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LE BON DESPOTE

Beaucoup de réformateurs ont souhaité qu'un despote, organe de la raison et dévoué au bien de l'humanité, imposât au peuple, même malgré lui, les lois qui peuvent assurer son bonheur. Il leur paraissait trop long d'attendre que le peuple lui-même découvrît les bonnes lois et surtout les appliquât. C'est d'un souverain absolu et éclairé que les physiocrates espéraient rétablissement de « Tordre naturel des sociétés ». L'un des pères du socialisme contemporain, Lassalle, demandait au roi de Prusse de mettre en œuvre son projet de reconstruction sociale. Telle semble bien être aussi l'idée que l'empereur d'Allemagne actuel se fait de sa mission.

Je trouve le type de ce prince réformateur dans Frédéric- Guillaume Ier, le père de Frédéric II, qui a fait la Prusse et aussi le Prussien. Il a assis son royaume sur des bases solides, en lui donnant une bonne administration, de bonnes finances, une bonne armée. Il a imprimé à son peuple ce cachet particulier qui le distingue : esprit d'ordre et d'économie, dureté, raideur, âpreté au travail, recherche incessante de toute amélioration, \ ision claire du but et des moyens de l'atteindre.

Frédéric-Guillaume administrait ses États comme un gentilhomme campagnard fait valoir ses terres. Il n'a eu qu'un but dans sa vie, faire produire un plus (ein Plus machen) 1 à son royaume. Il donnait l'exemple de la soumission aux lois

(l) V. Carlyle, Frederick the Great et le très intéressant article de M. E. Lavisse : Le pi)re du Grand Frédéric, dans la Revue des Deux Mondes du l, r octobre 18'JO. Les citations sont empruntées a ce travail.

LES GOUVERNEMENTS

et était esclave de son devoir. Il tenait à se rendre compte par lui-même et jusque dans les plus petits détails de tout ce qui se passait dans son royaume. Son conseil des ministres n'était qu'un conseil consultatif: le roi se réservait toutes les décisions impliquant quelque nouveauté. « Aucune dépense de surcroît n'était autorisée que par le roi lui-même. Aucun bail n'était définitif qu'après avoir reçu sa signature. »

Toute sa vie s'est passée dans l'inquiétude et l'agitation, parce qu'il a voulu faire lui-même toutes les affaires de l'État. « 11 passait chaque jour quatre à cinq heures dans son cabinet, à écouter des rapports, à se faire lire les questions des ministres, à écrire ses réponses ou à les dessiner, car il répondait aussi par des rébus, le plus souvent très clairs. Tout le monde comprenait ce que signifiait une potence en marge d'une question. » 11 travaillait jusque dans ses promenades, auxquelles il assignait souvent un but utile. Il faisait dans les provinces des tournées d'inspection très laborieuses, voyageant sans faste et sans suite, dans de simples voitures de poste. « Partout il veut surprendre les colonels, les chambres des domaines, les fermiers, les juges, les forestiers. Tout apparat de réception est défendu. Le roi dîne au cabaret ou bien chez l'un ou l'autre. Il se contente d'une soupe avec une poule, d'un chou avec de la viande salée, d'un rôti de veau avec du beurre et du fromage pour finir. Il n'a pas une minute à perdre. Il vérifie les régiments, les caisses, les figures. Il compte les places vides aux champs et dans les villes. »

Il veut que ses employés, ses fonctionnaires, ses ministres travaillent avec la même ardeur que lui. Dans une ordonnance célèbre, il a pris soin de tracer à ses ministres la règle de leur travail. « Le premier devoir est l'exactitude. Tout ministre ou conseiller qui, sans une permission écrite du roi, arrivera en retard d'une heure, subira une retenue de 100 ducats; s'il manque toute une séance, une retenue de six mois de traitement; en cas de récidive, il sera cassé cum infamia, car « si nous payons nos conseillers, c'est pour qu'ils travaillent ». Les séances commenceront à huit heures en hiver, à sept heures en été. Elles dureront jusqu'à épuisement de Tordre du jour. Si elles ne sont pas terminées à deux heures, la moitié des membres ira dîner, pendant que l'autre continuera à tra-

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