LA LIBERTÉ D'ASSOCIATION
droits de la personnalité civile, sont celles à qui le législateur a accordé expressément ce privilège. [La Constitution belge annotée, édit. 1879, p. 97.)
Le droit de s'associer pour mettre en commun des idées et de l'argent, pour créer une œuvre utile, pour faire prévaloir une opinion, ou arriver à corriger les lois, paraît un complément si naturel de la liberté, qu'on comprend à peine qu'un peuple libre puisse cm être privé.
Que peut faire l'homme isolé? Rien que s'occuper de ses propres intérêts. Mais, s'agit-il de l'intérêt public, il faut que les citoyens puissent réunir leurs forces pour atteindre le but.
La liberté d'association est d'autant plus nécessaire que la condition d'un pays est plus démocratique. Dans les aristocraties, il existe ordinairement des corps puissants qui mettent un frein au despotisme et qui sont assez forts pour agir et se faire respecter. Dans la démocratie, où il n'y a guère que des individus isolés, comment la minorité peut-elle résistera ceux qui détiennent le pouvoir, si ce n'est en créant des associations?
La démocratie, en faisant les hommes égaux, les isole et les rend faibles.
Si l'on ne veut pas que l'État soit chargé de faire les mille choses nécessaires au progrès, il faut permettre aux individus de s'associer, afin qu'ils puissent faire ce qu'isolément ils sont impuissants à accomplir.
Plus l'égalité des fortunes s'établit, plus il faut que les hommes puissent s'associer et réunir leurs petits moyens, afin de faire de grandes choses.
En Angleterre, ce sont les associations qui forment l'opinion, entraînent les adhésions, et arrivent à arracher au pouvoir les réformes nécessaires. Quel plus bel exemple que le succès de l'association pourlaréforme des lois sur les céréales? Voyez aussi tout le bien que font les associations quand elles remplacent l'État. En Amérique, elles suffisent à assurer cet immense service que réclame la satisfaction du sentiment religieux : construction des églises, salaires des pasteurs, soin des pauvres. En Angleterre, elles font face aux besoins des hôpitaux, du sauvetage, de l'enseignement. En Belgique, en Suisse, les associations de toute espèce, associations politiques, scientifiques,
LES LIBERTÉS
philanthropiques, de gymnastique, de récréation, sont innombrables.
Longtemps on a craint que les associations politiques ne préparassent la lutte à main armée contre l'État, puisqu'elles arrivent à constituer pour ainsi dire un gouvernement d'opposition à côté du gouvernement établi. Ce danger peut exister dans un pays longtemps enchaîné, qui tout à coup reprend sa liberté, et comme un jeune étalon mis en prairie* se livre à des mouvements désordonnés. C'est ce qu'on a vu à la révolution française et ce quia fait craindre sur le continent la liberté d'association et de réunion.
Mais là où elle est depuis longtemps en usage, on ne voit pas qu'elle prépare des mouvements révolutionnaires. Elle détourne, au contraire, d'y recourir; parce que ceux qui s'associentespèrentque, par l'effort commun etdiscipliné, ils ramèneront à eux la majorité.
Le suffrage universel donne une grande force au gouvernement qui en est issu et décourage la minorité, car elle ne peut pas soutenir qu'elle représente le peuple opprimé. Le peuple a parlé, il a donné le pouvoir ; il ne reste qu'à se soumettre. Mais par l'association, les vaincus du suffrage peuvent résister et faire respecter leurs droits.
Quand la liberté n'est pas complète, l'association devient un moyen de combat pour la conquérir. La force opprime : on est donc porté à employer la force pour renverser ceux qui oppriment.
En Italie, autrefois, on avait les carbonari, les sociétés secrètes. On les a eues en France sous la Restauration. Toute association politique était une conspiration et une organisation militaire pour marcher à l'assaut de la société.
Quand la liberté est complète et qu'on peut s'associer ouvertement pour tout combattre, il n'y a plus de motif d'en appeler à la force. Ce serait s'attaquer au dogme de la souveraineté du peuple, que les partisans de l'égalité invoquent. Dès lors, il n'y a plus de sociétés secrètes, ni de conspirations.
La Constitution belge formule en bons termes le droit d'association : « Art. 20. Les Belges ont le droit de s'associer; ce droit ne peut être soumis à aucune mesure préventive. »