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CHAPITRE II

LA CONQUÊTE

Jadis rien ne semblait plus honorable pour un roi que de faire des conquêtes; cela rentrait dans son rôle. Le plus grand service qu'il pût rendre à son peuple était, croyait-on, d'agrandir son territoire. Le conquérant était applaudi par ses sujets, chanté par les poètes, admiré par le monde entier. Il se ceignait le front de lauriers et nul ne demandait au prix de quelles hécatombes de combattants et de quelles dévastations de provinces, il les avait obtenus ; car les souffrances des peuples n'avaient point d'écho. On lui élevait des arcs de triomphe, des colonnes, des monuments de tout genre, et la langue semblait toujours trop pauvre pour louer ses hauts faits. Écoutez quel concert d'éloges pour Louis XIV, pour Frédéric II, pour Napoléon ! Avec quelle auréole de gloire ils traversent l'histoire, ces grands tueurs d'hommes, Alexandre et César! Allez à Paris, à Berlin, à Londres même, la plupart des monuments sont destinés à perpétuer des noms de bataille et des souvenirs de conquête. Nul n'échappe à la contagion. Un roi pacifique entre tous, tombé pour avoir trop aimé la paix, Louis-Philippe, consacre le palais de Versailles à toutes les gloires de la France, et il n'y place que des tableaux de batailles et des statues de guerriers. Il croit devoir ramener les cendres d'un conquérant, dont il aurait fallu apprendre aux générations nouvelles à détester la mémoire. C'est ainsi qu'on inocule dans le sang des nations la passion de la gloire militaire et l'esprit de conquête. L'humanité est encore assez insensée pour adorer ses plus grands fléaux.

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Il sYsl l'ail cependant un progrès. Autrefois, les légistes, les historiens admettaient la conquête comme un moyen légitime d'acquérir des provinces nouvelles. Aujourd'hui, la conquête brutale, accomplie, commejadis, tout simplement pour s'agrandir, n'esl plus guère admise. Les auteurs du droit des gens qui se sont récemment occupés de ces questions, tant allemands que français, n'hésitent pas à dire que toute guerre entreprise dans un dessein de conquête mérite d'être flétrie par l'histoire comme un crime de lèse-humanité 1 !

La conquête ne s'accomplit plus sous son véritable nom ; on l'appelle « annexion », et les États n'y ont recours que malgré eux, et sous l'empire, prétendent-ils, de la nécessité. Quand les Étals-Unis ont enlevé au Mexique la moitié de son territoire, c'est parce qu'ainsi seulement, disaient-ils, ils pouvaient faire respecter leurs frontières. C'est pour le même motif que l'Angleterre a annexé à son empire indien le pays des Sikhes, Delhi, une partie de la Birmanie, et que la Russie envahit peu à peu tout le bassin du Syr-Dahria et le Turkestan. Quand la Prusse, en 18(36, s'est emparée du Hanovre, du Schleswig- Holstein et de la Hesse, c'est au nom du principe des nationalités et pour fonder l'unité de « la grande patrie allemande ». Si en 1871, elle a exigé la cession de l'Alsace et de la Lorraine, c'est d'abord, a-t-elle prétendu, au nom de l'identité des origines ethniques, et en second lieu, en raison des besoins de la défense : il fallait un boulevard en avant de la ligne du Rhin et les deux clefs de l'Allemagne, Metz et Strasbourg, devaient être remises à des mains allemandes. Conquérir n'est plus comme autrefois un haut fait dont on se glorifie, c'est un acte qu'on sent être en opposition avec les idées modernes et qu'on s'efforce de justifier, en invoquant un principe supérieur, ou la nécessité.

L'humanité a donc gagné ceci, que ceux même qui violent le droit des populations de disposer de leur sort, rendent

(1) Voyez : Les lois relatives à la guerre selon le droit des gens moderne, par M. Achille Morin, conseiller à la Cour de cassation. — Eroberungen nnd Eroberungsrecht, von Dr F. V. Holzendorf. — Volkerrechtliche Betracatungen iiber den franzosisch-deiitschen Krieg, 1870-1871, von Prof. Dr Bluntschli. — Les faits de la dernière guerre au point de vue du droit international, par G. Rolin-Jacquemyns. — Seebohin, On international Reform.

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hommage à ce droit, et qu'ils ne le font fléchir momentanément, que devant des raisons tirées de la défense personnelle. Tous les États civilisés répudient le droit de conquête, généralement reconnu naguère. C'est un grand progrès surtout pour l'avenir. Quand les peuples et les rois comprendront clairement qu'ils n'ont aucun intérêt à faire des conquêtes, cette cause de guerre disparaîtra. Nous n'en sommes point là, mais nous y arriverons.

Autrefois, les rois étaient poussés aux guerres de conquête par deux des motifs les plus puissants qui agissent sur l'âme humaine.

En s'assurant l'admiration de l'univers, ils se procuraient une immense jouissance de vanité. En acquérant une province nouvelle, ils obtenaient un accroissement de puissance et une augmentation de revenu. Ils gagnaient de la gloire et de l'argent.

Aujourd'hui, le sens moral s'élevant peu à peu *, bientôt le conquérant sera considéré, non plus comme un héros qui mérite l'admiration, mais comme un fléau qu'on ne peut assez exécrer.

Les barons féodaux qui, du haut de leurs donjons, rançonnaient les marchands, étaient aussi, non seulement craints, mais respectés et admirés ; aujourd'hui ils seraient traités comme des bandits. Quand l'opinion unanime des peuples civilisés condamnera la conquête au même titre que le pillage, alors la vanité et l'amour de la gloire n'y porteront plus les rois. En outre, dès que la liste civile des souverains est réglée par le vote d'une assemblée représentative, la conquête d'une province n'augmente plus leur revenu, et ainsi disparaît l'un •des motifs qui pouvait les engager à étendre leurs frontières.

Pour une nation, conquérir et tenir assujetties par la force des populations d'une race étrangère, c'est un crime, en même temps qu'une détestable opération financière et politique. Elle se donne le tort de violer le droit et elle s'impose de lourdes •charges, sans compensation. On ne peut plus exiger de tributs

(1) Comme expression de ce sentiment, je citerai, par exemple, le portrait de Napoléon Ier tracé par Channing et par Emerson, l'Histoire de Napoléon /«, par Lanfrey ou le beau livre de M. Marc Dufraisse sur le Droit de paix ou de guerre.

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de la province conquise et les frais d'armements nécessaires pour la garder et la défendre surpassent de beaucoup les ressources qu'on en peut obtenir. Loin d'apporter un accroissement de forces, le territoire assujetti, fût-il couvert de citadelles imprenables, est toujours une cause de faiblesse. Il provoque l'hostilité permanente de l'État voisin, auquel se rattachenl les populations conquises, et devient un point vulnérable dont un ennemi peut tirer parti, au moment opportun. Il suffît de rappeler la Vénétie qui, défendue par le quadrilatère, sembla ii défier toute attaque et qui a néanmoins été cause des revers de l'Autriche. Celle-ci se relève depuis qu'elle n'a plus ce boulet au pied. L'exemple est décisif.

L'esprit de conquête se déguise volontiers aujourd'hui sous une forme adoucie, en invoquant le système des compensations. Un État vient-il à s'accroître par suite d'une annexion nouvelle, aussitôt l'État voisin réclame un agrandissement équivalent pour que l'équilibre soit maintenu. On poussera même les autres à s'arrondir, afin d'y trouver un prétexte pour en faire autant. Telle a été, par exemple, la politique de Napoléon III1. Il favorise l'agrandissement du Piémont et demande en compensation la Savoie et Nice. Plus tard il veut jouer le même jeu avec la Prusse, mal constituée, et qui doit se donner des frontières moins irrégulières. En échange de ses bons offices, il propose toutes sortes de combinaisons que ses ambassadeurs ont la naïveté de rédiger de leur propre main,

(1) Cette politique se trouve clairement exposée dans une lettre du 3 août 1866, adressée par M. Drouyn de Lhuys, alors ministre, à M. de Goltz, ambassadeur de Prusse à Paris. « Toutes les fois, y est-il dit, que dans nos conversations avec vous j'ai abordé la question des changements territoriaux, qui pourraient avoir lieu au profit de la Prusse, je vous ai exprimé la confiance, que le cabinet de Berlin reconnaîtrait l'équité et la convenance d'accorder à l'empire français des compensations de nature à augmenter dans une certaine proportion sa force défensive. Le 13 juillet, j'ai rappelé cette réserve à M. Benedetti, par une dépêche qui a reçu l'approbation de l'empereur. Cette dépêche a été confidentiellement communiquée par notre ambassadeur à M. le comte de Bismarck, qui, admettant l'équité de ce principe, a même échangé avec lui quelques idées concernant les moyens d'en réaliser l'application pratique.

« L'empereur, en interposant ses bons offices pour le rétablissement de la paix, n'hésita pas à admettre que la Prusse, à la suite de ses succès, pouvait prétendre à une extension de territoire, emportant une population de trois millions. 11 ne pouvait d'ailleurs méconnaître que cet agrandissement modifierait gravement sur nos frontières l'équilibre des

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sans avoir l'énergie de les exigejr ou l'audace de les enlever de vive force. Quand récemment laRoumélie orientale s'est réunie à la Bulgarie, dont on n'aurait jamais dû la séparer, la Serbie déclara la guerre aux Bulgares, en invoquant cette funeste et absurde théorie de l'équilibre et des compensations.

Les compensations, même quand elles s'appuient sur le fameux principe de l'équilibre européen, ne sont qu'une conquête hypocrite qui excite la méfiance générale, prépare des déceptions et conduit tôt ou tard à la guerre.

Mieux les nations comprendront que la conquête leur est funeste, plus les guerres de conquête deviendront rares. Plus les écrivains et l'opinion qu'ils forment condamneront les conquérants, moins il en apparaîtra dans le monde. Toutes les histoires sont à récrire sous ce rapport, car il n'est presque pas d'historien qui ait blâmé nettement une conquête dont son pays a profité *. Les arts, la poésie, la peinture, le roman doivent désormais faire honorer et chérir les hommes de paix, les philosophes,' les savants, les inventeurs, les apôtres, les seuls bienfaiteurs de l'humanité. En résumé, sauf en Asie ou en Afrique, il ne se fera plus guère de conquêtes à l'encontre du principe des nationalités; mais au nom de ce principe il s'en fera encore : ce sera la principale cause des guerres futures.

forces. Mais Sa Majesté n'a pas voulu compliquer les difficultés d'une œuvre d'intérêt européen, en traitant prématurément avec la Prusse des questions territoriales qui touchent particulièrement la France et qui, du reste, ne figuraient pas dans les préliminaires. Il lui semblait suffisant de les avoir indiquées et elle se réservait d'en poursuivre l'examen, d'un commun accord avec le cabinet de Berlin, lorsque son rôle de médiateur serait terminé ». Voyez : Documents pour l'histoire contemporaine, recueillis par M. Pradier Fodéré. La théorie des compensations semblait admise de part et d'autre, du moins en apparence, mais la façon dont M. Benedetti en a poursuivi « l'application pratique », de commun accord avec M. de Bismarck, a laissé à désirer.

(1) Pour ne citer qu'un exemple qui reçoit des résultats de la dernière guerre franco-allemande une douloureuse application, M. Thiers n'a jamais condamné le droit de conquête. Ainsi il a écrit dans son Histoire du Consulat et de l'Empire : « La Prusse et l'Autriche avaient entraîné l'Allemagne à une guerre injuste contre la Révolution française. La France par le droit de la victoire, droit incontestable quand la puissance victorieuse a été provoquée, avait conquis la rive gauche du Rhin. »

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