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LE COMBAT POUR LE DROIT

Un éminent romaniste allemand, Ihering, a écrit un admirable livre, traduit en vingt langues et qui devrait être lu et relu par tout citoyen d'un pays libre ; son titre est : Der Kampf ums fîeckt, le combat pour le droit.

Sa thèse est celle-ci : Chaque Ibis que le droit est violé, il faut combattre, et de tout son pouvoir, pour obtenir le redressement de l'injustice, quand même il ne s'agirait que d'un objet de la plus minime importance. Un agent du gouvernement attente à votre liberté, un employé du fisc réclame une contribution trop élevée, un voisin empiète sur votre terrain, un hôtelier vous réclame une note exagérée : votre devoir est de résister, sans compter vos peines ou votre argent. Il vous est interdit de comparer combien est léger l'avantage espéré au prix: des efforts nécessaires pour l'obtenir. Pour vous faire adjuger un franc qui vous revient, il faut être prêt à en dépenser vingt mille, car vous êtes le soldat du droit. Il faut agir ainsi', non seulement pour ce qui vous concerne, mais partout où la just ice est violée, surtout quand il s'agit des libertés publiques.

Don Quichotte faisait ainsi, dira-t-on ; voulez-vous donc qu'on l'imite? — Sans doute, car le chevalier de la Manche est un bcios méconnu. Et d'ailleurs, les Anglais font souvent de même. Rien ne leur fait plus d'honneur et c'est pour cela que la liberté n'esl nulle part mieux garantie.

Naguère un jugement méconnaît le droit de coalition exercé par quelques humbles ouvriers dé Londres : la presse prend Leur cause en mains ; le parti libéral tout entier se lève, ses meii-

LE DROIT ET L'ÉTAT

leurs orateurs prononcent à ce sujet d'éloquents discours; des interpellations sont faites aux ministres dans le Parlement; enfin la liberté triomphe, et le droit de coalition sans réserve est définitivement consacré. Une jeune fille séduite veut poursuivre son séducteur (Wiedeman V. Walpole), mais elle est étrangère et sans ressources; les Irais de justice sont trop élevés; elle ne peut agir, elle est désarmée; une souscription lui fournit les fonds nécessaires et elle obtient réparation. On peut noter a. tout moment des faits semblables.

C'est en combattant sans relâche pour le droit qu'un peuple se rend digne de la liberté. Pour la conserver, il faut qu'il sache s'imposer la peine et les sacrifices que sa défense exige.

Si la Belgique mérite d'être citée à côté de l'Angleterre comme un pays très libre, c'est parce que, jusqu'à présent, les deux partis qui y ont divisé l'opinion se sont montrés également prêts à défendre les libertés constitutionnelles. En 1830, les saints-simoniens, bientôt après poursuivis et supprimés en France, viennent à Bruxelles prêcher leurs doctrines; on veut le leur interdire, parce qu'ils attaquent « la famille et la propriété »; au sein du Congrès, un membre du parti catholique, le vicomte Vilain XIV, s'y oppose et obtient qu'on consacre la liberté complète de toutes les opinions. Récemment (1891), des bourgmestres portent atteinte au droit de réunion : un représentant libéral, M. Janson, interpelle le ministère; les membros les plus influents de la droite (MM. Woeste et Nothomb) reconnaissent que l'intervention des autorités municipales a été illégale et ils en réclament la répression.

11 y a quelques années déjà, en Hesse, le prince confie le pouvoir à un ministre qui n'en semblait pas digne : le pays tout entier proteste, un grand nombre de fonctionnaires et, entre autres, la plupart des juges, donnent leur démission. En Danemark, depuis plusieurs années déjà, le roi viole effrontément la Constitution, par une interprétation injustifiable de l'un de ses articles : si la nation élevait une protestation semblable, elle ne tarderait pas à rentrer dans le plein exercice de ses droits méconnus. Le «combat pour le Droit» pacifiquement, mais énergiquement poursuivi, mettrait fin à ces attentats de l'absolutisme.

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