DE L'ÉTABLISSEMENT DU DESPOTISME
Une Chambre qui obéit et ne discute pas est un corps servile ; elle ne sert à rien qu'à masquer le despotisme. Une armée qui discute et n'obéit pas est un danger public.
Ici règne la parole libre, là le commandement sans réplique.
Les militaires savent que pour eux il n'y a de succès que si toute l'armée, jusque dans ses derniers membres, est mue par les ordres d'un chef unique. Comment pourraient-ils goûter le mécanisme d'une constitution politique, où tout pouvoir doit rencontrer un contrepoids, et où l'esprit de résistance a sa place marquée et nécessaire? Aussi considèrent-ils souvent le Parlement comme une source d'anarchie et les représentants comme des bavards malfaisants, tout au moins quand ils discutent le budget de la guerre. Il ne sera pas très difficile au souverain de tirer parti de cette opposition naturelle pour se débarrasser de Chambres qui le gênent, et l'on peut dire, je crois, que sur le continent européen le régime représentatif n'existe que par la tolérance de la royauté.
C'est une maxime profondément gravée dans l'esprit des Anglais, qu'une grande armée permanente met la liberté en péril, et ils ont multiplié les précautions pour éloigner ce danger. Il est écrit dans le bill ofrights qu'aucun corps d'armée ne peut être maintenu sans le consentement du Parlement. Le mutiny bill n'est jamais voté que pour un an, et, s'il n'était pas renouvelé, l'armée se dissoudrait, car désobéir aux ordres des chefs deviendrait un acte licite.
La constitution des États-Unis dit que le Congrès ne peut voter les fonds de l'armée que pour deux ans, et les Américains ont pour principe de réduire le nombre des troupes au plus strict nécessaire.
Le danger a donc été clairement aperçu par les nations qui ont eu l'expérience des institutions libres, et il faudrait être aveugle pour ne pas le voir.
C'est à partir du moment où la royauté a pu entretenir une armée permanente qu'elle est parvenue à rendre son pouvoir absolu. C'est grâce aux légions que l'empire s'est établi à Rome, et, sous l'empire, ce sont les prétoriens qui ont disposé de la couronne. Il est inutile d'insister sur les analogies que présente la situation actuelle.
Que faire cependant ? Peut-on espérer que les peuples
L9i DE 1 \ RÉPUBLIQUE ET DE SES CONDITIONS DE SUCCÈS
iiiMMiii au moment où éclatent les plus formidables is sociales, et où Les ambitions dynastiques, exploitant les attractions el les antipathies des nationalités, menacent l'Europe (ie nouveaux bouleversements ?
S;ms doute, si les peuples européens étaient prévoyants et sages, el s'ils étaient maîtres de leur sort, ils régleraient leurs différends sans tirer l'épée, et ils réduiraient leurs armements, qui. par les énormes impôts qu'ils exigent, sont une source de misère el de danger pour la société; mais les peuples, malheureusement, ne sont encore ni prévoyants ni sages, et ils ne disposent pas de leur destinée. Les grandes armées permanentes sani donc un mal qu'il faut subir, et pour les institutions libres un danger qu'il faut viser à conjurer.
CIIAPITRE IV
COMMENT L'HOSTILITÉ DES CLASSES MET AUJOURD'HUI PLUS QUE JAMAIS LA LIBERTÉ EN PÉRIL
J'ai dit que l'hostilité des classes peut aussi contribuer à rétablissement du despotisme dans nos sociétés démocratiques. Ce point exige quelques développements. Ici encore l'histoire nous apporte ses enseignements.
Les choses se sont passées dans l'antiquité exactement comme nous les voyons se dérouler sous nos yeux, et ce qui rend cette expérience plus décisive, c'est que, la Grèce étant couverte d'une foule de petits États indépendants avec des lois très différentes, les mêmes révolutions se sont produites partout, mais point en même temps.
Par une série de luttes, les plébéiens conquéraient l'égalité des droits politiques ; mais restait l'inégalité des conditions, qui leur parut bientôt insupportable.
Pour faire cesser cette inégalité, effet des lois, ne suffisait-il pas de changer les lois? Disposant du suffrage et nommant les législateurs, c'est ce qu'ils essayèrent de faire. Tantôt on mettait tous les impôts à la charge des riches, tantôt on confisquait leurs biens, en les forçant à l'exil ou en les condamnant à la mort. Ailleurs on décrétait l'abolition de toutes les dettes, ou l'État s'emparait de toutes les propriétés, pour en faire un nouveau partage.
Les riches naturellement se défendaient par tous les moyens. Entre eux et les pauvres, l'hostilité était permanente, violente et, à chaque instant, aboutissait à la guerre civile. « Dans toute guerre civile, dit Polybe, il s'agi t de déplacer les fortunes. » —
« Les cités, dit M. Fustelde Coulanges, flottaient toujours entre deux révolutions, Tune qui dépouillait les riches, l'autre qui les remettait en possession de leur fortune. Cela dura depuis la guerre du Péloponèse jusqu'à la conquête de la Grèce par les Romains. » — Sparte, ayant armé ses ilotes pour repousser l'ennemi, fui obligée de les combattre, dans une guerre atroce, parce qu'ils voulaient se servir de leurs armes pour se rendre mai lies des propriétés. La lutte contre la Commune de Paris De nous a-t-elle pas offert le même spectacle?
Comme les plébéiens, même victorieux, ne parvenaient pas à établir L'égalité des biens, les luttes recommençaient sans cesse.
Enfin, épuisées par les dissensions sociales, découragées, lassées de tout, les cités grecques se réfugièrent dans la servitude, pour avoir au moins quelque repos.
Les tyrans sortirent partout du parti populaire et s'appuyèrent sur le peuple. Les familles patriciennes seules n'abandonnèrent jamais toute résistance.
Cette marche des choses, partout identique, s'explique ; elle résulte delà nature même de l'homme. Donnez le suffrage à celui qui n'a pas le bien-être, il est inévitable qu'il voudra se servir de l'un pour acquérir l'autre.
Les sociétés modernes ont cet avantage sur les cités anciennes, que le christianisme a répandu des idées de justice et de fraternité inconnues à l'antiquité ; mais, d'autre part, notre situation économique est bien plus difficile.
Les sociétés antiques pouvaient subsister au milieu des dissensions civiles les plus violentes. Tandis que riches et pauvres se disputaient le pouvoir, le travail n'était pas suspendu, parce qu'il était accompli par les esclaves, qui, quoi qu'il arrivât, continuaient à fournir aux besoins des partis en lutte. Aujourd'hui ces esclaves, c'est-à-dire ceux qui accomplissent le travail manuel, sont devenus des citoyens; ils ont acquis le droit de suffrage, et ce sont leurs exigences qu'il faut satisfaire ou combattre.
Les cités antiques ont supporté les luttes sociales pendant des siècles, avant de demander le repos aux tyrans. La société moderne n'y résisterait pas un an.
Notre état économique diffère aussi complètement de celui
du moyen âge.
Le sort de chaque homme était alors fixé et en même temps assuré.
Le cultivateur était attaché à la glèbe et soumis aux corvées; mais il avait toujours une portion du sol à cultiver, moyennant une charge fixe, et les biens communaux, partout très étendus, lui fournissaient un pâturage pour son bétail, du bois pour construire sa demeure et pour chauffer son foyer, ïl ne pouvait aspirer à sortir de sa condition ni à s'enrichir; mais il n'avait pas à craindre le dénùment absolu. Par les liens de la commune, il était fortement attaché au sein maternel de la terre, à laquelle il était rivé et dont il ne pouvait être détaché. Ses espérances ici-bas étaient très bornées, mais ses inquiétudes Tétaient aussi.
La corporation offrait à l'artisan le même genre de sécurité que la commune rurale garantissait au cultivateur. Le salaire était fixé et protégé contre la concurrence par les privilèges des métiers. Pas de crise ni de chômage : le travail avait une clientèle connue et assurée. Entre le maître et l'ouvrier, la distance était à peine sensible; tous deux travaillaient côte à côte, dans le même atelier et vivaient de la même manière. Les discussions d'intérêt n'étaient pas rares, mais elles ne pouvaient prendre, comme en Grèce ou comme aujourd'hui, la forme d'une hostilité de classe à classe, maîtres et compagnons étant presque égaux.
La situation des boutiquiers était la même que celle de l'artisan.
Seuls, les marchands qui trafiquaient avec l'étranger avaient plus de place pour se mouvoir, et plus de moyens de changer leur condition, en s'enrichissant.
Tout à fait en haut, la noblesse, protégée par ses armes, ses châteaux forts, ses richesses et les préjugés de caste, vivait comme dans un monde à part, inabordable et armé.
La société se trouvait ainsi complètement enchaînée dans le réseau compliqué de ses coutumes traditionnelles. Elle était immobile, mais stable. C'était un régime de classes subordonnées, semblable à celui qui, en Égypte, a donné à la société une assiette si solide, une durée si longue et produit également <le si prodigieux monuments.
Les souffrances des individus étaient parfois extrêmes,
parce que la violence des grands n'était point arrêtée par la main tutélaire et toute-puissante de l'État, et parce que le commerce el la science n'étaient pas encore parvenus à combattre les disettes et les maladies. La société était constamment troublée par la guerre, et périodiquement décimée par La famine et la peste. Mais, en temps ordinaire, les âmes étaient calmes et, en temps d'épreuve, résignées.
Les hommes n'étaient point tourmentés par le besoin de changer de condition ; ils n'en voyaient pas le moyen. Ils ne connaissaient ni l'ambition de parvenir, ni la soif d'accumuler des richesses, car cela était hors de leur portée. Leur sort étant fixé sur la terre, c'est dans l'autre monde que s'étendaient leurs espérances.
Quel contraste avec les démocraties modernes, où tous, ayant mêmes droits, s'agitent sans cesse, pour parvenir à tout et s'emparer de tout !
Ce n'est pas que l'idée d'établir une plus grande égalité dans le partage des richesses n'ait pas surgi au moyen âge : elle s'est fait jour en France, en Angleterre, en Allemagne, surtout dans les campagnes, quand l'excès des souffrances causées par la guerre réduisait les cultivateurs au désespoir; mais, comme ces idées ne sortaient pas de l'organisation même delà société, une fois les jacqueries comprimées, l'ordre se rétablissait, et l'hostilité des pauvres contre les riches ne devenait pas, comme en Grèce, un mal constitutif de la société.
Aujourd'hui toutes ces institutions du moyen âge, qui étaient en même temps des entraves et des refuges, ont disparu, pour faire place à une situation démocratique très semblable à celle de l'antiquité, avec cette différence qu'elle est celle de tous les hommes, au lieu de celle d'un dixième d'entre eux.
Chacun est libre, mais isolé. Chacun se fait sa destinée, mais il n'a plus ces institutions tutélaires qui l'abritaient et le soutenaient : la commune et la corporation. Chacun peut monter au faîte, sans que rien l'arrête, mais aussi tomber dans le dénûment absolu, sans que rien l'en tire. L'un, par son travail, son habileté, sa prévoyance ou sa bonne chance, arrive h l'opulence ; l'autre, par paresse ou par accident, reste ou retombe dans la misère.
L'inégalité de droits ne sépare plus des classes fermées où
on se résignait à demeurer, parce qu'on n'en pouvait sortir, mais l'inégalité de richesse n'en subsiste pas moins entre des catégories d'individus qui s'en irritent, parce qu'ils envient tous ceux qui s'élèvent au-dessus d'eux.
La compétition générale estlaloi de la société. Lespremières places sont aux plus actifs. C'est la lutte pour l'existence transportée de l'ordre zoologique dans l'ordre économique.
Cette compétition est la source de tous les progrès, le grand ressort qui met tout en mouvement, qui enfante toutes nos merveilles industrielles, qui crée toutes nos richesses; mais elle répand aussi une incessante agitation, une inquiétude permanente, une instabilité universelle. Nul n'est content de son sort et nul n'est assuré du lendemain. Celui qui est riche veut accumuler toujours plus de richesses, celui qui est pauvre tremble de perdre son gagne-pain.
Le mécanisme de la production, des échanges et du crédit, est admirable de perfection et de puissance, mais plus il est parfait et compliqué, plus il est exposé à se déranger.
Jadis, le travailleur possédait l'instrument de travail; aujourd'hui cet instrument, devenu un vaste assemblage de machines et d'installations d'une grande valeur, a passé aux mains de capitalistes. L'ouvrier n'est plus qu'un salarié.
L'industrie moderne a établi ainsi entre le maître et l'ouvrier une distance immense. Jadis tous deux travaillaient dans le môme atelier, et vivaient de la même vie ; aujourd'hui le maître dispose d'un capital énorme, et fait partie des classes supérieures, tandis que les ouvriers sont groupés dans de vastes fabriques, autour de la machine qui fournit la force motrice. Cela produit une séparation et une hostilité inconnues autrefois.
La grande industrie fabrique des quantités énormes de marchandises ; pour les vendre, il lui faut le marché du monde ; mais ce marché est soumis à mille fluctuations qui toutes se fonl sentir au fond des ateliers. Un pays augmente-t-il les droits à l'importation, c'est un débouché perdu. Une invention nouvelle nécessite-t-elle la transformation d'un genre de fabrication ou en amène-t-elle le déplacement, les commandes vont ailleurs, il faut fermer les ateliers, les maîtres souffrent où sont ruinés, les ouvriers perdent leur emploi ou doivent se soumettre à une réduction de salaires.
Autrefois, le salaire était réglé par la coutume ou parle tarif officiel ; aujourd'hui il l'est par le rapport qui existe entre le nombre des bras et des capitaux cherchant de l'emploi. Les ou\ riers soumis à colle loi de l'offre et de la demande, se sont dil : Pourquoi ne pas nous coaliser pour fixer le taux de nos salaires et l'imposer à nos maîtres en nous mettant en grève, s'ils refusent d'accepter nos conditions? Ainsi ont-ils fait, et les grèves se sont multipliées, comme on l'a vu, surtout en Angleterre. C'est un état de guerre permanent, avec ses luttes, ses victoires et ses défaites.
Seulement, les ouvriers ne parviennent pas à imposer leurs conditions, parce que les patrons, le voulussent-ils, ne peuvent pas les subir. La raison en est simple. La facilité des échanges internationaux est si grande aujourd'hui, que le inonde entier ne forme plus qu'un seul marché. Le manufacturier ne fabrique pas pour son pays seul, mais pour tous les pays. Il s'ensuit que le prix des marchandises doit être à peu près le même partout. Le fabricant ne pourrait donc augmenter le salaire, sans augmenter ses prix, ce qui l'empêcherait de vendre et l'obligerait à fermer son usine.
C'est ainsi que l'unité du marché commercial amène le nivellement des salaires. Il en résulte qu'une grève locale ne peut déterminer une hausse locale des salaires, sans tuer l'industrie dans cette localité et sans, par suite, enlever aux ouvriers le moyen même de subsister. Une expérience cent fois répétée a prouvé cela jusqu'à l'évidence.
Comment donc les ouvriers peuvent-ils arriver au but qu'ils poursuivent? Il n'y a qu'un moyen, ont-ils pensé, c'est de faire entrer dans la coalition les ouvriers du monde entier, et d'employer, comme arme de guerre industrielle, la grève universelle dans le métier où l'on veut que le travail soit plus rétribué. De cette façon une hausse des salaires est possible sans que la concurrence de l'étranger fasse échouer les grèves locales.
C'est ainsi que Y Association internationale des Travailleurs, qu'on veut reconstituer aujourd'hui, était sortie de l'unité du marché commercial. C'était une conséquence naturelle du vaste mouvement cosmopolite qui envahit le monde moderne. Tout devient international. N'avons-nous pas les banques de
crédit international, la monnaie internationale, le marché international, le tarif international, les régates internationales, etc.?
Quand cette entente entre les ouvriers des différents pays se sera établie partout, on aura en présence, dans le monde entier, d'une part, tous les chefs d'industrie, d'autre part, tous ceux qu'ils emploient et salarient.
Comme le socialisme se donne pour mission l'émancipation définitive des classes laborieuses, il agit à la façon de la révolution religieuse du xvr siècle. Il passe par-dessus les frontières des nations, il fait oublier les hostilités de race, il déracine l'amour et jusqu'à l'idée de la patrie. Les compatriotes sont des ennemis, s'ils sont chefs d'industrie; les étrangers sont des frères, s'ils vivent du salaire. Les ouvriers de Londres de Berlin, de Vienne, de Madrid, de Bruxelles, de Milan, ont applaudi aux luttes et excusé les crimes des insurgés de Paris, lors de la Commune.
C'est une sorte de religion cosmopolite : elle inspire le prosélytisme, pousse à la propagande et remplit les âmes qu'elle possède d'un fanatisme tantôt mystique et tantôt farouche. La situation économique étant à peu près la même chez toutes les nations industrielles, elle trouve partout les mêmes griefs, les mêmes aspirations, les mêmes éléments inflammables.
Les agitations sociales ne sont pas locales, comme les agitations politiques; elles sont universelles, comme les fermentations religieuses, parce qu'elles s'adressent à des besoins généralement sentis et à des convoitises qui dorment partout au fond de l'âme humaine.
La solidarité de tous les marchés monétaires a jeté dans le monde économique une cause nouvelle et très grave de perturbations. Les crises commerciales, comme les ouragans , nées dans un pays, parcourent successivement tous les autres, semant partout les ruines sur leur passage. Qu'une crise éclate en Angleterre ou aux États-Unis, le monde entier en reçoit le contre-coup; les commandes diminuent, le travail s'arrête, et ceux qui vivent du travail souffrent1.
Autre cause de malaise : le salaire du plus grand nombre
(1) V. mon livre : Le marché monétaire depuis cinquante ans.
des ouvriers esl forcément réduit à ce qui est indispensable pour les faire subsister, par La raison qu'ils ne fournissent pour ainsi dire que la force brute de leurs bras, et que cette force peul être empruntée aux animaux domestiques et à la vapeur, moteurs moins coûteux que les muscles humains, et qui, par conséquent, leur font concurrence. Ces ouvriers les moins rétribués cl les plus nombreux sont encore les moins mécontents de leur destinée : ils n'ont pas commencé à regarder au-dessus d'eux.
Ceux qui s'irritent le plus de leur sort et qui veulent atout prix changer Tordre actuel, ce sont les ouvriers d'élite, qui ont pris les habitudes et les besoins des classes aisées, auxquelles ils portent envie ; mais ces derniers s'efforcent de communiquer leurs haines aux autres, et ils y sont déjà en partie parvenus.
En résumé, voici le sort que l'industrie moderne a fait aux artisans. Elle les a émancipés de toute entrave, elle les a arraches à l'étreinte des corps de métier, elle les a groupés en masses compactes dans certains centres et autour des machines, elle a augmenté leur salaire; mais, en même temps, elle leur a donné des besoins nouveaux et les a exposés sans défense à toutes les fluctuations du monde des affaires, si souvent bouleversé parles transformations industrielles et par les crises commerciales.
Dans les campagnes, un changement semblable s'est produit. Là aussi on trouve plus d'activité, plus de goût pour toutes les améliorations, plus d'efforts pour s'élever et s'enrichir que jadis, mais aussi plus d'incertitudes, plus de tourments, plus de causes de dissensions et de luttes.
Autrefois la pleine propriété de la terre était rarement acquise par celui qui la cultivait. Chacun avait à mettre en valeur une part qui restait la même. Maintenant le paysan peut acheter la terre. Il le fait avec passion, et cette passion produit des miracles d'économie et de labeur; mais aussi elle le remplit d'agitations et de désirs. Il connaît aujourd'hui le ver rongeur de la dette, de l'hypothèque et de l'impôt, en même temps que le stimulant de l'ambition.
Jadis les prestations du locataire en travail ou en nature étaient fixées et réglées par la coutume; aujourd'hui elles le
L'HOSTILITÉ DES CLASSES MET LA LIBERTÉ EN PÉRIL 20.j
sont par la loi de l'offre et de la demande, à laquelle le métayage même n'échappe plus. La hausse des fermages est pour le fermier une cause de tourments périodiques, une source d'inimitiés et de défiances entre lui et le propriétaire. C'est quand les ouvriers des campagnes auront appris à envier le sort des riches et à maudire le leur, quand ils répéteront partout le mot d'ordre des tenanciers irlandais : no vent, plus de fermage, que la société actuelle se trouvera en péril.
Partout donc où Ton jette les yeux sur nos sociétés démocratiques, on retrouve cette hostilité des classes qui a déchiré jadis la Grèce, et que les coutumes traditionnelles du moyen âge avait assoupie.
Une idée nouvelle a été proclamée; inscrite dans la plupart des constitutions, elle s'est emparée de tous les esprits : c'est que les hommes sont égaux. L'Évangile a introduit dans le monde cette audacieuse nouveauté, que les philosophes, même les plus utopistes de l'antiquité, n'avaient pas aperçue.
Ce principe, il est vrai, n'était qu'un idéal qui ne devait se réaliser qu'après un grand bouleversement cosmique, sur « une nouvelle terre et sous de nouveaux cieux » ; mais, le millenium attendu n'étant pas arrivé, la Réforme, les constitutions des États-Unis et de la révolution française en ont fait un idéal terrestre, dont nécessairement les démocrates modernes voudront poursuivre l'application.
C'est en vain qu'on tentera de la limiter à l'égalité des droits politiques. De l'égalité de droit, ils voudront passer à l'égalité de fait.
Jusqu'à présent, l'idée de l'égalité ne s'est pas implantée avec assez de force pour devenir une conviction vivante, ardente, décidée à tout pour atteindre son but, sauf dans quelques grandes villes et dans certaines catégories spéciales d'ouvriers; mais, répétée sans cesse dans les meetings, passant de bouche en bouche comme un mot d'ordre et circulant ouvertement ou en silence dans l'Europe entière, elle sera embrassée comme un dogme par toutes les classes qui ont intérêt à la croire vraie, et qui en attendent une amélioration de leur sort.
La France a été deux fois déjà profondément troublée par l'explosion violente de ces principes, et elle a eu lieu en Fiance plutôt qu'ailleurs, parce que le Français se laisse
entraîner, plus que les autres peuples, par la logique abstraite, parce qu'il donne aux idées plus de retentissement, plus d'expansion communicatlve, el qu'il veut en poursuivre la réalisation immédiate; niais ce n'est pas pour la France que le danger est le plus sérieux.
L'égalité des conditions y est très grande, et plus de la moitié de La population jouit d'une part de la propriété foncière ou mobilière. Une liquidation sociale, comme on dit aujourd'hui, une confiscation de la propriété, comme on en décrétait dans les républiques antiques, n'est pas à craindre, parce que ceux qui ont intérêt à défendre l'ordre sont plus nombreux que ceux qui ont intérêt à l'attaquer. L'égalité de fait, déjà en grande partie réalisée, préservera donc la France des tentatives d'un bouleversement entrepris, an nom du principe de l'égalité de droit.
Mais, en Angleterre, où la propriété est concentrée aux mains d'un petit nombre de familles, où les ouvriers de la campagne sont exclus de la possession du sol qu'ils cultivent, où les masses innombrables des ouvriers de l'industrie ont déclaré la guerre à leurs maîtres, où enfin l'inégalité éclate à tous les yeux, le danger est plus grand. Le travailleur rural n'est pas encore remué par les aspirations égalitaires, les ouvriers de la ville n'ont pas l'habitude des armes ni la tradition révolutionnaire, et la bourgeoisie, fortifiée par la lutte des partis et par le self-government, saura se défendre mieux qu'ailleurs. Mais ces conditions favorables ne dureront pas. Supposez que, clans quelques années, quand les idées de réorganisation sociale auront envahi toute la classe laborieuse, une grande guerre éclate, arrêtant le commerce et fermant les ateliers : les conséquences pourraient en être épouvantables, car la révolution sociale ne se limiterait pas dans la capitale, ainsi qu'en France ; elle se répandrait comme un incendie dans les villes manufacturières et dans les campagnes, et elle aurait un but à poursuivre, qui serait de mettre la propriété aux mains de tous.
En France, une grande faute des gouvernements, que les Anglais n'ont pas commise, a été de concentrer la vie dans la capitale au dépens des provinces ; c'est pourquoi les révolutions sociales éclatent périodiquement à Paris. Dans les grandes villes, l'extrême indigence et l'^strême richesse se
touchent, se coudoient et se rencontrent parfois sous le même toit.
On a attiré à Paris un nombre immense d'ouvriers arrachés aux bonnes influences du lieu natal. Souvent sans lien de famille, sans foyer, sans culte, sans appui, leur vie est difficile, leur emploi précaire, leur ignorance grande, leur moralité très ébranlée; puis, les oisifs, dans leur sphère dorée, donnent le spectacle scandaleux de leurs vices, de leurs prodigalités, d'une existence que condamnent et la morale chrétienne et la science économique. Comment ce contraste ne provoquerait-il pas un esprit de haine et de révolte ?
Le gouvernement a enlevé aux campagnes des millions employés à créer des boulevards, des jardins, des palais, des salles de théâtre, et à rassembler ainsi, comme à plaisir, les éléments et les prétextes d'un bouleversement social.
Dans les campagnes, la vie est saine pour le corps, saine pour l'âme; elle est simple et active. La différence des conditions est adoucie par les relations personnelles. Le riche donne aux pauvres de bons exemples, de bons conseils, tout au moins de bonnes paroles. L'opposition des classes n'est pas absente, mais elle n'est pas exaspérée jusqu'à la fureur, jusqu'à la rage destructive. C'est aux champs que se produit la principale richesse, les subsistances, dont dépend en définitive le bien-être du pays. Et cependant les gouvernements, sans voir les dangers qui menacent l'ordre social, ont vidé les provinces d'hommes et d'argent pour attirer dans la capitale les ouvriers par des travaux improductifs, les gens aisés par la concentration des pouvoirs politiques et par l'attrait de tous les plaisirs : politique insensée à laquelle il faut mettre un terme, en donnant aux provinces et aux communes l'indépendance administrative et la disposition des ressources qu'elles créent, et qu'aujourd'hui les grandes villes consomment.
Si La démocratie se maintient en Suisse, c'est parce qu'elle est une démocratie rurale sans grandes villes.