‹ Le gouvernement dans la démocratieChapitre 35 sur 134 · LE RÉGIME FÉDÉRATIF · texte numérisé non relu

LE RÉGIME FÉDÉRATIF

récemment (1890) au Tessin. Le système fédératif diminue ou annule ainsi les dangers de la démocratie la plus radicale. Il n'y a pas à redouter, suivant le mot de Danton, que la direction des révolutions arrive toujours aux mains des plus scélérats.

Sous ce régime, les réformes les plus hardies peuvent s'essayer, sans craindre de tout ébranler. Un canton les adopte : échouent-elles, même en apportant de graves perturbations, le trouble reste local et bientôt Tordre se rétablit ; réussissentelles, les autres cantons les imitent successivement. C'est ainsi que s'est peu à peu introduit partout l'appel au peuple ou référendum.

Le régime fédératif républicain étouffe l'esprit d'agression et de conquête. Les États fédérés ont des inclinations, des intérêts différents : une annexion que convoitent les uns ne convient pas aux autres. D'ailleurs à quoi leur serviraient des conquêtes, dont la garde leur coûterait cher et ne leur rapporterait rien? Un État centralisé peut être amené à commencer la guerre, quoiqu'il ait des institutions représentatives, parce que le chef de l'État peut facilement entraîner une nation unifiée.

Quand les travaux publics se font aux dépens du pouvoir central, chaque province en réclame sans mesure et souvent d'inutiles, parce qu'elle s'imagine que ce sont les autres qui payent. Quand c'est la province ou la ville qui doit faire face à la dépense, celle-ci se vote moins légèrement.

Ce qui fait la force des fédérations, c'est que le citoyen s'y attache par un double motif : en raison de la liberté et de l'autonomie dont il jouit dans sa province et en raison de la puissance et de la gloire de l'État. Ceci est vrai surtout pour L'Américain. L'individu alors reste attaché à sa localité, parce qu'il y joue un rôle actif : il n'est pas attiré au centre pour s'y perdre dans une masse confuse. Il est animé d'un double patriotisme et l'un fortifie l'autre.

La fédération permet de résoudre ce problème déchiré insoluble par les écrivains politiques anciens et modernes : constituer un grand État sous forme de république. C'est ce que démontre l'histoire. La Grèce était couverte de petites républiques; aussitôt que se forma l'empire macédonien, elles y furent annexées. Dans l'Italie primitive existaient partout de

LA FORMATION DES ÉTATS

cites indépendantes ou de petites républiques de cultivateurs libres, comme chez les Sabins cl chez les Samnïtes. Rome les vainquit el les conquit. Au moyen âge, sous l'action de la féodalité, on voit se constituerun nombre1 considérable de souverainetés indépendantes, villes libres, évêchés, duchés, comtés, jusqu'à des villages indépendants, comme en Suisse et dans les Pyrénées. Aussitôt que la royauté s'affermit et prend des forces à partir du XVe siècle, par la création des armées permanentes, les grands États se forment et s'annexent les petits. Aujourd'hui, grâce à la facilité des moyens de communication, et par l'adoption du régime fédératif américain, des États libres pourraient s'unir pour résister aux puissants empires, dans la péninsule des Balkans, par exemple.

Les fédérations sont, dit-on, incapables de bien faire la guerre ; cela est vrai pour une guerre offensive, mais l'est moins pour une guerre défensive, car ici il peut se rencontrer des centres de résistance dans chaque État fédéré, au lieu que dans un État centralisé, la capitale prise, la résistance est brisée. Les cités grecques alliées ont repoussé le colossal effort des empires centralisés de l'Asie. Rome n'a rencontré d'obstacles sérieux à l'extension de sa puissance que de la part des peuplades fédérées de l'Italie centrale, de la Gaule et de la Germanie, et elle a succombé sous les attaques des clans libres et fédérés de la Germanie. La ligue lombarde résiste à Barberousse, la ligue suisse à l'Autriche et à Charles le Téméraire, la ligue banséatique, aux souverains du Nord ; la ligue de Souabe fait régner Tordre et met fin au brigandage ; la ligue de Smalkalde force Charles-Quint à accorder la liberté de conscience; la république fédérative des Provinces-unies se soustrait aujoug de l'Espagne et, plus tard, tient tête à la France et à l'Angleterre coalisées; en Amérique, des provinces fédérées s'affranchissent ici de l'Angleterre, là de l'Espagne.

Le fédéralisme est le système qui favorise le plus le "développement d'un pays neuf, parce qu'il permet à chaque région d'adopter les lois et les arrangements commandés par les circonstances locales. La diversité des régimes dans chaque État ou canton est favorable au progrès, tandis que l'uniformité l'entrave.

Le fédéralisme, poussé jusqu'au respect des autonomies les

LE RÉGIME FÉDËRAT1F

moins importantes, permet de résoudre sans peine les difficultés autrement inextricables que soulève l'antagonisme des nationalités. Je prends pour exemple la Transylvanie, où trois nationalités, les Roumains, les Madgyars et les Saxons, vivent entremêlés souvent dans le même district, et la Macédoine où Ton rencontre côte à côte, jusque dans un même village, Bulgares, Turcs, Grecs, Serbes, Arnautes et Koutzo-Valaques. Chaque nationalité prétend qu'elle est en majorité, ou tout au moins que le pays doit lui appartenir. Comment trancher ces différends, engendrant les haines, les persécutions, les attentats de toute sorte? Faut-il attribuer toute la contrée aux uns, sacrifiant les autres, ou la dépecer suivant les limites incertaines des groupes ethniques? Deux solutions également injustes ou impossibles. Nullement, il faut imiter ce que l'histoire a fait en Suisse: attribuer à chaque région et puis à chaque village le droit de se gourverner, de veiller à ses intérêts, de choisir ses magistrats et de parler la langue qui convient à chacun. Ainsi l'unité géographique de la province est maintenue, les droits de chaque groupe ethnique sont respectés; nul n'est sacrifié. En Suisse, le village de Gersau; en Dalmatié, la ville de Raguse ont formé des républiques indépendantes.

Ce qui peut mettre la fédération en péril, c'est une mesure générale qui blesse un grand intérêt ou une profonde conviction de toute une partie de l'Union, mais il faut distinguer. La législation nationale pourra blesser impunément les intérêts ou les idées d'une classe de personnes, parce que, répandues dans le pays tout entier, quelque irritées qu'elles soient, elles ne pourront s'entendre pour organiser la résistance ; mais si elle s'attaque aux intérêts ou aux idées de certaines provinces, une rébellion est à craindre, parce que le noyau de l'opposition et de l'insurrection est tout formé. Ainsi l'ultramontanisme poussé à bout, provoque la guerre de la Vendée en 1793 et, en 1847, la guerre du Sonderbund en Suisse, et l'esclavage menacé, la guerre de la Sécession aux États-Unis. C'est ce qui explique» les différentes guerres civiles en Espagne. Si les décrets des Cortès n'avaient atteint que des individus, ceux-ci se seraient résignés, mais ils blessaient des provinces qui se sont souvenues de leur ancienne indépendance et qui se sont défendues.

OIAPITRE VIII

Page 1