarque. Les appréciations émises en France à ce sujet sont presque toutes dictées par les préjugés et les passions. Pour les uns, la Révolution est un amas de violences et de scélératesses, qu'on ne peui trop abhorrer; pour les autres, c'est une histoire saint»1 qu'on doit vénérer sans réserve. C'est à l'étranger qu'il faut demander un jugement impartial.
On ne peut se figurer l'enthousiasme que la révolution française excita partout en Europe, même dans la féodale Allemagne.
Klopstock, dans son ode magnifique aux États généraux, s'écrie : « Voici le jour audacieux de la diète française; salut, soleil naissant, soleil bienfaisant qu'à peine nous osions rêver. » Il se réjouit d'avoir vécu assez longtemps pour avoir vu le début d'une ère nouvelle. Et un décret de l'Assemblée législative, en 1792, lui accorde le titre de citoyen français. Après le chantre du Messie, le chantre d'Obéron, Wieland, publie en prose un écrit sur la légitimité de remploi que fait là nation française de ses lumières et de sa force (août 1789). Voss, le savant traducteur d'Homère, ne peut contenir les transports que lui inspire la France revendiquant ses droits; il chante le génie de Vhumanilé (1790) et Y humanité régénérée (1794). « Chefs des nations, s'écrie-t-il, c'est Dieu qui nous appelle à la liberté. » Il entonne un chant d'union entre les Français et les Allemands, Y Hymne des nouveaux Francs, sur l'air de la Marseillaise. Schiller reste sympathique à la Révolution, malgré les. excès qu'il déplore
Devant l'esclave qui rompt ses chaînes, Devant l'homme libre ne tremblez pas.
Campo, Fauteur du Jeune Robinson, fait cette remarque sî juste : « Il faut qu'un peuple soit poussé à bout, comme l'était le peuple français, par des oppressions de tous genres, pour tenter l'entreprise toujours téméraire et toujours marquée en traces sanglantes, de briser ses chaînes par la force. Une telle révolution profite rarement à ses auteurs; mais plutôt aux générations futures et aux habitants des autres pays. »
Fichte, sans se laisser ébranler par les crimes de la Terreur, publie cet admirable livre : Considérations sur la Révolution