CHAPITRE PREMIER
LA SÉPARATION DE L'ÉGLISE ET DE L'ÉTAT
Il n'est point de problème de Tordre politique à la fois plus délicat et plus important que celui des rapports de l'État et de l'Église, et il n'en est pas non plus qui s'impose à nous d'une façon plus urgente. Partout, sous différents aspects, il est, eu ce moment, l'objet de débats passionnés dans les livres, dans les publications périodiques etdans les programmes électoraux : en Italie, question de garanties accordées au Pape ; en France, question de la séparation de l'Église et de l'État; en Allemagne, lutte ouverte dans le Kulturkampf ; en Belgique, conflits à propos de tout, et surtout en matière d'instruction; en Angleterre, suppression de l'Église établie; dans l'Amérique catholique, au Brésil, au Mexique, dans les républiques centrales, querelles et batailles incessantes, avec les péripéties les plus inattendues et parfois les plus violentes ; même aux États-Unis, où la constitution semblait avoir apporté une solution définitive, conflits fréquents au sujet des écoles.
D'un côté, ce problème a ses racines dans les premiers principes de la philosophie et de la science ; de l'autre, il touche, par ses applications, aux plus minimes détails <I»ï l'administration. 11 a des rapports intimes avec toutes les sciences sociales, la métaphysique, la morale, le droit, la politique, l'économie politique et le droit administratif. Celui qui entreprend de le
L'ÉGLISE ET L'ÉTAT
traiter à fond doit donc cire à la (bis philosophe, juriste, écoûomiste, canoniste, et surtout homme d'Etat *.
Ce qui rend La solution du problème si difficile, surtout en pays catholique, c'est qu'il faut respecter les droits individuels e1 les libertés modernes, sans sacrifier les droits de l'État et les garanties de son indépendance. Ce sont les lois en vigueur dans les États Unis, en Australie et en Irlande, qui peuvent, en cette matière, servir de guide et de modèle.
Les croyances religieuses ont partout pour organes des hommes spécialement chargés de les conserver, de les étudier et de les enseigner. Mais c'est principalement et, l'on pourrait presque dire, uniquement . dans l'Église catholique et dans celles qui ont la même origine, l'Église grecque et l'Église réformée épiscopale, que ces hommes, réunis par un lien hiérarchique, sont devenus un corps organisé et un « pouvoir », qu'on a pu désigner par ce mot « l'Église », comme on dit « l'État ». Dans les sectes dissidentes du protestantisme, notamment chez les quakers, chez les unitairiens, chez les mennonites, les ministres du culte ne se prétendent investis d'aucune autorité surnaturelle, ni même d'aucun privilège particulier. Ils ne se distinguent des laïques que par une instruction spéciale : ils sont, à vrai dire, suivant la locution connue que la révolution française avait empruntée à Mirabeau, « des officiers de morale ». Ils ne forment donc pas « une Église ». Dans ces groupes, comme dans le christianisme primitif, dont ils ont repris l'organisation et les principes, l'Église n'est autre chose que l'association des fidèles que réunit la même foi, sxxXsaioc. Ici, le conflit avec l'État ne peut pas naître. Aussi n'a-t-il jamais surgi dans les États de la Nouvelle-Angleterre, fondés par les puritains, jusqu'au moment où les catholiques sont devenus assez nombreux pour réclamer les droits de leur Église. C'est dans les États catholiques et avec le clergé catholique que ce conflit a surgi dans toute sa gravité, parce que l'Eglise catholique prétend constituer un « pouvoir » auquel, suivant son dogme, l'État doit obéir.
Quels doivent être les rapports entre l'État et l'Église? A
(1) C'est précisément ce qu'était Marco Minghetti, et à un degré d'éuiinence reconnu non seulement en Italie, mais dans l'Europe entière, Tau-
LÀ SÉPARATION DE L'ÉGLISE ET DE L'ÉTAT
cette question, trois solutions ont été données, indépendamment des systèmes mixtes ou de transaction.
L'État est soumis à l'Église : solution théocratique.
L'Église est soumise à l'État : solution régalienne.
L'État et l'Église sont complètement séparés : solution libérale et moderne.
Depuis la suppression du pouvoir temporel des papes, le régime théocratique n'existe plus nulle part en Europe. Nous n'en parlerons donc pas. Le second système existe, au contraire, dans la plupart des États, d'une façon plus ou moins complète. En Angleterre, en Prusse, en Russie, l'Église officielle est gouvernée, en théorie tout au moins, par le souverain. Dans les pays à concordat, comme en France, la direction des cultes reconnus est partagée entre le pouvoir civil et l'autorité spirituelle.
Le troisième système est en vigueur aux États-Unis, en Australie, et aussi, jusqu'à un certain point, en Belgique.
C'est celui que préconisent généralement les amis de la liberté ; c'est aussi le seul qui semble en rapport avec les principes des constitutions modernes.
Quand un souverain de droit divin croit avoir les lumières nécessaires pour discerner quelle est la religion vraie, et que celle-ci est admise comme telle par la nation tout entière, on comprend qu'il y ait un culte d'État, possédant des propriétés ou une dotation et jouissant de privilèges exclusifs.
Mais pour un pays soumis à un régime démocratique, où il existe plusieurs religions et où l'assemblée représentative et ie gouvernement émané d'elle ne peuvent avoir aucune prétention à découvrir la vérité en matière théologique, une religion d'État privilégiée est en contradiction avec tous les principes qui servent de base à l'organisation politique.
On peut, il est vrai, admettre le système transitoire en vigueur en France et en Belgique : considérer les différents cultes comme donnant un enseignement utile et, par conséquent, les rétribuer. Seulement, qu'est-ce qu'un culte? Si on n'en rétribue que deux ou trois, c'est une grave injustice pour
teur d'un livre VÊtat et l'Église, le meilleur, je crois, qui ait été publié sur cette matière. Il a. été traduil eu français par M. Louis Borguet, F. Alcau, 18S2.
L'ÉGLISE ET L'ÉTAT
les autres. Dans ce domaine délicat qui touche aux droits de la conscience que L'État doit toujours respecter, n'est-il pas injustifîable de forcer les citoyens qui sont opposés au budget des eu II es d'y intervenir, en payant leur part des contributions !
Il est hors de doute que le système inauguré aux États-Unis, et qui consiste à séparer complètement l'Église de l'État, est le seul conforme aux institutions politiques modernes. La religion est affaire toute intime, toute individuelle. L'État n'a aucune compétence en matière de dogme. Il n'a donc aucun litre pour décider à qui il donnera l'argent des contribuables. La France nous a déjà offert, à plusieurs reprises, cet étrange spectacle d'un ministre des cultes hostile à tous les cultes, ou tout au moins à celui du plus grand nombre. « Tous les ministres du culte aux États-Unis, dit Tocqueville, attribuent à la complète séparation de l'Église et de l'Etat l'empire paisibleque la religion y exerce. »
Tout le courant de l'histoire, toute la puissance des principes nouveaux entraînent les peuples vers la séparation.
Il est difficile de concilier la liberté et l'égalité des cultes avec le régime régalien, même réduit à ce qu'il est en France, sous l'empire du Concordat. En Belgique, où il n'a été conservé de l'ancien ordre des choses que le budget des cultes, celui-ci donne lieu à des inégalités injustifiables. Ainsi, on accorde un traitement à certains cultes et on le refuse à d'autres. Pourquoi? L'État, essentiellement laïque, ne peut avoir la prétention de se faire juge de la vérité religieuse.
L'union de l'Église et de l'État était fondée sur l'unité de la foi : on était à la fois croyant et citoyen. Tous les citoyens, devaient avoir les mêmes croyances. C'est, au fond, pour ce motif que l'hérésie était punie comme un attentat aux lois politiques. En effet, elle minait la base de l'État comme on le comprenait alors. L'union des deux pouvoirs fut grandement ébranlée du moment que plusieurs confessions religieuses furent admises à coexister dans un même pays. Elle est devenue, en réalité, impossible depuis que l'État a cessé d'être confessionnel. Lorsque le citoyen peut professer n'importe quel culte ou même les repousser tous, l'union juridique et légale de l'État et de l'Église ne répond plus aux conditions-
LA SÉPARATION DE L'ÉGLISE ET DE L'ÉTAT
de la société. Ainsi le gouvernement doit pouvoir distribuer les ministères sans s'inquiéter des croyances religieuses des membres du cabinet; or, comprend-on un israéliste réglant l'administration du culte catholique, et un souverain athée nommant les évêques? Il y a là une situation qui, joignant l'absurde au ridicule, ne peut durer. Les ultramontains qui, en défendant l'union de l'État et de l'Église, veulent en même temps l'unité religieuse maintenue, au besoin, par la loi pénale, sont parfaitement logiques. Les libéraux qui sont partisans de la liberté des cultes et du maintien de l'union de l'État et de l'Église, se mettent en contradiction avec leurs principes.
Depuis l'époque de la Réforme et surtout depuis la paix de Westphalie, le système de la séparation n'a cessé de faire des progrès. Il a été enfin pleinement appliqué aux États-Unis, où le dogmatisme officiel a fait place à l'individualisme le plus complet dans le domaine religieux. L'histoire dégage lentement, mais sûrement, la conséquence des principes. Ce mouvement est irrésistible ; il triomphera partout.
Lamission de TËtatconsiste d'abord dans la protection du droit et, en second lieu, dans le soin de cesintérêts vraiment généraux auxquels ni les citoyens, ni leurs diverses associations ne sauraient pourvoir. A aucun de ces titres, l'État ne peut intervenir en matière de religion, du moment qu'il a cessé d'être l'organe d'une croyance révélée et reconnue comme seule vraie et légitime. L'État moderne, toutes les opinions le proclament à l'envi, ne professe aucun dogme. A moins d'être le Saint-Siège, il ne peut invoquer le privilège d'une inspiration spéciale. Comment donc pourrait-il favoriser ou protéger tel ou tel culte, quand tout critérium lui manque pour juger de leur valevï?
On peut, il est vrai, concevoir un système mixte qui consiste à subsidier également tous les cultes, comme l'a voulu la Constitution belge. M. Minghetti n'y voil qu'un régime de transition qui ne peut avoir une longue durée et qui est moins logique que celui du passé. « Ce système, dit-il, ressemble trop à un expédient; il blesse le droit de ceux qui ne professent aucun culte déterminé, et par là, l'égalité; il a, en outre, ce désavantage de ne pouvoir s'étendre sans inconvénient à toutes les
L'ÉGLISE Eï L'ÉTAT
confessions religieuses qui peuvent se produire dans l'avenir. Il ne laisse pas non [tins d'insinuer dans les âmes un certain sentiment de scepticisme, l'État paraissant juger toutes les {'ormes de religion comme également vraies et bonnes, tandis qu'en réalité il n'a aucun litre pour prononcer en pareille matière. Il faut donc conclure, qu'avec le principe moderne de la liberté religieuse, il n'y a de logiquement possible, à la longue, que la séparation de l'État et de l'Église. »
On ne peut pas dire que la séparation de l'Église et de l'État soit contraire aux traditions du christianisme, car jusqu'à Constantin, l'Église chrétienne a vécu dans l'État, séparée et à peine tolérée. Mais, durant le moyen âge, ayant peu à peu usurpé la suprématie, le catholicisme considéra ce régime comme normal et nécessaire à son existence. Il condamne toute tentative faite pour l'abolir et l'accuse d'hérésie i. L'article LV du Syllabus prononce l'anathème contre qui prétend « qu'il faut séparer l'Église de l'État », et l'article LXXX condamne qui soutient « que le Souverain Pontife doit se réconcilier avec le libéralisme et avec la civilisation moderne ». Gela étant ainsi, est-il possible de mettre en pratique et de maintenir en vigueur, dans un pays catholique, le système de la séparation, alors qu'il est condamné par l'Église catholique?
Voilà le redoutable problème qui s'impose et dont on ne peut se dissimuler la gravité. Remarquez bien qu'en appliquant la séparation, on viole ce que les populations catholiques considèrent comme un article de foi, et ainsi on porte réellement atteinte, comme le prétendent leurs organes, à leur liberté religieuse. Il en est de même pour la tolérance. L'intolérance étant un dogme du catholicisme, on altente à la
(1) « La supériorité de l'Église à l'égard de l'État, dit M. Périn (Les lois de la Soc. chrét., I, p. 251), le devoir d'assistance imposé au pouvoir temporel envers le pouvoir spirituel se trouvent mis pour les catholiques audessus de toute contestation par la bulle Unam sanctam de Boniface VIII, » Il s'ensuit que l'État est tenu de garantir à l'Église le droit d'enseigner, de juger, d'ordonner et de posséder les biens nécessaires à sa mission divine; de pourvoir aux nécessités matérielles de l'Église et de ses ministres; de prêter, quand il en est besoin, l'appui de son autorité aux prescription^ de l'Eglise; conséquemment de réprouver tout acte d'hostilité contre l'Église et de s'unir à elle pour supprimer l'hérésie, le schisme et l'apostasie. (V. le chanoine Moulart, VÉglisc et VÉtat, p. 257 et Giron, le droit public de la Belgique, p. 231.)
LA SÉPARATION DE L'ÉGLISE ET DE L'ÉTAT
foi catholique, en proclamant la liberté des cultes et des opinions.
Yous espériez mettre fin à la lutte, en coupant les liens qui attachent l'Église à l'État et en assignant à chacun un domaine séparé; vous n'arrivez qu'à la rendre plus violente. Je n'en veux d'autre preuve que ce qui se passe en Belgique. Sauf Finconséquence du budget des cultes, le système de la séparation est consacré par la Constitution belge. Cependant, nulle part l'antagonisme entre les partisans de l'indépendance du pouvoir civil et ceux de la prédominance de l'Eglise n'a été plus persistant, plus universel et plus ardent; on peut dire qu'il a absorbé toute la vie politique du pays. La raison en est simple. La Constitution ayant établi un régime condamné par l'Église, le devoir de tous les bons catholiques est évidemment de préparer les voies pour arriver à le modifier et, à cet effet, de s'efforcer de conquérir le pouvoir par les moyens mêmes que la liberté met à leur disposition : journaux, associations, meetings, élections, accaparement des places. Aux États-Unis, où la séparation est aussi complète qu'elle peut l'être, les mêmes conflits commencent à se produire partout où augmente le nombre des catholiques.
S'il est certain que la séparation n'apporte point la paix et si, de toutes façons, la lutte doit continuer, la question qui s'impose n'est plus celle-ci : La séparation est-elle le système théoriquement le plus logique et le plus rationnel? mais plutôt celle-ci : Avec la séparation complète, l'État peut-il, oui ou non, mieux défendre son indépendance et les libertés confiées à sa garde? C'est ici que les doutes commencent et que les meilleurs esprits hésitent. Voyez le revirement qui s'est produit en France à ce sujet. Il y a quelques années, le parti libéral, qui a maintenant à la Chambre une majorité considérable, réclamait à peu près unanimement la séparation de l'Église et de l'Etat. Aujourd'hui, il n'en est plus question, et ceux qui ne reculentpas devant les réformes les plus radicales, repoussent celle-ci de la façon la plus décidée 4. Quels sont les motifs de ce changement d'opinion?
(1) Voici un extrait d'un discours prononcé à Bordeaux, par M. Jules Ferry, en août 18S3.
« Je ne crois pas que la suppression du budget des cultes soit par elle-
L'ÉGLISE UT L'ÉTAT
Le premier motif est celui-ci. Le clergé, à qui on supprimerai! toui traitement, deviendrait encore plus hostile qu'il ne l'est maintenant aux institutions établies et, comme il semblerait persécuté, il pourrait trouver dans ce rôle le moyen de s'attirer de nombreuses sympathies.
« Je veux prouver, disait Robespierre, en parlant de la séparation, que cette opération est mauvaise en révolution, dangereuse en politique et qu'elle n'est pas même bonne en Fiance. Le catholicisme ne peut être un danger, car il ne reste plus guère dans les esprits que ces dogmes imposants qui prêtent un appui aux idées morales, et la doctrine sublime et touchante de la vertu et de l'égalité que le fils de Marie enseigna jadis à ses concitoyens. Attaquer directement ce culte, c'est attentera la moralité des peuples. »
même la guérison d'un mal profond de notre société, de l'hostilité qui se rencontre en beaucoup de lieux et à tous les étages de la vie administrative de ce temps-ci entre le clergé catholique et la société démocratique républicaine et libérale que nous représentons; je ne crois pas que la suppression du budget des cultes soit de nature à faire disparaître cette hostilité.
« Je pense, et je me borne ici à cette affirmation, parce que la démonstration me conduirait trop loin, je pense, je suis convaincu que cet état d'hostilité est mauvais; c'est incontestable, et ceux qui réclament la séparation de l'Église et de l'État n'ont évidemment pas d'autre but que de couper court à cette hostilité en séparant deux domaines, avec l'espoir qu'ils ne se confondraient plus jamais. Il y a là, selon moi, un espoir chimérique; j'estime qu'en l'état actuel de notre société le mal qu'on voudrait faire disparaître s'aggraverait; que la discorde s'accentuerait, et que l'État, aussi bien dans sa représentation suprême, dans son pouvoir central, que dans sa représentation disséminée, c'est-à-dire dans le pouvoir communal, celui qui est le plus souvent en lutte et en désaccord avec le clergé, ne serait en aucune façon fortifié par la suppression du budget des cultes. C'est là, messieurs, ma conviction profonde.
« Croyez-vous que le suffrage universel des campagnes ait le désir de cette transformation si pleine de périls? II y a des pays où la foi est vive. Eh bien, soyez persuadés que dans ces départements, que pour les Bretons, par exemple, la suppression du budget des cultes est la forme matérielle et palpable de ce qu'ils appellent la persécution. »
Voici ce que disait, en 1883, M. Paul Bert dans un remarquable rapport sur le Concordat (page 66) : « La solution semble mûre pour les religions protestantes, où le fidèle, se formant à lui-même des croyances, peut bien plus aisément mettre d'accord en lui les exigences religieuses et ses devoirs civiques. Nous ne croyons pas qu'elle le soit pour les pays où la religion catholique est en minorité importante et surtout en majorité, parce que l'impératif religieux prend ici une autorité quasi divine et peut forcer au silence les scrupules du citoyen. Spécialement pour la France, nous ne la croyons pas mûre... Il faut d'abord enlever à l'Église l'autorité factice qu'elle a prise en ce pays... »
LA SÉPARATION DE L'ÉGLISE ET DE L'ÉTAT
En second lieu, les prêtres, réduits à la besace de l'apôtre, deviendraient certainement plus fanatiques qu'ils ne le sont actuellement. Le clergé irlandais en est un exemple frappant.
Troisièmement, en France, en Italie et presque partout, en échange du budget des cultes, l'État a une part d'intervention dans la nomination des évêques et, par eux, il peut exercer une certaine influence sur le clergé national tout entier. Tout lien étant rompu, les évêques, nommés exclusivement par Rome, seraient des prêtres de combat, qui auraient pour unique mission de faire à l'État une guerre à mort. La Belgique en offre la preuve concluante.
Pour leur résister, faudrait-il recourir à la persécution, comme l'a fait la révolution française? Outre que ce serait fouler aux pieds les premiers principes des constitutions libres, on pel"1 dire que le moyen n'aboutirait pas plus aujourd'hui qu'en 93. Helvétius a dit, il est vrai : « La seule religion intolérable est une religion intolérante » ; mais comment mettre à exécution une politique qui prendrait cet aphorisme pour mot d'ordre? Ne vaut-il pas mieux prévenir que sévir?
Enfin, quatrièmement, la séparation soulève la grave question de la propriété ecclésiastique. Si l'on veut bien relire le testament politique d'un esprit fin, tempéré et remarquablement judicieux, c'est-à-dire la France nouvelle de Prévost- Paradol, on verra que c'est celte difficulté qui l'arrête : « Si, dit-il, vous supprimez le budget des cultes, vous devez accorder aux différentes communions le moyen d'entretenir leurs ministres, de posséder des lieux de culte et de subvenir à leurs autres dépenses. A moins de vouloir rendre impossible toute organisation religieuse, on ne pourra se refuser à accorder la personnification civile aux citoyens qui s'associent dans un but d'édification commune.
« Il faudrait s'attendre à voir un spectacle bien nouveau pour la France et capable de porter l'inquiétude dans bien des esprits. Il est probable que l'Église catholique de France ne voudrait pas faire dépendre l'existence de chaque pasteur de son propre troupeau et qu'elle prendrait le sage parti de former une caisse commune qui serait administrée par ses chefs, eomme l'est aujourd'hui son budget par l'administration des cultes. Mais les chefs de cette puissante association, qui
1£. DE LAVELKYli. — DÉMOCRATIE. — I. 8
L'ÉGLISE ET L'ÉTAT
seraient- ils? Probablement un comité formé d'évêques et de laïques choisis parmi les plus considérables; ce comité remplirait sans doute les fonctions actuelles de l'administration des cultes: il présenterait les évêques à l'institution papale, payerait leur traitement et administrerait la fortune commune ; il représenterait enfin l'Église de France auprès du Saint- Siège, du consentement de cette Église et du consentement de la papauté. On ne conçoit guère d'une autre façon la nouvelle organisation de l'Église catholique, une fois que seraient retirés d'elle le soutien que l'État lui prête et le frein qu'il lui impose ; et lorsqu'on se représente exactement ce futur état de choses, on comprend que plus d'un esprit politique ne considère pas, sans appréhensions, l'existence d'une organisation si puissante et le rôle si considérable des citoyens, ecclésiastiques ou laïques, qu'elle mettrait à sa tête et reconnaîtrait pour chefs. La crainte de voir subsister, sans contre-poids suffisant, un État dans l'État ne serait-elle point légitime? »
M. Minghetti ne s'effraie pas de ce qui fait hésiter Prévost- Paradol et la plupart des libéraux français. Il s'efforce de montrer que les craintes qu'inspire le rétablissement de la mainmorte sont très exagérées. Il conseille, au reste, toute une série de dispositions à prendre pour en prévenir l'extension excessive. Les corporations ne pourraient posséder que les biens fonciers strictement indispensables à leur objet. Le principe électif devrait être maintenu dans la composition et dans le recrutement du personnel administratif. Les prêtres, comme les médecins et les avocats, devraient faire preuve de capacité. Ne pourraient enseigner que celui qui serait muni d'un diplôme, et l'enseignement privé ne pourrait jamais se soustraire à l'inspection officielle. L'État aurait, en tout temps, le droit de supprimer les personnes civiles auxquelles il aurait donné l'existence, et il devrait le faire dès qu'elles cesseraient de répondre au but qui les a fait instituer. Vous vous alarmez, dit M. Minghetti, de l'accroissement rapide des corporations religieuses. Elles grandissent ainsi parce qu'elles échappent aux mesures restrictives de votre législation. Reconnaissez leur existence, et dès lors vous aurez prise sur elles.
En théorie, on ne peut méconnaître les avantages des fondations ayant un but d'utilité générale.
LÀ SÉPARATION DE L'ÉGLISE ET DE L'ÉTAT
Des œuvres nécessaires se perpétuent ainsi, sans rien coûter aux contribuables. En outre, elles constituent des centres de vie indépendante. Lieber attribue à la multiplicité de ces institutions la vie politique vigoureuse et prospère de la race anglo-saxonne. Le grand danger de la démocratie, comme Ta si bien montré Tocqueville, c'est que, réduisant la société tout entière à une plaine uniforme où roulent emportés des grains de sable sans consistance, elle prépare ainsi admirablement le terrain pour le césarisme, en détruisant tout ce qui pourrait lui l'aire obstacle. Autonomie des associations et des fondations, voilà les bases essentielles de la liberté. Nous le voyons bien en Suisse et aux États-Unis. Mais dans un pays catholique, un tel régime ne conduirait-il pas fatalement à la perte de la liberté qu'on veut fonder?
Ne l'oublions pas, nous nous trouvons en présence d'une corporation sacerdotale jouissant d'une puissance incomparable, organisée comme une armée, ayantson représentant dans chaque village, sans compter les communautés religieuses d'hommes et de femmes, qui se multiplient sans cesse, et pouvant user de ces armes spirituelles, auxquelles il est difficile de résister: les sacrements. Je ne connais pas de preuve plus remarquable de la force dont dispose l'Église catholique que ce qu'elle a fait en Belgique depuis la réforme de l'enseignement primaire en 1879. Deux ans lui ont suffi pour ouvrir dans presque toutes les communes du pays une école de garçons et une école de filles, et pour y attirer un nombre d'élèves plus considérable que celui des écoles officielles.
C'est, sans doute, en usant de contrainte sur les parents avec une violence dont une enquête parlementaire a révélé les excès, que ce résultat a été obtenu; mais la contrainte a été subie, les écoles ecclésiastiques ont été fondées, et elles sont remplies. Donc, la force et l'influence existent. Des faits sont des faits, et il faut en tenir compte. S'il est certain que l'Église de Rome condamne les libertés modernes, tout ce qui peut accroître sa puissance est un danger pour la liberté. Voilà ce qui fait hésiter quand il s'agit de lui accorder le droit de fondation.
Il ne faut pas s'imaginer, d'ailleurs, que la séparation puisse mettre fin à la lutte entre l'État et L'Église. La séparation n'est
L'ÉGLISE E T L'ÉTAT
qu'une mesure de droit public: elle n'a pas d'application dans |(> domaine de la vie individuelle. Le citoyen et le croyant ne font qu'un seul individu. Ici, on ne peut tracer de ligne de démarcation. Le citoyen, quand il aura àprendre parti et à agir dans la vie publique comme électeur, conseiller communal, représentant, ministre ou même, chose plus grave, comme juge, obéira nécessairement à sa conscience, c'est-à-dire à sa foi, et au prêtre qui en est l'arbitre. L'Eglise peut donc ici reconquérir, sur le terrain de la liberté et par le mécanisme des institutions libres, toute l'influence qu'on lui aura ôtée, en lui enlevant les privilèges d'un pouvoir reconnu. C'est ce que le clergé et les catholiques belges ont compris depuis longtemps, et c'est de ce côté qu'ils ont porté leurs efforts.
Leur exemple ne tardera pas à être suivi ailleurs. Déjà, en Allemagne, le parti catholique, grâce au nombre de voix dont il dispose dans les collèges électoraux et dans le Parlement, a réduit le gouvernement à modifier sa politique ecclésiastique. En Italie, le père Curci, dans un livre du plus grand intérêt : La nuova ltalia ed i vecchi zelanti, a prouvé très clairement quo l'Église doit renoncer définitivement au pouvoir temporel et s'efforcer de reprendre le pouvoir, par les moyens que la Constitution italienne met à sa disposition. Le parti conservateur devient alors le parti catholique, et les questions politiques des questions religieuses. On a séparé l'Église de l'État dans les lois, mais dans les faits on retrouve devant soi le dogme armé en guerre, et le conflit des deux tendances religieuses absolument inconciliables, nous replace sur le terrain des guerres de religion. Ce n'est plus, comme auparavant, l'État qui défend son indépendance, par la réglementation; ce sont des amis de la liberté qui attaquent des croyances religieuses qu'ils considèrent comme des instruments de servitude. Cette forme du conflit est-elle moins grave que l'autre?
Pour ceux qui ne voient dans toute religion qu'un mal, ou tout au moins une illusion, destinée à disparaître par le seul progrès des lumières, la question se résout aisément. Ils ne peuvent que se féliciter d'une situation qui entraîne tous les partisans des institutions libres à favoriser une guerre qui, au fond, doit s'en prendre aux sacrements et aux dogmes, dont le clergé se fait un moyen de domination. Mais ceux qui croient
LA SEPARATION DE L'ÉGLISE ET DE L'ÉTAT
que le sentiment religieux est la base nécessaire de la morale et de la vie sociale, n'ont-ils pas lieu de s'inquiéter de l'avenir?
La neutralité qui semble s'imposer à l'État, du moment qu'il est complètement séparé de l'Église, n'est pas facile à maintenir; car il reste des points de contact inévitables et en même temps très délicats, dans l'instruction publique notamment.
Sans doute, là aussi on s'efforcera de faire le partage entre les deux domaines, en décrétant l'enseignement laïque ou non confessionnel, d'après l'exemple des États-Unis et de la Hollande. Dans ces deux pays protestants, le caractère pour ainsi dire laïque de la religion dominante permet d'exclure complètement le dogme, tout en conservant, comme base de la morale, les principes spiritualistes du christianisme. Mais cette solution rencontre les plus grandes difficultés dans les pays catholiques, premièrement à cause du caractère essentiellement dogmatique du catholicisme, secondement parce que les représentants de la religion n'admettent pas un enseignement religieux séparé du dogme. L'instruction laïque, même si l'État la désire neutre, deviendra forcément hostile à l'Église qui la condamne et la poursuit de ses anathèmes. L'instituteur sera, comme on l'a dit, un anti-curé. La lutte, qui n'existait autrefois que dans les sphères administratives, sera transportée ainsi au fond des consciences et s'imposera aux populations, dès l'enfance, et jusque dans le moindre village. C'est le spectacle que nous a offert la Belgique où le régime de la séparation de l'État et de l'Église avait été introduit dans l'enseignement primaire par la loi de 1879. On ne pourra de sitôt apprécier les résultats de cette tentative. Mais ce que l'on peut affirmer, c'est que, loin de terminer la guerre entre les deux partis que l'on appelle maintenant partout en Europe libéral et clérical, elle n'a fait que l'entretenir et l'exaspérer.
Le comte Henry d'Arnim, discutant un jour avec la nièce de Cavour, la marquise Alfieri, la valeur pratique de la laineuse formule : Clriesa libéra in Stalo libcro, résumait ainsi sa pensée : « Voulez-vous savoir à quoi aboutit cette chimère? le voici : elle signifie tout simplement Chiesa annota in Slato disarmalo. L'Etat n'a plus aucune arme pour résister à l'Église,
L'ÉGLISE ET L'ÉTAT
el l'Église peu! faire usage do toutes les siennes. Des songecreux se sont imaginé qu'on affaiblirait la papauté en lui enlevant le pouvoir temporel. Quelle erreur! Tant que le pape avait des États, nous pouvions employer contre lui des moyens de contrainte physique, par exemple, envoyer une frégate devant Civita-Vecchia. Maintenant qu'il n'est plus qu'une puissance spirituelle, les États, qui ne disposent que de forces matérielles, n'ont plus aucun moyen d'action sur lui. » Les Preussiscke Jahrbùcher de février 1873 ont développé les mêmes considérations.
Le pouvoir temporel devait disparaître, en vertu de ce puissant mouvement historique qui a emporté les autres principautés ecclésiastiques et qui aboutira finalement à la séparation complète de l'Église et de l'État; mais l'observation du comte d'Arnim est profonde et juste. C'est le même ordre d'idées qui a inspiré le programme tracé par le père Curci. Puisque Dieu, dit-il, semble vouloir la séparation de l'État et de l'Église, il faut l'accepter. Dans le meilleur livre qui ait été écrit sur la matière, ajoute-t-il, Marco Minghetti a parfaitement formulé les conditions qui peuvent rendre la réforme acceptable. Déjà aujourd'hui, l'Église est bien plus libre qu'autrefois et, par conséquent, elle peut beaucoup mieux faire usage de la puissance dont elle dispose. Plus elle se retirera des intérêts temporels, plus grandira son influence spirituelle.
Le père Curci recommande à l'Église de s'allier franchement à la démocratie, et même de ne pas s'effrayer du socialisme. L'Église de Jésus-Christ, dit-il, s'adapte merveilleusement aux formes démocratiques de la société moderne; car son fondateur, dans ses enseignements, s'est toujours montré d'une sévérité impitoyable envers les riches et envers les puissants de toute espèce; il a vécu de la vie de l'homme du peuple et du pauvre; il a passé son existence parmi les déshérités de ce monde et il s'est toujours tenu à l'écart des grands de la terre; il n'a paru à la cour d'un roi, que pour y être insulté, et au tribunal d'un gouverneur romain, que pour y être condamné. Le rôle de l'Église est de défendre les faibles contre l'oppression des forts, et elle pourra le faire beaucoup mieux sous le régime de la liberté absolue que sous l'ancien régime, avec les entraves de toute sorte qu'il lui imposai!. Pour la question
LÀ SÉPARATION DE L'ÉGLISE ET DE L'ÉTAT
sociale, le père Curci adopte ainsi complètement le programme de feu l'évêque de Mayence, Ketteler, et des sociétés évangéliques de la nuance Stœcker et Todt en Allemagne1. Les prêtres doivent étudier l'économie politique et enlever aux mains de l'Internationale et du Nihilisme les principes de justice et d'égalité dont les sectes subversives font un si mauvais usage. C'est au christianisme qu'appartient la mission de défendre le travail exploité par le capital et de faire régner l'équité dans le monde économique, où aujourd'hui les faibles sont écrasés au profit des forts. D'autre part, les catholiques doivent partout s'allier aux conservateurs, en formant ainsi un parti puissant, qui sera bientôt assez fort pour arrêter les fauteurs des révolutions violentes. A cet effet, ils doivent, en toutes circonstances, prendre une part active à la vie politique et voter dans toutes les élections. Telle est la ligne de conduite que préconise l'un des prêtres les plus éminents et les plus clairvoyants de l'Église catholique. Le père Curci demande la séparation, parce qu'il croit qu'elle rendra à l'Église sa force et les moyens de reprendre une influence bien plus grande que celle dont elle disposait sous l'ancien régime.
Les amis de la liberté doivent-ils reculer devant une solu tion qu'acceptent les catholiques les plus éclairés? Ce serait en vain, car elle s'impose. Elle est la conséquence nécessaire de la marche de l'histoire et de la situation créée par les institutions libres. Elle s'accomplira partout, dans les pays protestants comme dans les États catholiques, en Angleterre comme en France et en Italie. Elle est en vigueur depuis leur origine dans les États de la Nouvelle-Angleterre et dans les colonies australiennes. Elle a été inscrite dans la Constitution belge en 1830, avec cette singulière inconséquence d'un budget payé par l'État à des prêtres qu'il ne nomme pas, qu'il ne connaît pas et qui l'attaquent. Récemment elle a été appliquée en Irlande, où aucun culte n'est plus officiellement rétribué. Elle est énergiquement réclamée en France, où la République sera forcée tût ou tard de renoncer à la protection illusoire du Con-
(1) J'ai exposé leurs vues et leurs principes dans mon livre Le Socialisme contemporain. V. la 5e édition, V. Alcan, Paris, 1S!)0.
L'ÉGLISE ET L'ÉTAT
cordât. Et en Italie, on peut prévoir qu'elle sera un jour votée à une grande majorité.
C'est quand cette réforme sera accomplie que se dresseront, dans les États catholiques, les plus redoutables problèmes. Est-il possible de maintenir dans un pays un régime que repousse et condamne le culte des populations? L'État, pour défendre son indépendance, ne sera-t-il pas forcé de se maintenir en état d'hostilité permanente et agressive contre l'Église? Cette lutte, comme on l'a vu après 1793, n'amènera-t-elle pas un trouble si profond que la perte des institutions libres en résultera1? Et d'autre part, ne s'ensuivra-t-il pas l'ébranlement et la destruction même des croyances religieuses et des sentiments religieux, déjà si attaqués et si minés de divers côtés?
Il faut, à ce propos, relire et méditer l'admirable livre qu'Edgar Quinet a consacré à la Révolution française. D'après lui, si elle a échoué dans son œuvre, c'est parce qu'elle a poursuivi une contradiction et une impossibilité. Une contradiction : faire la guerre à la religion nationale, tout en la conservant; une impossibilité : se soustraire à la domination de l'Église dans le domaine politique, sans secouer son joug dans le domaine religieux. Un philosophe italien, M. Mariano, a exposé les mêmes idées, dans un ouvrage remarquable intitulé : Cristianesimo Cattolicismo e Civiltà. Il en tire cette conséquence que, faute d'une réforme religieuse, l'unité et l'indépendance de l'Italie ne porteront pas les fruits qu'on en espère.
(1) Il faut noter cependant que le Brésil a pu, dans sa nouvelle Constitution (1891), décréter de la façon la plus absolue, la séparation de l'Église et de l'État, sans de trop vives réclamations de la part du clergé. — L'art. 72, § 7, porte : « Aucun culte ou église ne jouira de subventions officielles, ni aura de relation de dépendance ou d'alliance avec le gouvernement de l'Union on celui des autres États. »