CHAPITRE V
L'inégalité des conditions, la lutte des classes et l'oppression des minorités ont amené la décadence et la chute des démocraties dans l'antiquité, de même qu'elle menacent les démocraties modernes.
Dans les États grecs, au début l'égalité était réelle entre les citoyens libres propriétaires et souvent cultivateurs.
La notion romaine du droit absolu de propriété est toujours restée étrangère à la Grèce. Le territoire de l'État était considéré comme lui appartenant 1 ; les citoyens n'en avaient que la jouissance subordonnée à l'intérêt général. De là ces partages de terres si fréquents et cette intervention constante de la loi pour régler la répartition de la propriété. Les philosophes, les politiques, les législateurs de l'antiquité voulaient la même chose, à savoir que chaque citoyen eût une part de la propriété foncière, et que la loi empêchât une trop grande inégalité. Dans la République de Platon, la terre est divisée en parts égales entre tous les citoyens. Afin que tous prennent intérêt à la défense du pays, Aristote veut que chacun ait deux lots de terre assignés par le sort, l'un près de la ville, l'autre près des frontières 2. Dans la plupart des États de la Grèce, on trouve des mesures ayant pour but de maintenir l'égalité des propriétés foncières. A Leukade, la vente du bien héréditaire était complètement interdite ; chez les Locriens, elle n'était permise
(1) 'Il Sè y.'ôpa xotvov, Arist., Polit., III, 7, 9 et II, 2, o.
(2) Arist.,' Polit., VII, ch. vin et ix.
que pour faire face à une nécessité démontrée ; à Corinthe, le législateur Pheidon, pour maintenir l'égalité des lots, cherche à rendre invariable le nombre des citoyens. Philolaos, Corinthien de naissance, qui donna des lois à Thèbes, s'efforça d'atteindre le même but, en réglant les adoptions et Phaléas de Chalcédoine espère rétablir l'égalité des biens, en décidant que les riches donneront des dots aux filles, mais n'en recevront pas, tandis que les pauvres en recevront et n'en donneront pas *.
Sparte, à l'époque où elle apparaît dans l'histoire, était déjà sortie du régime de la communauté primitive. Elle était arrivée, semble-t-il, au régime du domaine collectif de la gens, du clan. L'élément constitutif de la Société était le yevoç, même mot que gens et qui correspondait aux lignées et aux geschfàchtev des cités du moyen âge. C'était un groupe de familles rattachées par la tradition d'une origine commune, d'un ancêtre qu'on vénérait en commun, et de cérémonies religieuses célébrées sur le même autel. Le patrimoine était inaliénable. Ici comme en Judée, le but de toute la législation foncière est la conservation des familles. Quand une fille était l'unique héritière d'une famille, le parent le plus proche était obligé de l'épouser et même de divorcer à cet effet. Il pouvait aussi la revendiquer malgré elle. En principe, chaque héritier arrivait à la succession à titre individuel ; mais la communauté entre frères était ordinairement maintenue. Il n'y avait point de partage. « Tous les enfants restaient groupés au même foyer, dit M. Jannet. Un des frères, le plus capable et le plus souvent l'aîné, à cause du privilège religieux de sa naissance, dirigeait la communauté et portait le nom expressif d'ècmo toxukov, le conservateur du foyer. Plutarque, dans son Traité sur V amour paUrneU indique que ces communautés jouaient un rôle très important dans l'ancien état social des peuples grecs. Elles étaient vraisemblablement le pivot de l'organisation de la famille. Le partage entre les enfants ne devait se produire qu'à titre d'exception. Avec le cours du temps, cette situation fut renversée ; mais alors, le principe du partage forcé se trouva en contradiction avec les autres institutions, qui toutes avaient
(1) Arist., Polit., II, 4, 4, 3, 7, 9, 7, 4, 1.
pour objet la conservation du patrimoine dans la famille. De Jà cette incohérence du droit grec que Cicéron signalait -en le comparant au régime romain fondé sur l'institution testamentaire d'un héritier *. »
Les fils et leurs descendants mâles excluaient complètement les filles, comme à Athènes et dans les autres cités grecques. Le testament était inconnu ici, comme dans toute la Grèce primitive. Le droit et l'intérêtsocial déterminaientla succession, non la volonté arbitraire de l'individu. La propriété était donc constituée à Sparte, comme chez les Slaves méridionaux aujourd'hui, et comme dans les campagnes en France, au moyen âge.
La communauté primitive avait laissé des traces profondes •dans l'organisation sociale de Sparte. Plutarque dit, dans la Vie de Lycurgue, chap. xvi, qu'à la naissance de chaque enfanl, les anciens de la tribu lui assignaient un des 9,000 lots de terre du territoire de la cité. On nie la vérité de cette affirmation, parce que, dit-on, il en résulterait qu'il n'y avait pas -d'hérédité et que la terre était commune, ce qui est contraire aux faits établis. Mais, à côté des patrimoines des familles, il pouvait très bien exister un domaine collectif, comme ra/ke/?û5 germanique, où en effet chacun obtenait sa part.
Sparte avait un domaine communal très étendu dont le produit servait à subvenir, en partie, à la consommation des repas publics. Il comprenait, comme dans la plupart des autres États grecs, les forêts et les montagnes 2. Ces repas publics, les Syssilies, qui se prenaient à des tables de quinze personnes, étaient la base de l'organisation militaire et politique, sous le nom de Pkviities et d'Andries. Cette institution existait dans presque tous les États grecs. Leur importance économique n'était point partout la même : elle dépendait du revenu communal. A Sparte, chacun devait y contribuer pour un certain nombre de médimnes d'huile et d'orge. C'est en Crète, d'après
(1) Voyez l'excellente étude de M. Jannet intitulée : Les institutions sociales et le droit civil à Sparte, 1873, et mon livre : La propriété et ses formes primitives, F. Alcan, 5e édit., 1891.
(2) V. Elérodote, liv. IV, 57, Pausanias, liv. III, 20. Platon, Lois, liv. I. Les cités crétoises tiraient de leurs communaux, cultivés par une classe spéciale de serfs, de quoi pourvoir aux repas publics ; les citoyens y trouvaient au moins de cpuoi se nourrir.
Aristote, que les Phidities contribuaient le plus au maintien de
l'égalité.
Grote et d'autres historiens mettent en doute le fameux partage des biens en 9,000 parts égales, que Lycurgue aurait opéré, d'après Plutarque. Des doutes peuvent exister sur les détails, mais le partage, en lui-même, rentre bien dans l'esprit de la politique antique. Un partage semble avoir eu lieu, lors de la fondation de l'État, vers l'an 1000 avant Jésus-Christ et après la conquête de laMessénie, sous Polydor (700 av. J.-C). Quoi qu'il en soit, Aristote reproche aux législateurs de Sparte de n'avoir point pris de mesures efficaces pour maintenir l'égalité des conditions. La population, dit-il, est divisée en riches et en pauvres : toute la richesse est aux mains de quelques individus qui ont des fortunes colossales. Après Aristote, cette concentration de la propriété foncière alla si loin, qu'au temps d'Agis III, la Laconie était devenue la propriété de cent personnes. La population diminua rapidement. Le nombre des hommes en état de porter les armes, qui était jadis de 10,000, réduit à 1,000 au temps d'Aristote, n'était plus que de 700 à l'époque de Plutarque. Aristote ne voyait pas d'autre remède à la décadence de l'État que le partage des terres, en vue de rétablir l'égalité des possessions. La lutte entre les riches et les pauvres était déjà engagée, à l'époque où écrivait le Stagyrite. Dans plusieurs villes, dit-il, les riches avaient fait entre eux ce serment : « Je jure d'être l'ennemi du peuple et de lui /aire tout le mal que je pourrai *. » A Sparte, comme dans beaucoup d'autres États grecs, les rois se mirent à la tête du peuple contre l'aristocratie. C'était le césarisme démocratique et socialiste. Agis veut le partage des biens, mais il est tué. Le roi Cléomènes (238-222 av. J.-C.) mit à exécution le programme populaire : abolition des dettes, partage des biens, droits politiques accordés à tous ceux qui en étaient privés. La Laconie fut divisée en 15,000 parts attribuées aux Periœque^ et 4,500 aux citoyens. Cléomènes, renversé par la guerre extérieure, eut pour successeurs d'autres « tyrans » qui continuèrent à opprimer et à dépouiller les riches, pour conserver la faveur du peuple.
Les législateurs anciens avaient parfaitement reconnu cette
(1) Politique, t. VIII, 7.
vérité fondamentale, répétée constamment par Aristote, que la liberté et la démocratie ne peuvent subsister sans l'égalité des conditions. Pour maintenir cette égalité, ils avaient eu recours à toutes sortes d'expédients : inaliénabilité des patrimoines, limitation du droit de succession, maintien delà propriété collective pour les forêts et les pâturages, banquets publics où tous venaient s'asseoir : les sussifia et les copis, dont il est si souvent question dans les auteurs anciens. Comme on le sait, toutes ces précautions n'empêchèrent point les progrès de l'inégalité ; et alors la lutte commença, mettant aux prises deux classes presque aussi séparées d'intérêts que deux peuples rivaux, exactement comme dans la plupart des pays aujourd'hui. Écoutez cette grave parole de Platon (De la Rép., Liv. IV) : « Chacun des États grecs n'est pas un, mais il renferme pour le moins deux États : l'un composé de riches, l'autre de pauvres. »
Les pauvres, jouissant des droits politiques, voulurent s'en servir pour établir l'égalité; tantôt on mettait tous les impôts à la charge des riches, tantôt on confisquait leurs biens en les condamnant à mort ou à l'exil ; souvent on abolissait les dettes et parfois on allait même jusqu'à refaire un partage égal de toutes les propriétés. Les riches naturellement se défendaient par tous les moyens, même par les armes. De là des guerres sociales constantes. Polybe résume cette lamentable histoire en un mot : « Dans toute guerre civile, il s'agit de déplacer les fortunes. » Et en effet à Athènes, après Périclès, le conflit entre les classes se déchaîna sans contrainte et les pertes subies par les citoyens les plus aisés dans la guerre du Péloponèse donna une prépondérance irrésistible aux pauvres.
« Les cités grecques, dit M. Fustel de Coulanges dans son beau livre La Cité antique, flottaient toujours entre deux révolutions, l'une qui dépouillait les riches, l'autre qui les remettait en possession de leur fortune. Cela dura depuis la guerre du Péloponèse jusqu'à laconquête de la Grèce parles Romains. » Bœkh, dans son Économie politique des Athéniens, s'exprime presque dans les mêmes termes. (Staatsh. der Athen., ï, p. 201.)
Nul écrivain n'a mieux compris qu'Aristote le problème que soulève la constitution d'un État démocratique. Son admirable livre La Politique éclaire la question de lueurs effrayantes,
quand on réfléchit à la situation économique des sociétés modernes. « L'inégalité, dit-il, est la source de toutes les révolutions, car aucune compensation ne dédommage de l'inégalité. » (Liv. V, ch. î.)
« Les hommes, égaux sous un rapport, ont voulu l'être en tout. Égaux en liberté, ils ont voulu l'égalité absolue. On se persuade qu'on est lésé dans l'exercice de ses droits, on s'insurge. »
Pour prévenir les insurrections et les révolutions il faut doncr d'après Aristote, maintenir une certaine égalité. « Faites que même le pauvre ait un petit héritage, » s'écrie-t-il. (Liv. II, ch. v.)
Il reproche à la constitution lacédémonienne d'être « une législation imparfaite sur la répartition des propriétés ». « Les uns, dit-il, possèdent des biens immenses, tandis que les autres sont à peine propriétaires, de manière que le pays presque entier est le patrimoine de quelques individus. Ce désordre est la faute des lois. »
« Un État, d'après le vœu de la nature, doit être composé d'éléments qui se rapprochent le plus possible de l'égalité. Il montre ensuite que dans un État où il n'y a en présence que des riches et des pauvres, des luttes sont inévitables : « Le vainqueur regarde le gouvernement comme le prix de la victoire », et il s'en sert pour opprimer les vaincus.
Les politiques du xvme siècle, Montesquieu surtout, répètent sans cesse que l'égalité des biens est la seule base de la démocratie : « Il ne suffit pas, dit ce dernier, dans une bonne démocratie, que les portions de terre soient égales; il faut qu'elles soient petites comme chez les Romains. » (Esprit des Lois, V, 5.)
C'est encore Aristote qui, dans sa Politique, résume en un mot la conclusion qui ressort de l'histoire économique de la Grèce. « Pour les législateurs, le point capital parait être l'organisation de la propriété, source féconde des révolutions. C'est Phaléas de Chalcédoine qui a, le premier, posé en principe que l'égalité de fortune était indispensable entre les citoyens. » « Sans doute, ajoute-t-il, il y a un bien réel dans le nivellement des fortunes. C'est un moyen de prévenir les discordes. Mais extirpera- t-il tous les germes de division? Non. Il n'empêchera pas la classe distinguée de se soulever contre
cette égalité qu'elle traitera d'injustice, prétention qui a plus d'une fois troublé les États et causé des révolutions. » (Politique, liv. II, ch. v.)
En effet, quand la répartition des biens est trop inégale, la démocratie conduit à des révolutions sociales ; car celui qui a le suffrage veut aussi avoir la propriété. Les institutions démocratiques n'ont donné le repos aux hommes que quand, comme en Suisse ou dans les temps primitifs, les mœurs sont simples et les conditions très égales.
Dans les autres Républiques grecques, nous retrouvons la même évolution économique qu'à Sparte : concentration de la propriété foncière, progrès de l'inégalité, culture par les esclaves dont le nombre va croissant, enfin dépopulation. Quand la Grèce fut devenue province romaine, elle se transforma en désert, où vaguaient les troupeaux et où les bêtes sauvages se cachaient dans les ruines des temples et des cités. A la fin du premier siècle après Jésus-Christ, la population pouvait à peine mettre sur pied 3,000 guerriers bien armés, autant que Mégare seule en envoyait à la bataille de Platée.
L'égalité était la base des démocraties grecques. L'inégalité causa leur ruine l.
Rome nous offre le même enseignement que la Grèce. Dès le commencement de la République, les deux classes, la plèbe et l'aristocratie, sont en lutte. La plèbe acquiert successivement les droits politiques, mais elle est peu à peu dépouillée de la propriété, et ainsi, en même temps que s'établit l'égalité des droits, l'inégalité des conditions devient extrême. Licinius Stolon, les Gracques et d'autres tribuns du peuple s'efforcent, parles lois agraires, de rétablir l'égalité ; ils proposent le partage de Yager publicus. Tentative vaine : d'un côté, l'on voit s'étendre la grande propriété et de l'autre, l'esclavage. Le pro-
(1) Voy. le travail si instructif de Karl Bûcher, Die Aufstande der unfreien arbeiter, 1874, ch. iv.
Dépopulation de la Grèce. « Citons, dit Polybe, ce décroissemcnt de la population, cette pénurie d'hommes qui de nos jours se fait sentir dans toute La Grèce, qui rend nos villes désertes, nos campagnes iucultes, sans que des guerres continuelles ou des fléaux, comme la peste, âienl épuisé nos forces. » Polybe, Hist. gén., liv. XXXVIII, 4, 70. Strabon, liv. VIII et IX. Pausanias, liv. VII, VIII et IX. Plutarque affirme que de son temps toute la Grèce ne pouvait fournir les 3,000 hoplites que Mégare envoyait à la bataille de Platée. T/iç 'EMâSôç trjv EpYjjuav, De defectu oraculorum, VJII-
létariat, déshérité, prend la place des citoyens propriétaires, qui étaient la moelle de la République. Il n'y a plus de peuple romain : il reste des riches et des pauvres qui se disputent et s'exècrent. Enfin, de l'hostilité des classes, sort comme toujours le despotisme. Pline résume ce drame en un mot qui explique l'histoire ancienne: Latifundia perdidere Italiam jam vero et provincias. A Rome comme en Grèce, l'inégalité, après avoir tué la liberté, a perdu l'État lui-même.
CIIAPITRE VI
LA DÉMOCRATIE ET LE LUXE
Au xvme siècle, on discutait beaucoup au sujet du luxe. « Le luxe, dit un financier, soutient les États. » — « Oui, répond un économiste, comme la corde soutient un pendu. »
L'économiste avait raison.
Est objet de luxe, ce qui est à la fois superflu et coûteux, c'est-à-dire ce qui satisfait un besoin factice et a coûté beaucoup de journées de travail. Sacrifier le fruit d'un long travail à une vaine jouissance ne peut jamais être qu'un mal.
Mais ce qui était luxe hier cesse de l'être demain, si l'industrie perfectionnée le produit à bon compte. Une chemise sur le corps et une cheminée dans la maison étaient un grand luxe au moyen âge; c'est aujourd'hui une nécessité, même pour le plus pauvre.
La sagesse antique et la morale chrétienne condamnent le luxe avec une égale véhémence. L'instinct du bien leur avait fait voir ce qu'a démontré depuis la science économique. Le luxe est pour ceux qui jouissent une cause de soucis et de vices, et pour les autres, une source de misères.
Le luxe a sa racine dans trois penchants naturels à l'homme, dont deux sont des vices, et le troisième presque une vertu. Le premier de ces penchants est la sensualité, la recherche des jouissances raffinées; le second, la vanité. Mais la sensualité a des limites, tandis que la vanité n'en a pas. « Iléliogabale, dit Lampride, nourrissait les officiers de son palais d'entrailles de barbeaux, de cervelles de faisans et de grives, d'œufs de perdrix et de têtes de perroquets. » Glaudius Esopus
E. DE LA VELE YE. — DÉMOCRATIE. — I. 19
se faisait servir des plats de langues d'oiseaux instruits à parler.
Qui commande ces plats si follement coûteux? Est-ce la sensualité? Non, c'est la vanité.
Le comble du luxe est de faire violence à la nature. Comme le dit Sénèque en parlant de Caligula : « Nihil tam efficerê concupiscebat quam quod posse effici negaretur. Hoc est luxuriœ proposition gaudere perversis. » « Il ne désirait rien tant que ce qui semblait impossible. La perversité est le condiment de la luxure. »
Le sauvage est plein de vanité : il se tatoue avant de se vêtir. L'homme supérieur cherche encore à se distinguer; mais c'est par la simplicité du costume et l'éclat de l'intelligence. Le luxe, nourrissant chez les uns la vanité, dont il est né, et chez les autres, l'envie, est une double source d'empoisonnement moral. L'antidote est la haute culture de l'esprit et du cœur.
Le troisième sentiment d'où provient le luxe est le goût du beau et l'instinct de l'ornementation, qui ont donné naissance aux arts. Heureusement, ce qui peut satisfaire cet instinct, ce n'est pas la richesse de la matière, mais la perfection de la forme.
Est-ce qu'une fleur naturelle n'est pas un ornement plus charmant que cette même fleur en pierreries, eût-elle coûté un million?
Une statuette deTanagra, enterre cuite, n'est-elle pas mille fois plus ravissante qu'une idole en or pur, incrustée de diamants?
C'est surtout par le luxe public que le goût du beau et de l'ornementation doit être satisfait.
N'est-il pas déplorable que l'humanité, presque partout, gaspille une si grande partie de son temps à fabriquer des choses inutiles, quand tant d'hommes manquent encore du nécessaire? Quel accroissement de bien-être, si toutes ces forces, aujourd'hui perdues, étaient employées à la satisfaction des besoins essentiels !
Montesquieu dit à ce propos : « Tant d'hommes étant occupés à faire des habits pour un seul, le moyen qu'il n'y ait bien des gens qui manquent d'habits. » Et Rousseau : « Il faut des
LÀ DÉMOCRATIE ET LE LUXE
liqueurs sur nos tables : voilà pourquoi le paysan ne boit que de l'eau. Il faut de la poudre à nos perruques : voilà pourquoi tant de personnes n'ont pas de pain. »
On défend le luxe, non en lui-même, mais parce qu'il entretient le commerce et l'industrie, et qu'il donne de l'ouvrage aux ouvriers. Il n'y a pas de plus grande erreur. Elle a été -celle de grands esprits et même d'économistes éminents. C'est un préjugé universel. Écoutez le « Riche bourgeois » de La Fontaine :
Je ne sais d'homme nécessaire Que celui dont le luxe épand beaucoup de bien. Nous en usons, Dieu sait! Notre plaisir occupe L'artisan, le vendeur...
« Les modes, dit Montesquieu, sont un objet important. A force de rendre l'esprit frivole, on augmente sans cesse les branches de son commerce. » Comme si la frivolité pouvait favoriser la prospérité ! J.-B. Say a raison quand il dit : « La rapidité successive des modes appauvrit un État de ce qu'elle consomme et de ce qu'elle ne consomme pas. »
Voltaire, dans le Mondain, exprime la même idée que Montesquieu :
Sachez surtout que le luxe enrichit Un grand État, s'il en perd un petit.
Le pauvre y vit des vanités des grands.
M. de Sismondi est encore plus précis. « Si tout à coup, ditil, la classe riche prenait la résolution de vivre de son travail, comme la plus pauvre, et d'ajouter tout son revenu à son capital, les ouvriers seraient réduits au désespoir et mourraient de faim. » [Nouveaux principes d'économie politique, liv. II, ch. ii.) Ceci est bien le préjugé vulgaire. Il naît d'un défaut d'analyse. Prenons le cas de Sismondi : le riche ajoute son revenu à son capital : mais comment? Il ne peut le faire qu'en transformant son revenu en machines, en améliorations agricoles et industrielles; tout cela exige l'emploi d'une foule d'ouvriers. Mille francs dépensés en objets de mode feront vivre moins d'ouvriers qu'employés à faire défricher une
lande, parce que la main-d'œuvre à la campagne est moins chère qu'en ville.
Créer du capital, c'est toujours faire travailler, et c'est, en même temps, augmenter le salaire, parce que la mise en œuvre d'un nouveau capital réclame de nouveaux bras, quiT plus demandés, seront mieux payés.
Prétendre que le luxe entretient le travail, c'est dire que détruire des biens, c'est accroître le bien-être.
J.-B. Say raconte qu'étant au collège, il sortait le dimanche chez un oncle bon vivant et philanthrope. Au dessert, après avoir vidé gaiement une bonne bouteille, l'oncle cassait les verres en disant : « Il faut bien que tout le monde vive. » Ici, l'erreur est saisie sur le vif; si l'oncle avait brisé toute savaisselle et saccagé sa maison, il aurait fait vivre encore bien plus de monde. A ce compte, Néron brûlant Rome est un bienfaiteur de l'humanité, et l'incendie, une source de richesse.
Voici la vérité : si avec l'argent employé à remplacer ses verres cassés, l'oncle de Say avait planté quelques arbres, il aurait rétribué autant d'heures de travail. Mais, tout en conservant ses verres, il aurait eu, en plus, ses arbres qui, devenus grands, abattus, sciés, et convertis en meubles, lui auraient procuré, à lui, un revenu; à d'autres, des meubles, et aux ouvriers, un surcroît de besogne.
Les historiens et les moralistes s'accordent à dire que le luxe accompagne la décadence des empires. C'est vrai, mais c'est parce qu'il viole l'ordre social, plus encore que l'ordre moral. Les excès du luxe sont les conséquences d'une inégalité excessive, d'où résultent les dissensions civiles, le despotisme et la chute des États.
Voltaire dit avec raison : « Le luxe est la suite, non du droit de propriété, mais dès mauvaises lois. Ce sont donc les mauvaises lois qui font naître le luxe, et ce sont les bonnes lois qui peuvent le détruire. » C'est ce que fera, avec le temps, le partage égal des héritages, établi en principe par nos Codes. « Si, dit Montesquieu, les richesses sont également partagées, il n'y aura point de luxe; car il n'est fondé que sur les commodités qu'on se donne par le travail des autres. »
« S'il n'y avait point de luxe, dit Rousseau, il n'y aurait point de pauvres. » Visitez les cantons alpestres de la Suisse ou les
LA DÉMOCRATIE ET LE LUXE
vallées de la Norwège, et vous verrez que Montesquieu et Rousseau n'avaient pas tort.
Citons encore cet autre passage de Rousseau : « Le luxe est l'effet des richesses ou il les rend nécessaires. Il corrompt à la fois le riche et le pauvre, l'un par la possession, l'autre par la convoitise; il vend la patrie à la mollesse, à la vanité : il ôte à l'État tous ses citoyens, pour les asservir les uns aux autres et tous à l'opinion. » [Contrat social, m, 4.)
Conclusion. La démocratie doit en tout et partout être l'ennemie du luxe et favoriser la simplicité des mœurs.