DE L'OMNIPOTENCE DES MAJORITÉS
roi, tantôt un sénat. En outre, il est nécessaire de créer des obstacles à l'exécution trop facile des volontés de la majorité, de limiter la sphère où elles agiront et de créer des abris et des remparts pour les minorités.
Les partisans les pins ardents de la démocratie croient assurer son triomphe, en attribuant aux représentants du peuple des moyens de briser toute résistance et de faire prévaloir partout uniformément et sans retard ce qu'ils appellent la volonté populaire. Funeste erreur, comme le montre clairement l'histoire.
Nulle forme de gouvernement n'exige plus de limitations de toute sorte, parce que nulle n'est plus portée aux excès et plus sujette aux entraînements.
Les auteurs de la constitution fédérale des États-Unis, en tout si prévoyants, avaient bien vu que le grand danger qui menaçait leur œuvre était l'omnipotence des majorités : « Il est, dit James Maddison, d'une grande importance dans les républiques, non seulement de défendre la société contre l'oppression de ceux qui la gouvernent, mais encore de garantir une partie <de la société contre l'injustice de l'autre... S'il existait une société dans laquelle le parti le plus puissant fût en état de réunir facilement ses forces pour opprimer le plus faible, on pourrait considérer que l'anarchie règne dans une pareille société, aussi bien que dans l'état de nature où l'individu le plus faible n'a aucune garantie contre la violence du plus fort. » [Fédéraliste, n° 51).
Et le démocrate Jefïerson écrivait à Maddison le 15 mars 1789 : « Le pouvoir exécutif, dans notre gouvernement, n'est pas le seul, ni même le principal objet de ma sollicitude. La tyrannie des législateurs est actuellement et sera pendant bien des années encore le danger le plus redoutable. »
« Si jamais, dit parfaitement Tocqueville, la liberté se perd en Amérique, il faudra s'en prendre à l'omnipotence de la majorité qui aura porté les minorités au désespoir et les aura forcées de faire un appel à la force matérielle. On verra alors l'anarchie, mais elle arrivera comme conséquence du despotisme. » (La démocratie en Amér., t. II, ch. vi). Il aurait pu ajouter : Née du despotisme des assemblées, elle conduira au despotisme d'un maître.