CHAPITRE III
L'INTOLÉRANCE
Quoique les tentatives de supprimer les fauteurs des préfendues hérésies aient été inspirées par un amour ardent et désintéressé de la vérité, on ne peut nier qu'elles aient causé des maux effroyables et ruiné plus d'un État. On répondra peut-être, avec Philippe II, que mieux vaut un pays dépeuplé, que peuplé d'hérétiques; mais aujourd'hui cette façon de penser paraîtra excessive.
Pour inspirer aux nations la résolution de maintenir à tout prix la liberté de conscience, il faudrait rappeler toutes les persécutions, d'abord contre les chrétiens, puis, dans l'empire latin et grec, contre les hérésiarques de toute nuance; la croisade contre les Albigeois, qui a noyé en des flots de sang la civilisation provençale si charmante et si raffinée 4 ; l'extermination, dans les deux sens du mot, des Maures et des Juifs, quia ruiné l'Espagne; la tyrannie religieuse de Philippe II et du duc d'Albe aux Pays-Bas, qui a coupé en deux cet admirable État; la guerre de trente ans, qui a ravagé à fond toute l'Allemagne, en la faisant reculer d'un siècle ; la suppression violente du protestantisme en Bohême par Ferdinand II, qui a anéanti la civilisation tchèque ; les guerres de religion et la révocation de Tédit de Nantes qui ont privé la France de ce puissant élément de résistance à l'absolutisme, le protestantisme; les auto-da-fé de l'inquisition en Espagne et en Portugal et dans les Deux-
(1) V. mon Histoire de la littérature provençale In-8, Bruxelles, Lesigne, 1845.
LES LIBERTÉS
Siciles; les poursuites contre les dissidents catholiques et puritains en Angleterre, etc., mais tous ces faits sont bien connus. Je ne rapporterai que trois épisodes qui le sont peu et qui n'en sont pas inoins de nature, je pense, à faire aimer la tolérance.
§ I. La persécution des bogomiles en Bosnie.
A l'époque du glorieux ban Kulin (11G8-1204), arrivèrent en Bosnie des Albigeois appelés Catares, en allemand Patarener, qui convertirent à leurs doctrines une grande partie de la population; ils reçurent et acceptèrent en Bosnie le nom de bogomiles, qui signifie <« aimant Dieu ». Rien de plus tragique que l'histoire de cette hérésie. Elle naît en Syrie, au vne siècle. Ses adeptes sont nommés pauliciens, parce qu'ils invoquent, la doctrine de Paul, et ils empruntent en même temps au manichéisme le dualisme des deux principes éternels, le bien et le mal. Mais ce qui faitleur succès, ce sont leurs théories sociales. Ils prêchent la doctrine des apôtres, l'égalité, la charité, l'austérité de la vie, et ils s'élèvent avec la plus grande violence contre la richesse et la corruption du clergé. Ce sont les socialistes chrétiens de l'époque. Les empereurs de Byzance les massacrent par centaines de mille, surtout après qu'ils ont forcé Basile-le-Macédonien à leur accorder la paix et la tolérance. Chassés et dispersés, ils transportent leurs croyances, d'une part, chez les Bulgares; d'un autre côté, dans le midi de la France. Les Vaudois, puis les Hussites, et, par conséquent, la Réforme, viennent certainement d'eux. Ils sont devenus en Bosnie un des facteurs principaux de l'histoire et de la situation actuelle de ce pays. Le grand ban Kulin se fît bogomile. Ses successeurs et les magnats bosniaques soutinrent constamment cette hérésie, parce qu'ils espéraient ainsi créer une Église nationale et s'affranchir de l'influence de Rome et de la Hongrie. Les rois de Hongrie, obéissant à la voix du pape, s'efforcèrent sans relâche de l'extirper, et les guerres d'extermination qu'ils entreprirent fréquemment firent détester les Madgyars au delà de la Save.
Vers 1230, apparaissent en Bosnie les franciscains, qui y ont aussi joué un rôle très important en politique et en religion.
L'INTOLÉRANCE
C'est à eux que le catholicisme doit d'avoir survécu jusqu'à nos jours, en face des orthodoxes, d'une part, et des bogomiles devenus musulmans, d'autre part. En 1238, première grande croisade organisée par le roi de Hongrie, Bela IV, à la voix de Grégoire VII. Tout le pays est dévasté, et les bogomiles massacrés en masse ; mais un grand nombre d'entre eux échappent dans les forêls et dans les montagnes. En 1245, l'évêque hongrois de Kalocsa conduit lui-même en Bosnie une seconde croisade. En 1280, troisième croisade, entreprise parle roi de Hongrie, Ladislas IV, afin de regagner la faveur du pape. Les bogomiles, ayant à leur tête le ban détrôné Ninoslav et beaucoup de magnats, se défendent avec une bravoure désespérée. Ils sont vaincus et un très grand nombre égorgés; mais la nature du pays ne permet pas une extermination complète-, comme celle qui en avait fini définitivement avec les Albigeois.
En 1443, le ban Stephan Thomas, pour obtenir l'appui du pape et de la Hongrie, abjure la foi bogomile et entreprend d'extirper complètement les hérétiques. Ce fut une persécution atroce : partout des égorgements en masse et des villes livrées aux flammes. La diète de Konjitcha, en 1446, adopte des édits dictés par le grand inquisiteur Zarai, si sévères que 40,000 bogomiles quittent le pays. C'est la révocation de l'édit de Nantes de la Bosnie. Après la conquête turque, ceux qui étaient restés en Bosnie adoptèrent l'islamisme en haine de leurs anciens persécuteurs.
§ 2. Le sacro macello dans la Valteline.
En lol8, Sforza, duc de Milan, céda la Valteline aux Grisons, qui formaient une Bépublique indépendante où dominait le protestantisme. Plusieurs Ilaliens distingués, qui avaient adopté la Réforme, s'étaient réfugiés à Chiavenna et dans la vallée de l'Adda, pour fuir le bûcher. Ils y trouvèrent la tolérance, sous la protection des Suisses, et bientôt dans chaque localité, se constitua un groupe de protestants assez nombreux. On estime que le tiers des habitants embrassèrent le culte réformé. Toute l'Engadine, la vallée voisine, était devenue protestante.
LES LIBKRTÉS
Les doux cultes vécurent en paix pendant presqu'un siècle. Chacun avait sou église, et quand il n'y en avait qu'une, le pasteur succédait au curé pour célébrer le culte. Mais, en 1560, survinrent les jésuites. Ils s'établirent à Ponte et à Bormio et préparèrent sous main l'extermination des protestants. Déjà le concile de Trente et le pape saint Pie V, qui avait été inquisiteur à Corne, et qui dans sa correspondance ne cessait de pousser la cour de France à un massacre général des huguenots, avaient juré de délivrer la Valteline de l'hérésie. Les organisateurs du complot furent Jacques Robustelli et Vincent Venosta. Les Espagnols de Milan et l'évêque Borromée, tout dévoués aux jésuites, les poussaient à agir et leur donnaient de l'argent. La nuit du 18 au 19 juillet 1670, Robustelli avait caché sa bande d'assassins dans les caves de Venosta, àTirano. Le matin venu, ils surprirent dans sa maison le pasteur Antonio Bassoet, regorgèrent, ainsi que tous les autres protestants, sauf trois qui parvinrent à gagner l'Engadine en gravissant des rochers à pic.
De Tirano, les égorgeurs se dirigèrent sur Teglio. Les réformés étaient réunis dans l'église; tous furent tués à coups de mousquets, et dix-sept personnes, parmi lesquelles six femmes et quatre enfants, furent brûlées vives dans le clocher où elles s'étaient réfugiées. Dans le chef-lieu, à Sondrio, le lieutenant de Robustelli, Guicciardi, organisa les massacres. Le 20 juillet, au matin, le peuple, conduit par les prêtres, au cri de : Vive la foi catholique/ commença les tueries. Mais le chancelier Mingardini et une vingtaine d'hommes décidés parvinrent à tenir tête à la foule. Ils appelèrent à eux les protestants, qui eurent encore le temps de s'armer, et qui, après une résistance désespérée, parvinrent à gagner la campagne et à se réfugier en Engadine, à travers les glaciers. Les égorgements durèrent trois jours dans tous les villages jusqu'à Bormio. Les femmes qui ne voulaient pas abjurer étaient précipitées du haut des rochers ou brûlées vives.
D'après le plan primitif, le massacre aurait dû avoir lieu le dimanche 26 juillet, tandis que les protestants étaient au prêche, et alors pas un, probablement, n'aurait échappé. Mais Robustelli commença le 20, avant que sa troisième bande fût arrivée de Milan, et dans plusieurs localités, les catholiques,
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malgré les excitalions du clergé, se refusèrent à tuer leurs concitoyens et les aidèrent même parfois à fuir. Toutefois, les jésuites avaient atteint leur but. Les bords de l'Adda étaient purgés de l'hérésie. C'est une preuve de plus de la vérité de cette remarque d'Edgard Quinet : qu'en bien des cas, l'emploi de la force a réussi à extirper d'un pays un culte qui s'y était implanté. Mais ce n'est qu'en employant le fer et le feu, ce qui semble ne plus être dans l'esprit de notre temps.
§ 3. Comment l'intolérance perdit la Pologne.
La Réforme avait trouvé beaucoup d'adhérents en Pologne, comme en Hongrie, surtout parmi la noblesse. Les sociniens y étaient nombreux.
Les jésuites arrivèrent en 1505. à l'instigation du cardinal Hosius, qui voyait dans leur ordre le seul moyen de combattre les progrès menaçants de la Réforme. Ils y acquirent bientôt, grâce à la protection du roi, une grande influence, et l'un d'eux, le Père Possevin, consacra tous ses efforts à amener la réunion de l'Église grecque à l'Église romaine. Il obtint des succès en Russie, mais surtout en Lithuanie : « Il réussit, dit Huber [les Jésuites^ vol. I, p. 233), à unir à Rome la majeure partie de l'Église grecque de la Lithuanie et des provinces polonaises avoisinantes. Les jésuites fondèrent des écoles, traduisirent les livres liturgiques dans la langue nationale, bâtirent des couvents et opérèrent tant de miracles, que dans le cours du xviie siècle, on canonisa plus de saints en Lithuanie que pendant tous les siècles précédents. »
Sous le roi Sigismond III et pendant les quarante-cinq ans de son règne, ils dominèrent complètement dans tout le pays.. Ils éloignèrent de son conseil tous les patriotes et lui fîrenl donner le pas aux affaires ecclésiastiques sur les intérêts généraux. Leur propagande aliéna les Cosaques, qui jadis avaient donné une grande année à la Pologne. Les recettes publiques étant versées en grande partie dans le trésor de l'Église, on manquait de l'argent nécessaire pour repousser les incursions des voisins.
Il ne suffisait pas aux jésuites de s'être rendus maitres de la
ïù. Dli LAVKLKYK. — D1ÎMOCU ATIK. — I. 1]
Pologne : dans l'espérance de conquérir et de convertir la Russie, ils engagèrent Sigismond dans des guerres désastreuses avec ce dernier pays et avec le Sultan.
La politique intérieure du roi était également inspirée par la société de Jésus. C'est la faveur des membres de l'Ordre qui disposait souverainement de toutes les places. Ils le poussèrent sans cesse à restreindre la liberté de conscience et les autres droits politiques de la noblesse protestante. Du haut de leurs chaires, ils le sommèrent de recourir à la violence contre les hérétiques.
A la mort de Sigismond, le pays, dont la culture et la science, le commerce et l'industrie avaient été jadis florissants, était ruiné. La Livonie était perdue par le mécontentement de la population protestante : une partie de la Pologne prussienne était au pouvoir de la Suède, le trésor vide, le pays dévasté, la littérature nationale en décadence.
Une partie du peuple lithuanien était resté fidèle au culte grec orthodoxe et subit l'attraction de la Russie, où leur Église était dominante. Persécutés, les orthodoxes firent appel à la Russie, qui se mêla dès lors des affaires polonaises pour protéger ses coreligionnaires. Les dissidents étant exclus des fonctions publiques, leurs sympathies pour le puissant empire voisin en devinrent plus ardentes. Pour obtenir la jouissance des droits qu'on leur déniait, ils commencèrent à souhaiter la dissolution de la Pologne, et ils la saluèrent avec joie en 1772.
Certes, les jésuites ont rendu de grands services à l'Église catholique ; mais en réclamant des souverains et en obtenant souvent la persécution impitoyable des dissidents, ils ont soulevé contre elle une hostilité persistante, qui a été funeste et à la conservation du sentiment religieux et à l'établissement des institutions libres.