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LE CÉSARISME ET LES COUPS D'ÉTAT

ont diminué et le peuple a attribué à des fautes politiques une situation qui est due à une cause économique générale, la contraction monétaire, dont les autres pays souffrent bien plus encore que la France. Le succès de l'Exposition de 1889 et le regain de prospérité qui s'en est suivi a suffi pour chasser ce cauchemar du boulangisme.

Autre cause : le culte des héros. Le suffrage universel n'aurait dû être appliqué qu'après vingt années d'instruction universelle. Les masses sont encore imprégnées de traditions monarchiques, héritage de mille ans d'absolutisme. Elles s'attachent à un homme plutôt qu'à une institution. 11 leur faut un héros portesabre. Il est bon de relire le merveilleux article qu'écrivit Proudhon, lorsque Louis-Napoléon, étranger et ridicule, obtint dix fois plus de voix que Cavaignac :

Marion pleure, Marion crie, Marion veut qu'on la marie.

La situation de la France, au moment où le général Boulanger venait d'être nommé à des majorités écrasantes dans deux départements et à Paris, a rappelé celle qui a précédé le 18 brumaire et que Napoléon lui-même, à Sainte-Hélène, a décrite dans les termes suivants : « Lorsqu'une déplorable faiblesse et une versatilité sans fin se manifestent dans les conseils du pouvoir; lorsque, cédant tour à tour à l'influence des partis contraires et vivant au jour le jour, sans plan fixe, sans marche assurée, il a donné la mesure de son insuffisance, et que les citoyens les plus modérés sont forcés de convenir que l'État n'est plus gouverné; lorsque enfin, à sa nullité au dedans, l'administration joint le tort le plus grave qu'elle puisse avoir aux yeux d'un peuple fier, je veux dire l'avilissement au dehors, alors une inquiétude vague se répand dans la société, le besoin de sa conservation l'agite et, promenant sur elle-même ses regards elle semble chercher un homme qui puisse la sauver. »

Ce qui explique encore l'entraînement insensé du boulangisme, c'est le mauvais fonctionnement du régime parlementaire. Dès 1871, étudiant le jeu des partis en Italie je signalais ainsi les vices du régime parlementaire : « Le Parlement est un

LES GOUVERNEMENTS

kaléidoscope; jamais deux séances n'offrent la même situation. Les groupes sont sans cesse en voie de transformation. Une interpellation, un ordre du jour, une crise et un changement du ministère, voilà tout le mécanisme gouvernemental. » (Revue des Deux Mondes, 1er mars 1871.) Plus tard, voyant la même instabilité, la même incohérence se reproduire en France, sous une forme de beaucoup pire encore, je crus pouvoir dire : « L'omnipotence des Chambres dans une république constituée 'comme un empire, mais n'ayant pas de grands partis constitutionnels, est une source d'agitations stériles et une cause d'inquiétudes qu'une nation vouée au travail et soucieuse de son avenir ne supportera pas toujours. Le plus grand et peut-être le seul danger qui menace l'existence est donc l'imperfection du régime parlementaire. » (Revue des Deux Mondes, déc. 1882 et Liv. X, chap. i de ce volume.)

Puisque, malgré les effroyables désastres amenés par deux coups d'État en moins de soixante-dix ans, la France a failli devenir la proie du césarisme, sous cette dernière et honteuse forme du boulangisme, on peut en conclure que le danger est toujours prochain, qu'il faut le prévoir et tout faire pour le prévenir.

L'instabilité excessive des institutions et des lois mène au despotisme, parce qu'elle fait naître un besoin général de repos et de sécurité. Il y a deux espèces d'instabilité. La première touche aux lois secondaires et n'ébranle pas la société. On la voit en œuvre en Suisse et aux États-Unis. La seconde met en question les bases même de l'ordre politique. On la voit agir en France depuis 1789. A chaque génération, la constitution est changée. Dès lors, il n'est point d'institution dont on puisse garantir la durée. Toutefois, la république n'y sera en danger que quand elle menacera les intérêts de la majorité ou ceux d'une minorité qui aurait l'armée à sa dévotion.

Montesquieu dit qu'il n'y a point de pouvoir plus absolu que celui d'un prince qui succède à une république, parce qu'il dispose de la force qu'on avait confiée aux mains d'un magistrat électif. Cela est vrai, on l'a vu en France lors de l'établissement des deux empires, mais il y a à cela une autre raison : c'est qu'il occupe le trône comme un conquérant et qu'il a intérêt à écraser les vaincus.

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