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CHAPITRE VII

LA DÉMOCRATIE ET LE LUXE PUBLIC

Il n'y a, à mon avis, qu'un seul genre de luxe qui soit justifiable, c'est le luxe public, à la condition toutefois qu'il soit men entendu. Athènes, du temps de Périclès, sera toujours un modèle à suivre.

M. Baudrillart a dit, à ce sujet, dans son livre Histoire du luxe .- « Tantôt il invite la masse à jouir de certains agréments, comme les jardins publics, les fontaines ou le théâtre. Tantôt il ouvre les trésors du beau aux multitudes sevrées de la possession des œuvres de la statuaire et de la peinture. Il a, pour l'art, des musées, comme il a des bibliothèques pour les sciences et les lettres, et des expositions pour l'industrie. Sous toutes les formes, enfin, ce luxe collectif, s'il est bien dirigé, profite à tous. Il élève le niveau et féconde le génie de l'industrie. Ce luxe, en outre, a un mérite éminent : il ôte au faste ce qu'il a, chez les simples particuliers, d'égoïste et de solitaire. Il met à la portée de la foule des biens dont le riche seul jouit habituellement ou ne fait jouir momentanément qu'un petit nombre de personnes. »

Plus la société devient démocratique, plus l'État est justifié d'intervenir dans l'encouragement accordé au grand art, ce qui est le seul luxe qu'il peut se permettre. A Athènes, sous Périclès, les deux tiers du revenu étaient consacrés aux monuments publics. Pindare dit, dans la septième olympiade : « Le jour où les Rhodiens élevèrent un autel à Minerve, il tomba sur l'île une pluie d'or. » La pluie d'or qui tombe sur le peuple quand

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on encourage, comme il le faut, les lettres et les beaux-arts, c'est celle des jouissances pures et désintéressées.

M. Félix Ravaison dit très bien, quand il parle de VArt dans V Ecole {Dictionnaire de Pédagogie et a" Instruction primaire) : « Si l'éducation doit d'abord procéder par réalités et images, c'est pour s'en servir comme de véhicules, afin de s'élever à ce que l'intellectuel a de plus sublime. » Le mauvais superflu et les consommations grossières et dégradantes tiendraient-ils autant de place, si les masses « étaient instruites, fût-ce dans une faible mesure, à se plaire dans cette sorte de divine et salutaire ivresse que procurent, par l'ouïe ou par la vue, les proportions et les harmonies ?L'homme du peuple, sur lequel pèse d'un poids si lourd la fatalité matérielle, ne trouverait-il pas le meilleur allégement à sa dure condition, si ses yeux étaient ouverts à ce que Léonard de Vinci appelle la bellezzadei mondo, s'il était préparé ainsi à jouir, lui aussi, de ces splendeurs que l'ont voit répandues sur tout ce vaste monde, et qui, devenues sensibles au cœur, comme s'exprime Pascal, adoucissent ses tristesses et lui donnent le pressentiment et l'avant-goût de meilleures destinées. » Il y aurait un livre à faire sur cette question qui touche à tant d'intérêts différents. Le luxe public ne doit jamais être prélevé sur le nécessaire du peuple, ni encourager chez les riches le goût de l'ostentation et de la sensualité. Il doit toujours servir à fortifier des sentiments élevés : l'amour de la patrie, de l'humanité, du bien et de la justice.

Si cela est vrai, l'Opéra de Paris avec ses peintures et ses statues imprégnées de sensualisme païen, ses dorures et ses raffinements faits pour les riches, est un attentat à la morale égalitaire et à la démocratie chrétienne.

L'art qui convient à la démocratie est celui qui offre au peuple, sous la forme du beau, l'image de ses traditions, de ses croyances et des espérances de la nation1.

Voyez aux expositions les jours où la foule est admise : ce

(1) Pour m'excuser de parler d'art, m'est-il permis de rappeler que je m'en suis occupé d'abord, avant d'étudier l'économie politique ou la politique ; que j'ai visité à cet effet tous les Musées de l'Europe, avant d'aller étudier sur place les conditions sociales; que j'ai deux fois, aux Expositions internationales de Paris de 1807 et de 1878, représenté la Belgique dans la section de peinture et que, les deux l'ois, mes collègues m'ont nommé secré taire du jury?

qui l'arrête et la charme, ce sont les toiles qui représentent des scènes tragiques ou des épisodes d'histoire. Elle semble ne goûter nullement ce qui plaît aux connaisseurs ou ravit les raffinés, « le morceau » bien peint, « la tache », le rendu subtil d'une impression de la nature.

Ce qui la touche, c'est la chose représentée, non le mérite de l'exécution.

Le meilleur paysage la laisse indifférente ; une bataille, un meurtre, une fête de village, un épisode comique, voilà ce qui la frappe et la retient. Plus j'y réfléchis, plus je trouve que le public a raison.

Pourquoi et comment l'art est-il né? Pourquoi occupe-t-il une place si importante dans l'histoire des civilisations? A quelles conditions mérite-t-il que la société s'en occupe comme d'un objet d'intérêt général? N'est-ce pas parce que, à toutes les grandes époques, il offrait au peuple la représentation, — tantôt sous la forme des réalités, tantôt sous la forme des symboles, — des principales idées qui faisaient le fonds de la vie religieuse ou de la conscience nationale?

Dans l'Inde, en Egypte, l'art montre aux foules l'histoire de leurs divinités, le drame de leurs mythes, l'image de leurs croyances et de la vie d'outre-tombe qu'elles attendent.

En Grèce, puis à Rome, l'art n'est plus exclusivement religieux ; il devient en partie laïque. Mais, là encore, c'est aux masses qu'il s'adresse, quand il élève les merveilleuses statues des dieux dans les temples, et celles des grands hommes sur les places publiques.

Pendant le moyen âge et même encore à la Renaissance, l'art est populaire. Dans les cathédrales gothiques, puis dans les églises et les palais, il représente les scènes et les personnages de l'Ancien et du Nouveau Testament, ou bien, remontant à l'antiquité, l'histoire des divinités du paganisme. Mais toujours l'art parle au peuple de ce qui l'intéresse, de ce qui le touche. Ce qui importe, c'est la chose représentée ; le procodé ne vient qu'en seconde ligne.

Si les œuvres d'art ne sont faites que pour charmer quelques oisifs ou quelques rares amateurs, si l'art ne doit être, connue on l'a dit, que la gastronomie de l'œil, de quel intérêt social peut-il être? Que le collectionneur se paye une jolie toile,

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comme un gourmet un bon dîner, c'est parfait. Mais ce n'est pas à telle fin que l'art a pris naissance.

Quand la démocratie aura définitivement et complètement triomphé, l'art ne survivra que s'il redevient ce qu'il a été jadis, en Égypte et au moyen âge surtout, un enseignement et une jouissance pour les masses. D'ailleurs, quand l'art s'écarte, comme aujourd'hui, de son but et de son essence réels, pour s'attacher à l'exécution, au procédé, à certains effets de couleur ou d'impression, il se perd dans la recherche, dans la bizarrerie, dans l'absurde parfois. Le naturel au vrai sens du mot disparaît; on n'a plus que le naturalisme, ce qui est très différent.

Le procédé n'est pas à dédaigner, il s'en faut ; mais à condition qu'il soit moyen, non but. Il doit fournir les meilleurs moyens d'expression ; ii ne peut tenir lieu de la chose exprimée.

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