LES ÉCHECS DE LA MONARCHIE CONSTITUTIONNELLE
vêler en Belgique. Il était convaincu que Léopold devait frapper, anéantir cette audacieuse assemblée, qui n'était rien moins, à ses yeux, qu'une convention révolutionnaire. Il conseillait à son gendre de maintenir à tout prix le cabinet conservateur, et surtout de ne point admettre au pouvoir « les délégués ni personne de leur couleur politique ». Il allait même jusqu'à lui offrir, en cas de conflit, l'appui de l'armée française.
On ignore ce que répondit Léopold, mais il se garda bien d'adopter la politique de résistance que Louis-Philippe pratiquait avec un si constant et si regrettable succès. Habitué aux meetings et aux tumultueuses réunions de l'Angleterre, le roi des Belges laissa le congrès libéral se réunir, discuter, arrêter son programme, et, après que les élections eurent mis les catholiques en minorité, il n'hésita pas à former, en 1847, son cabinet précisément de ces hommes qu'on lui conseillait de proscrire. L'année suivante vint montrer laquelle des deux politiques était la plus sage. Le même ébranlement, qui renversa le trône de Louis-Philippe, affermit celui de Léopold, parce que le premier s'efforça de comprimer la force ascendante de la démocratie, tandis que le second ne craignit pas
anéantir cette audacieuse réunion, si elle ne permet pas do la prévenir ce qui serait toujours préférable. On dit que la Constitution belge autorise les associations, mais je ne sais jusqu'où s'étend cette autorisation et je doute qu'elle puisse s'étendre, même en droit, jusqu'à autoriser la formation d'une assemblée de délégués, élue sans autorité légale, délibérant, prenant des arrêtés comme des chambres légalement élues, exerçant les pouvoirs constitutionnels dont elles sont investies par la constitution et la loi du pays. Ce n'est rien moins, à mes yeux, qu'une convention nationale révolutionnaire constituée, puisqu'elle le serait en dehors de toutes les lois et de l'autorité constitutionnelle de la royauté, et même probablement sans rapport avec le gouvernement légal du pays.
« J'en ai entretenu tout à l'heure mes ministres et il n'y a eu qu'un cri sur l'incompatibilité d'un tel état de choses avec l'existence du gouvernement légal et constitutionnel du pays. Grâce à Dieu, cet état de choses n'existe pas encore au moins à ce développement; mais n'oubliez pas que c'est précisément de l'absence de toute règle légale dans leur création quo les assemblées révolutionnaires tirent la force de détruire les institutions légales, et que ces dernières se laissent intimider par l'audace effrénée des autres
« Gardez bien votre ministère actuel; soutenez-le le plus vigoureusement que vous pourrez; rien ne serait plus propre à tout ébranler qu'une crise ministérielle et surtout que l'entrée aux affaires des délégués, de leurs adhérents ou de leur couleur politique. »
L'un de ces délégués était M. Frère Orban. Il entrait au ministère peu de temps après et c'est La popularité du parti libéral, arrivé au pouvoir, qui a préservé la Belgique, en 1848, de tout contre-coup des révolutions qui bouleversaient les pays voisins.
LES ENSEIGNEMENTS DE L'HISTOIRE
de s'y associer : mémorable leçon, que les souverains ne de> raient pas oublier.
On a dit que la démocratie est semblable à un torrent qui coule à pleins bords. La royauté se laisse-t-elle porter au fil de Peau, sa barque surnage; mais veut-elle le remonter, les vagues irritées et mugissantes se soulèvent, s'accumulent et l'engloutissent.
Fidèle au programme qu'il trace dans la lettre à son gendre Léopold, reproduite plus haut, et soutenu par un ministre d'un si grand talent, d'un si noble caractère, et d'une si incontestable supériorité à, tous égards, Louis-Philippe poursuit inébranlable, sa politique de résistance aux progrès de la démocratie. Il ne veut ni des incompatibilités parlementaires, ni de l'extension du suffrage, ni de l'exercice du droit de réunion, parce que sa majorité à la Chambre lui aurait échappé. Il a une politique personnelle et il veut la faire triompher. C'est une sorte d'autocratie déguisée sous des formes parlementaires, sans les distractions et la compensation des succès militaires.
On sait comment cet édifice, en apparence, si bien assis et, en réalité, non sans éclat et même sans gloire, s'écroula, par le plus inattendu des effondrements. Pour le renverser il ne fallut pas la poussée d'un puissant mouvement d'opinion et d'une grande insurrection. Rien qu'une émeute et la République est proclamée et soudain les destinées de la France sont changées absolument.
Parfois les événements se précipitent en un certain sens irrésistiblement. En ce siècle, tout pousse au progrès de la démocratie : qui y veut faire obstacle tombe tôt ou tard.
Les souverains constitutionnels, qui, au milieu de ce mouvement démocratique, veulent conserver leur couronne, doivent s'inspirer des exemples donnés par les deux premiers rois des Belges, Léopold Ier et Léopold II. En étudiant comment ceux-ci ont compris et rempli leur mission, ils pourront échapper aux orages qui menacent toutes les institutions anciennes.