CHAPITRE IX
LA DÉMOCRATIE ET LES PLAISIRS PUBLICS
Sa tâche accomplie et le vivre assuré, l'homme a besoin de se distraire, de s'amuser, ou, pour employer le mot juste, de se récréer. De là, chez tous les peuples et à toutes les époques, le chant, la musique, la danse, les jeux, les fêtes, le théâtre. Ces réjouissances seront favorables à la démocratie, si elles maintiennent les bonnes mœurs, trempent les caractères et fortifient les corps; elles lui seront funestes, si elles corrompent et amollissent.
Ici encore la Grèce antique doit être notre modèle. La gymnastique était Fobjet des grandes fêtes nationales. Les jeux Olympiques où Ton couronnait, aux applaudissements de la foule transportée, les plus forts, les plus braves, les plus agiles, étaient aux yeux des Grecs d'une telle importance qu'ils servaient de base à la mesure du temps et des époques comme à Rome les consulats, en Angleterre le règne des rois pour la date des lois, chez les chrétiens la naissance du Christ, chez les musulmans Fhégyre de Mahomet. Dans l'éducation de la jeunesse, la musique n'occupait pas une moindre place que les exercices physiques et on lui attribuait une si grande influence que Platon proscrit le mode ionien parce qu'il amollit et efféminé. Le théâtre, — où se pressaient tous les citoyens, sous le ciel bleu, à l'air libre, en plein soleil éclairant les monuments de la cité, — était un instrument de culture morale et une école de patriotisme ; il s'inspirait des traditions héroïques et des croyances religieuses qu'il gravait ainsi dans la mémoire et dans le cœur de tous.
Combien différent le théâtre de nos jours : il est aussi contraire au règne de la démocratie que celui de la Grèce lui était favorable. Il n'est plus guère, en France surtout, qu'un foyer de mauvaises mœurs et pour ceux qui le fréquentent et pour ceux qui y jouent. Le sujet est toujours l'adultère qui reparaît dans toutes les pièces, avec une monotonie écœurante. Le public s'habitue ainsi à le considérer comme chose naturelle. Plus de révolte du sens moral; l'immoralité s'étale et se détaille dans toute son impudence. Le mot de Tacite reprend toute sa vérité : Corrumpere corrumpi seculum vocatur. A Paris, une salle s'est ouverte exprès pour produire des œuvres si obscènes qu'elles ne seraient pas tolérées ailleurs. Ainsi le ton est donné ; nulles bornes à la licence ; la pornographie coule à pleins bords dans les romans, dans les poésies, dans les tableaux, dans les photographies, jusque sur les affiches, s* immondes que la justice a dû les poursuivre comme constituant le délit d'outrage à la moralité publique. Comment le patriotisme ne met-il pas fin, à tout prix, à ce déluge de lubricités, qui font croire à l'étranger, bien à tort, que c'est là le tableau de la France contemporaine ?
Que veulent les auteurs, en peignant ainsi avec les couleurs les plus crues, le vice dans ses formes actuelles? Les faire détester et ainsi nous rendre meilleurs? Qu'ils se riraient de votre naïveté si vous leur attribuiez ce dessein. Ce qu'ils désirent, c'est frapper le public par des situations ou des mots si hasardés qu'on s'en récrie, obtenir du succès en remuant ce fond bestial qui survit en nous tous, se faire un nom qu'on paye, multiplier les éditions et les représentations, et ainsi gcgn »r de l'argent.
Tout ce qui concerne le roman et le théâtre prend une place démesurée dans les journaux, dans les conversations, dans l'esprit et l'estime publics. On s'occupe plus d'un acteur en renom que d'un grand orateur ou d'un homme d'État é minent. Il en était ainsi dans la Rome de la décadence, pour les histrions et à Byzance, pour les cochers.
Dans les pays catholiques, en France, en Italie, en Espagne, le théâtre est chose si importante qu'on lui donne de grands subsides. Beaucoup de personnes y passent la soirée, ce qui éloigne du foyer domestique et fait vivre d'une vie convention-
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nelle et dissipée. On lui bâtit des salles magnifiques qui obèrent les finances municipales. Comme jadis Versailles pour les potentats, l'Opéra de Paris à notre époque a été le modèle qu'on a voulu imiter partout. C'était, disait-on, un temple élevé à la musique; il Tétait, en réalité, à la déesse Luxure, comme le montrent bien les statues qui en ornent la façade et les fresques qui en décorent les plafonds. Il n'en est pas de même dans les pays protestants, en Angleterre, en Amérique. Nul subside pour bâtir les salles ou pour défrayer les directeurs. Ni la commune, ni l'État ne s'occupent d'une entreprise toute privée, que pour en réprimer les écarts. Parcourez les villes américaines : vous y verrez des monuments importants qui sont des églises, des universités, des écoles, des clubs, des hôpitaux, des banques, mais, sauf dans quelques grandes cités, vous aurez peine à découvrir le théâtre. L'homme cultivé n'y va guère; la vie de famille le retient; on dîne trop tard; on n'en parle guère; l'esprit puritain en éloigne. L'église catholique le condamne, mais en termes adoucis et avec force ménagements, car elle sait par expérience que même la contrainte exercée par la confession est inefficace. Les femmes comptent sur l'absolution qu'elles obtiennent en effet et les hommes s'en passent. En fait de plaisirs, le christianisme n'exerce vraiment d'empire que quand il agit sur la conscience intime.
Après les églises, les principaux édifices seront, sous un régime autocratique, les palais des princes et les théâtres; sous un régime démocratique, ce devront être les- écoles et les instituts scientifiques.
Consacrer des millions à bâtir des théâtres est un impardonnable attentat à la démocratie, car c'est d'abord faire payer parle peuple entier l'agrément de quelques privilégiés, injustice sans excuse ; c'est, en second lieu, favoriser les dépenses de luxe, ce qui empêche la formation du capital et, par conséquent, l'accroissement des salaires; c'est, en troisième lieu, créer un enseignement public de mauvaises mœurs, alors que les bonnes mœurs sont le plus sûr fondement des institutions libres. La lettre de Rousseau à d'Alembert à propos du théâtre qu'on voulait ouvrir à Genève est toujours à relire1.
(1) V. mon article de l'utilité du théâtre, dans la Revue de Belgique (janv. 1869, II, p. 13.
En démocratie, il faut ordonner ou encourager tous les jeux qui développent chez les jeunes gens la force, l'adresse, l'agilité, la décision. En divers pays, les ministres de l'instruction publique ont écrit récemment à ce sujet d'excellentes circulaires et même en France une société s'est formée dans ce but. Il est parfaitement atteint en Angleterre où le culte des exercices corporels, cricket, foot bail, lawn-tennis, golf, polo, chasse à courre, canotage, bicycles, est même, dit-on, porté trop loin. On s'en occupe bien plus que du théâtre. Le match annuel entre les outriggers à huit des universités de Cambridge et d'Oxford est un événement pour tout le monde anglo-saxon : on publie les portraits des jeunes gens qui composent les équipes.
Il faut aussi favoriser partout, dans les villes comme dans les campagnes, la création de sociétés de musique instrumentale et de chœurs, comme celles qui existent si nombreuses en Belgique et en Allemagne. Se préparer, apprendre, répéter, chose excellente, car c'est une culture pour l'esprit et pour les sens et un préservatif contre des plaisirs plus grossiers. L'exécution du chant et des morceaux d'harmonie, chose très utile aussi; car tout plaisir partagé réunit les hommes et les engage à s'entr'aimer. Admirable légende : la lyre d'Orphée domptant les bêtes féroces, à ce point qu'elles suivaient en troupe, cessant de s'entre-déchirer.
I/influence du chant et de la musique est grande. Ce sont les chants populaires rappelant les souffrances ou les gloires, tous les souvenirs d'un peuple, qui ont entretenu le sentiment de la nationalité et qui, récemment, en la faisant revivre, ont rappelé à l'existence plusieurs jeunes nations. Ce sont les cantilènes chantées au son de la guzla qui ont empêché les Serbes d'oublier leur glorieux passé ; il en a été de même en Bohème pour les Tchèques, en Croatie et en Bosnie pour les lougo- Slaves, en Finlande pour les Finnois. Comme les Grecs remportaient des victoires au son du Pœan, ainsi l'ont fait les Français au son de la Marseillaise. Quand l'Anglais entend le God Save the queen ou la Rule Britannia, il se lève et se découvre. Quiconque écoute l'hymne national de son pays sent vibrer en lui la corde du patriotisme. Les chansons de Béranger ont ramone de Sainte-Hélène les cendres du grand empereur; elles ont créé la légende et le culte napoléoniens et contribué ainsi au triomphe
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du second empire. Lors de la dernière guerre franco-allemande, c'est en chantant le Wacht am Rhein que les bandes allemandes se sont précipitées vers la frontière, pour défendre le Rhin allemand.
Il importe donc à la démocratie que, dès l'école primaire, la jeunesse apprenne les chants qui entretiennent l'amour de la liberté.
Des fêtes patriotiques célébrant les gloires nationales et les triomphes de la science plutôt que ceux de la guerre, des expositions d'art et d'industrie doivent être organisées ou encouragées parle gouvernement démocratique. On a dit, et non sans raison, que le succès de l'Exposition universelle de Paris en 1889 a contribué à écarter les menaces du césarisme et à raffermir la République.
Le moyen âge avait les fêtes de l'Église pour le peuple tout entier, les anniversaires et les réceptions pour les compagnons de la gilde, les tournois pour les chevaliers et les tirs à l'arc ou à l'arbalète pour les gens de métier.
Les réjouissances, besoin naturel à l'homme presque autant que celui de la nourriture, qui commencent avec les danses guerrières et éroliques chez les sauvages, doivent s'élever et s'ennoblir en même temps que la civilisation. Qu'ainsi on laisse les feux d'artifices aux Chinois qui les ont inventés, en attendant qu'ils les considèrent comme bons seulement pour amuser les peuples enfants.