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LA RÉVOLUTION FRANÇAISE JUGÉE A L'ÉTRANGER

française pour faire juger de sa légitimité. Varnhagen von Ensè s'enthousiasme à la vue du mouvement de 1789 : « La nation française, liberté, égalité, ces mots sonnaient gaiement et fièrement à mon oreille. » Il dit des excès de 1793 : « Ces tristes détails se perdaient dans un courant irrésistible qui semblait nous porter vers le plus heureux avenir. »

Biirger, l'auteur de Lénore, est si enthousiaste de la Révolution qu'il reproche aux Français de s'être laissé vaincre par les Allemands à Tournai : « Même contre la patrie d'Hermann, j'aurais voulu devenir votre Tyrtée. » Beethoven espérait que Bonaparte fonderait définitivement le régime républicain, et il compose en son honneur la Symphonie héroïque. Enfin, Kant interrompait sa promenade habituelle, pour s'avancer, chaque jour, sur la route de France, afin d'avoir plus tôt des nouvelles de Paris, et quand la république fut proclamée, il s'écria: « Maintenant je puis dire comme Siméon : Seigneur, rappelez votre serviteur; ses pauvres yeux ont vu le jour du salut. » (V. H. Carnot, Comptes rendus de V Institut, juillet 1888).

La Révolution de 1789 a fait plus que la révolution anglaise de 1688 : elle a mis fin aux abus de l'ancien régime, donné le branle au mouvement démocratique, et répandu partout le goût des réformes qui transformeront les sociétés humaines.

Deux courants différents d'idées ont fait la révolution française : un courant qui portait à l'égalité, lequel était vraiment national et sortait des entrailles mêmes du peuple, et un courant qui portait à la liberté, lequel venait d'Angleterro et d'Amérique. De ces deux passions de la nation française, la première est persistante et ardente; l'autre est intermittente et tiède; elle vient du dehors1.

Il est trop tôt pour apprécier ce que l'humanité doit à la révolution française. Le jugement à porter dépendra du point

(1) Montesquieu, Voltaire, Rousseau ont emprunté leurs idées politiques! à Locke et à l'Angleterre; Lafayette, Brissot et les théoriciens «le la Révolution française, se sont inspirés «les idées qui venaient de triompher aux États-Unis. L'influence de la révolution américaine sur La révolution française était si bien reconnue dans toute l'Europe qu'un fabuliste allemand très estimé, Pfefl'el, écrit les vers suivants :

« La liberté vient de l'heureuse terre de Penn Pour visiter le vieux royaume des Francs. »

LES ENSEIGNEMENTS DE L'HISTOIRE

de savoir si les peuples, entraînés par un mouvement irrésistible vers la démocratie, parviendront à la faire régner sous une forme de gouvernement libre ou si, fatigués de leurs vains efforts et de leurs échecs répétés, ils chercheront un dégradant refuge dans le césarisme.

D'ailleurs, comment l'Europe et l'Amérique n'auraient-elles pas salué avec enthousiasme une révolution qui allait inscrire dans ses constitutions et dans ses lois les principes qu'avaient proclamés les philosophes et les politiques, en Angleterre d'abord, en France ensuit 3 et que les souverains Frédéric II, Catherine de Russie, Joseph II, Léopold de Toscane, non moins que les peuples, aspiraient à réaliser? Elle a eu le tort de vouloir tout renouveler à la fois, organisation politique, conditions sociales, divisions du territoire, mœurs et religion, poids et mesures, tout, jusqu'au calendrier, et de croire que, à la façon des législateurs anciens, on « instituait » un peuple à coups de décrets; mais l'amour de la justice et de la liberté exprimé sans doute en phrases déclamatoires, mauvaises imitations de celles de Rousseau, a néanmoins pénétré tous les cœurs et, en définitive, transformé l'ordre social dans le monde entier. Les despotes eux-mêmes, depuis lors, invoquent ces grandes idées et prétendent n'agir que pour le bien de l'humanité.

Guizot, et d'autres écrivains après lui, se sont demandé pourquoi la révolution française n'a pas réussi. La question est mal posée. La France, sans doute, jusqu'en ces derniers temps, n'était point parvenue à fonder un régime de liberté stable et définitivement assis; mais grâce à la clarté de sa langue et au génie de ses écrivains, elle a fait pénétrer chez tous les peuples ces idées d'égalité et de justice qui, empruntées à l'Évangile par l'Angleterre et l'Amérique, sont appelées à transformer les sociétés modernes.

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