L'INSTRUCTION UNIVERSELLE EN RÉPUBLIQUE
ce qui favorise la marche de l'humanité et de chaque homme vers la perfection relative à laquelle il sont appelés, constitue le droit. Tout droit est donc naturel, en ce sens qu' il est conforme à la nature des choses et à cet ordre général, le meilleur possible, que les hommes doivent découvrir d'abord et ensuite établir et respecter.
Il est naturel et de droit que l'individu dirige ses propres affaires, parce que nul mieux que lui ne veillera à ses intérêts. Cependant, si quelqu'un manque par trop de raison et gaspille follement ce qu'il possède, on le met en interdit, parce qu'il se nuit à lui-môme et, par suite aussi, à la société dont il fait partie. De même, il est naturel, il est de droit, il est désirable que tout homme prenne part à la direction des affaires publiques, parce que son intérêt y est engagé; mais il faut qu'il puisse le faire sans se nuire et sans compromettre la sécurité de la société dont il est membre, sinon il est naturel, il est de droit, il est nécessaire qu'il soit privé du suffrage, dans son intérêt et dans celui des autres.
La capacité, celle tout au moins qui consiste à discerner où est le véritable intérêt, voilà donc manifestement l'unique titre au droit de voter.
La république ne repose pas plus que toute autre forme de gouvernement sur la vertu, car, si Montesquieu avait raison en ce point, elle serait la plus vaine des chimères,
La vertu est nécessaire partout; elle est l'honneur, la force des civilisations spiritualistes ; mais elle est une trop rare exception pour qu'on puisse en faire la base des institutions humaines.
Le gouvernement démocratique est moins exigeant; il veut seulement que le peuple soit assez éclairé pour discerner son véritable intérêt. Ce gouvernement repose donc sur régoïsme entendu dans le sens complet et élevé du mot. S'il devait compter sur l'esprit de sacrifice, il ne durerait pas un jour.
L'abnégation, le sacrifice est ce qui fait les héros et les saints. La foule même peut s'y élever, dans un moment d'exaltation patriotique ou religieuse; mais cette vertu exceptionnelle ne peut, devenir le ressort de la vie de tous les jours.
Le propre d'un bon gouvernement est de procurer la sécu-
ri té nécessaire, pour que chacun puisse agir, satisfaire à ses besoins, user librement de ses facultés, dans les limites qu'impose le respecl du droit d'autrui. Un semblable gouvernement fait régnerl'ordre et la justice et garantit les droits du travail e1 La propriété légitime issue du travail. Or toutes ces choses sont dans l'intérêt du plus grand nombre. Il suffit donc que la niasse du peuple aperçoive le rapport nécessaire qui existe (Mihc ces choses et son intérêt bien entendu, pour qu'il accorde son appui à un bon gouvernement, et dès lors le régime démocratique peut se soutenir.
Mais si le peuple est assez peu éclairé pour ne pas voir ce rapport, s'il s'imagine améliorer son sort par la violence et la spoliation, ou s'il est disposé à écouter ceux qui lui promettent le bonheur sous l'égide du despotisme théocratique ou militaire, alors accorder à tous le droit de voter, c'est creuser le tombeau de la liberté. Elle succombera au sein de l'anarchie et peut-être au milieu d'épouvantables désastres.
Jamais on ne fera admettre que la faculté de perdre la patrie par des votes insensés et d'empirer ainsi le sort des travailleurs, sur qui retombe toujours le plus durement le contrecoup des malheurs publics, soit un droit naturel.
<( Toutes les combinaisons de la machine politique, a dit très justement M. Guizot, doivent tendre, d'une part, à extraire de la société tout ce qu'elle possède de raison, de justice, de vérité, pour les appliquer à son gouvernement, de l'autre, à provoquer les progrès de la société dans la raison, la justice, la vérité, et à faire incessamment passer les progrès de la société dans son gouvernement. »
Il est certaines règles de justice, de bonne administration, de prévoyance, qu'un pays est tenu d'observer pour se maintenir et prospérer. Ceux-là seuls qui sont en état de discerner ces règles doivent être appelés à gouverner ou à élire ceux qui gouvernent.
La raison n'est pas, mais doit être le souverain du monde.
C'est à ceux qui ont assez de raison pour voir le rapport qui existe entre la bonne direction de la chose publique et de leur intérêt, et pour ne pas se laisser égarer par ceux qui cherchent à les tromper, c'est à ceux-là seuls et pas à d'autres que revient le droit de suffrage.