LA SOCIÉTÉ N'EST PAS UN ORGANISME
Beaucoup d'écrivains politiques et des plus éminents, Herbert Spencer, Bluntschli, Schseffle, Fouillée, Espinas prétendent que la société est un organisme doué d'une vie et d'une individualité propre, comme ceux qu'étudie la biologie. M. Albert Callier a développé cette idée avec une force qui entraîne presque l'adhésion. « La société, dit-il, possède une personnalité véritable. Elle n'est pas plus une collection d'hommes que le corps n'est une collection de cellules. C'est un être collectif composé de parties vivantes, qui sont les hommes travaillant d'après un plan déterminé, en vue d'un but commun, la vie sociale; c'est la définition que Virchow donne de l'individu. » [La Souveraineté nationale, p. 21.)
Cette façon de concevoir la société n'est pas neuve ; elle s'explique par cette tendance qu'a l'esprit humain de personnifier les idées et aussi par l'emploi si naturel du mot « le corps social ».
Saint Paul a dit : « Nous ne sommes qu'un seul corps en Jésus-Christ et comme les membres les uns des autres. » [Rom., XIII, 5; I, Cor., XII, 12.)
Rousseau a exposé la théorie de l'organisme social en des termes plus précis qu'aucun des auteurs contemporains : « Le corps politique peut être considéré comme un corps organisé, vivant et semblable à celui de l'homme. Le pouvoir souverain représente la tête; les lois et les coutumes sont le cerveau; les juges et les magistrats sont les organes de la volonté et des sens; le commerce, l'agriculture et l'industrie sont la bouche
LE DROIT ET L'ÉTAT
et L'estomac qui préparent la substance commune ; les finances publiques sont le sang qu'une sage économie, en faisant les fonctions du cœur, distribue partout l'organisme. Les citoyens sont le corps et les membres qui font mouvoir, vivre et travailler la machine. On ne saurait blesser aucune partie, sans qu'aussitôt une sensation douloureuse ne s'en porte au cerveau, si l'animal est dans un état de santé. » (Encycl., v° Economie.)
Rossi dit : « L'État est un tout doué d'une vie propre. »
De Bonald : « La société est un être, car si elle n'était pas un être, elle n'existerait pas. » (Théor. du Pirnv. pol. et rel., ch. IL)
De Maistre : « Les nations ont une âme générale et une véritable unité morale qui les constitue ce qu'elles sont. » (Etudes sur la Souveraineté, ch. iv.)
Charles Perin : « La société est un être moral, indépendant des individus qui la composent, doué d'une vie propre. » (Les lois de la Soc. chrét., liv. I, ch. i.)
A mon avis, cette façon de parler n'est qu'une métaphore, et c'est surtout en fait de sciences sociales, qu'il faut répéter avec Paul-Louis Courier : « De la métaphore et du Malin, préserveznous, Seigneur. »
Ces analogies, empruntées à la biologie, séduisent et trompent. Klles trompent d'abord, parce que les économistes et les politiques, en faisant des emprunts aux sciences naturelles, parlent de choses qu'ils connaissent imparfaitement et, ensuite, parce que ces analogies sont nécessairement fausses.
Une personne a une volonté, une initiative propres et les parties qui la composent n'en ont pas. La société, comme telle, n'a pas de volonté, et les individus qui la composent en ont une.
Dans un organisme réel, chaque cellule est enchaînée en sa fonction et suit forcément les mouvements du tout. Dans la société, chaque homme agit à sa guise.
La société n'est que l'ensemble des rapports existant entre les individus qui la constituent. Des rapports ne sont pas une personne.
De Maistre disait parfaitement : « La France ! quelle est cette femme? »
Par « société » entend-on l'espèce humaine tout entière?