DE L'INFLUENCE DE LA RACE
grecques sont « instituées », c'est-à-dire dotées d'institutions civiles et politiques par des législateurs : Minos, Solon, Lycurgue et tous ceux que nomme Aristote. Les tribus germaniques ont des guerriers, mais pas de législateurs : elles font leurs lois, ou plutôt elles n'en ont pas; elles sont régies par des coutumes qu'elles appliquent elles-mêmes et qui ne sont rédigées que plus tard sous l'influence romaine (lois barbares).
Les anciens pensaient que l'État possédait les individus et qu'il pouvait les plier à l'accomplissement de son but. Les Germains voyaient avant tout l'individu et connaissaient peu l'État. Les premiers avaient cette haute idée qu'il est un droit et une justice, dont l'observation est d'intérêt général et que le pouvoir public doit imposer à tous; les seconds ne voyaient dans le crime et le délit que le tort fait à l'individu, dont seul il a à poursuivre la réparation; d'où la vendetta et la composition. Même aujourd'hui, en Angleterre, il n'y a point de ministère public poursuivant la répression, au nom et dans l'intérêt de la société. Les premiers veulent Tordre, même au risque de sacrifier la liberté; les seconds la liberté ou plutôt l'indépendance, au risque du désordre ou de la lutte. C'est sous l'empire romain et par l'élaboration séculaire des jurisconsultes que la notion de l'État omnipotent prend sa forme suprême, surtout quand elle se personnifie dans la personne divinisée de l'Empereur. « Le bon plaisir du prince a force de loi, dit Ulpien, puisque, en vertu de la loi royale qui est la source de son autorité, le peuple lui a conféré et a incorporé en lui tout l'ensemble de ses droits et de ses pouvoirs. » (L. /, Dig., lit. IV, p. 1, Ulp.) Au pouvoir du souverain, point de limites; sa volonté fait loi; sic uo/o, sic jubeo, sit pro ralione voluntas.
Dans toute l'Europe, les rois, aidés par les juristes animés de l'esprit de la loi romaine, essayèrent de restaurer peu à peu l'Étal ancien. Charlemagne commencerais la tentative échoue; la féodalité triomphe et avec elle l'individualisme. La féodalité, c'est la bande germanique assise sur un terrain conquis et dont chaque membre, maître de terres cultivées par des serfs, esl presque un souverain indépendant, car il est devenu propriétaire absolu du fief, qu'il avait reçu d'abord viagèrement et comme rémunération d'un service rendu (fee).
Tant que dure la féodalité, l'État existe à peine ; la puissance
LES LIHIÎRTÉS
du souverain est presque nulle; point de centralisation; c'est un régime d'indépendance complète, quand on considère les hommes libres transformés en seigneurs.
Mais la royauté ne cesse pas de travailler à reprendre les prérogatives de la souveraineté. En France, elle réussit complètement, tandis qu'en Angleterre elle finit par échouer devant les résistances de la noblesse d'abord, puis de# communes. Philippe-Auguste, Saint Louis, Charles VII, Louis XI, Richelieu et enfin Louis XIV font triompher définitivement la notion impériale de l'État. Le roi-soleil arrive, comme le dit Lemontey, à reproduire le type du satrape oriental. En reconquérant pour la souveraineté ses droits nécessaires, -les juristes rendirent service au peuple et au progrès général. Mais en affranchissant les hommes du joug féodal, ils les pliaient à devenir les sujets d'un monarque absolu et en préparant le triomphe de l'égalité et de la démocratie, ils affaiblissaient les sentiments qui assurent l'exercice régulier de la liberté.
Il en fut autrement en Angleterre. La féodalité y perdit ses privilèges plus complètement qu'en France, mais ce fut au profit du peuple, qui, par ses représentants, prit part au gouvernement, non au profit exclusif de la royauté s'élevant maîtresse absolue au-dessus de l'aristocratie et des communes également asservies. En outre, la noblesse n'y fut jamais une caste fermée. Leurs cadets se confondent avec le reste de la nation, tandis que des hommes d'élite sont élevés à la pairie. Elle fut respectée par le peuple, au lieu d'en être détestée, comme en France. Ainsi que le dit Macaulay, « une dignité à laquelle ses enfants peuvent être appelés n'excite pas la jalousie de l'homme libre; une classe dans laquelle ses enfants vont rentrer ne peut être méprisée par le grand seigneur. » En perdant ses privilèges, la noblesse anglaise conserva ses droits et elle en fit usage pour défendre la liberté. En France, elle perdit ses droits, mais conserva ses privilèges et ne montra d'autre souci que de prendre rang dans la domesticité de Versailles. Tandis que les nobles anglais faisaient des lois et imposaient à leurs souverains le respect des libertés populaires, les nobles français se ruaient dans la servitude et ne se disputaient que l'honneur de présenter au roi, à son petit lever, la chemise ou la serviette.