LE RÉGIME FÉDÉRATIF
les attaques des peuples voisins, et cette sécurité, les petites nations peuvent l'obtenir par la fédération tout en conservant la liberté.
Le but de toute fédération est, au moins, d'abord d'empêcher la guerre entre les fédérés, ensuite de réunir les forces de tous pour résister à un ennemi commun. C'est ainsi qu'a débuté la Confédération suisse : c'est ainsi qu'aujourd'hui pourraient s'unir les États du Danube et des Balkans. Mais il doit être interdit, aux États fédérés de faire des alliances particulières avec d'autres États, comme pouvaient le faire les cantons suisses et les États constituant l'empire germanique.
Le régime fédératif respecte les autonomies locales, ce qui est essentiel. La commune est l'association politique naturelle parce qu'elle repose sur des rapports réels, intimes, journaliers des citoyens. La communauté des intérêts y apparaît clairement et ainsi ils s'y intéressent et peuvent y veiller. Dans « l'amour du clocher » apparaît le patriotisme en toute sa force. C'est dans l'histoire des cités antiques qu'on trouve les exemples les plus mémorables du dévouement civique. De l'association des villes doit naître la province ou le canton. Mais là déjà, pour la plupart des hommes, l'intérêt et le contrôle s'affaiblissent. Ce qui concerne un grand État n'est plus vraiment perçu et senti que par les gens les plus éclairés; c'est pourquoi le vrai domaine d'un gouvernement démocratique est la commune. La fédération démocratique maintient l'autonomie de la commune et de la province, où l'État a ses racines nourricières. L'absolutisme unitaire les écrase pour absorber directement en lui les forces de la nation.
Dans les villes, dans les provinces qui conservent une vie politique indépendante, se développent des qualités spéciales, une originalité propre, une efflorescence de civilisation particulière qui se manifestent dans des œuvres d'art de toute sorte, poésies, monuments, sculptures, peintures. C'est ce que l'on a vu dans l'antiquité et dans l'époque moderne en Italie, en Espagne, aux Pays-Bas. En Italie, non seulement chaque région a son école, mais dans chaque ville, même dans les petits bourgs, on rencontre des objets qui fixent l'attention et témoignent d'un génie de terroir.
L'établissement durable du despotisme n'est guère à crain-
LA FORMATION DES ETATS
dre flans un État fédératif. Le chef de l'État ne dispose pas des moyens de Paire un coup d'État et chaque canton ou État fédéré constituerait un centre de résistance. Maître de la capitale, L'usurpateur ne serait pas maître du pays. On ne s'imagine pas bien le président, en Suisse ou même aux États-Unis, se créanl par la force un pouvoir absolu.
Dans un pays centralisé, même constitué en république, il suiïit d'un coup de main pour établir l'absolutisme le plus complet à la place des institutions les plus libres : exemple, le 18 brumaire et le 2 décembre. Une émeute victorieuse à Paris suflit pour renverser Charles X, puis Louis-Philippe. Ce danger est toujours plus près qu'on ne l'imagine. Qu'à la tête de la république soit élu un général, qu'il remporte quelque victoire et le pays est à sa merci. L'aigle empaillé de Boulogne n'a pas empêché Napoléon III de fonder le second empire et le cheval noir de Boulanger l'a presque porté à l'Élysée.
Le régime fédératif simplifie les fonctions du pouvoir central, lequel ne s'occupe que d'un petit nombre d'intérêts strictement limités. L'effort des publicistes et des auteurs de constitution a été de dresser des obstacles aux usurpations de l'exécutif, afin de garantir les libertés ; de là le vote de l'impôt réservé au Parlement, la division des pouvoirs, la responsabilité des ministres. Mais tout cela n'empêche pas cette pieuvre immense, le pouvoir central, d'enserrer le pays en ses innombrables tentacules. Les Chambres renversent des ministres et le peuple soulevé, des dynasties ; mais la liberté des individus et des communes ne cesse de décroître. Établissez le régime fédératif et le problème est résolu : les libertés sont garanties.
Avec le système fédératif, les ferments révolutionnaires sont moins à craindre, parce que la situation politique et les sentiments populaires diffèrent dans chaque région. Ici c'est la fièvre chaude, là-bas c'est le calme plat. En Suisse, que de mouvements révolutionnaires qui n'ont pas ébranlé, ni même agité lepuys!
J'ai vu à Genève une émeute victorieuse s'emparer de l'hôtel de ville. Mais, dans les autres cantons, tout était paisible, et comme le pacte fédéral stipule que les lois et les constitutions ne peuvent changer par l'emploi de la force, l'armée nationale convoquée rétablit l'ordre sans effusion de sang. Mêmes faits