LE GOUVERNEMENT NE DOIT PAS RÉSIDER DANS LA CAPITALE
exposé la République au même péril, en transportant, comme en 1789, le Parlement de Versailles à Paris?
On dit que l'histoire est l'école des peuples et des rois. Il y a eu des souverains et des aventuriers qui y ont appris comment on usurpe le pouvoir et comment on peut le conserver et l'accroître. Mais je ne remarque pas que les peuples sachent y découvrir le moyen de fonder la liberté. Aveuglement inexplicable; l'expérience du passé ne leur sert de rien. Ils sont prêts à commettre les mêmes fautes et à se jeter dans les mêmes abîmes.
Au moment de leur chute, les Girondins ont vu le péril. Il rêvaient une fédération soustraite à la tyrannie de Paris qu'Isnard désirait voir réduit en cendres.
Le peuple dans les grandes capitales a d'ordinaire un esprit très différent de celui du reste de la nation. Cet esprit est à la fois aiguisé par l'action de la culture intellectuelle qui l'entoure et irrité par le contraste, plus poignant qu'ailleurs, de l'extrême opulence et de l'extrême dénuement.
Les capitales sont le produit naturel et l'épanouissement brillant de l'inégalité sociale. Quand la soif ardente de l'égalité agite les masses, il est insensé de fixer le gouvernement dans le lieu où l'inégalité apparaît à tous les yeux et s'étale de la façon la plus provocante.
Cela fait naître l'esprit révolutionnaire. Comme Daniel dans la fosse aux lions, l'Assemblée nationale, qui est en majorité élue par les populations plus calmes des provinces, est placée au milieu d'un centre où s'agite et bouillonne cet esprit de révolution. Le peuple de la capitale, qui s'imagine représenter exclusivement la justice et le progrès, s'indigne d'être gouverné par des « réactionnairesv» et par des « ruraux ».
Il essaiera d'imposer à ceux-ci sa volonté par des manifestations, des coups de main ou des insurrections. Après les « journées » qui ont perdu la première République en France nous avons vu celles de 1848 qui, en effrayant la bourgeoisie, ont perdu la seconde République et ramené le despotisme.
Tant que règne un despote, on peut désirer qu'il se fixe dans la ville principale, afin qu'il puisse y être plus facilement abattu; mais en république les assemblées qui représentent la nation doivent être mises à l'abri des attentats de la capitale.
Sans même recourir à la force, celle-ci peut intimider l'exécutif, rendre la vie imposible aux ministres et fausser la marche du régime représentatif, rien que par des processions, des cris, des chants, des insultes dirigés contre les ministres et contre les membres de la majorité du Parlement. Un cabinet, qui, appuyé sur les campagnes, a contre lui les grandes villes et la capitale, est menacé à chaque instant de devoir en appeler aux baïonnettes. Quand il faut employer les soldats à écraser le peuple, on est sur le chemin qui conduit aux révolutions ou aux coups d'État ; aux révolutions, si l'esprit d'opposition a envahi l'armée, comme en 1830 ; aux coups d'État, si la nation, fatiguée des agitations, est avide de repos, comme au 18 brumaire et en décembre 1851.
Par un aveuglement plus inexplicable encore que celui des peuples, on voit les rois sacrifier les provinces pour embellir leur capitale, y concentrer tous les services, tous les corps savants, tous les plaisirs, y ériger d'immenses monuments, attirant ainsi tout un peuple d'ouvriers, levier toujours prêt pour la Révolution, donnant au pays débilité une tête énorme, où fermentent le mécontentement, les inquiétudes, l'amour des nouveautés et créant ainsi, avec l'imprévoyance la plus persistante, le monstre qui doit les dévorer.
Quand le Parlement siège dans la capitale, il en résulte un autre mal moins visible, mais d'un effet presque aussi nuisible, parce qu'il agit chaque jour. Les députés respirent l'air enfiévré des grandes villes. Ils vont s'échauffer dans les réunions publiques, dans les salons, dans les clubs. Ils transportent cette flamme dans les discussions des assemblées, et il en sort des orages.
Toutes les heures sont tellement prises par les affaires et les plaisirs, qu'il ne reste pas de temps pour le travail et la réflexion. Gomment le député se préparera-t-il à remplir ses difficiles fonctions?
Cette habitude de moquerie, de dénigrement, cet esprit vite lassé de tout, qui règne dans les capitales, exerce aussi une fâcheuse influence sur les législateurs.
Oh! qu'ils feraient mieux leur besogne dans une petite ville bien tranquille, sans nulle distraction que leurs livres, l'étude des affaires publiques et les joies simples de la famille, sou-