CHAPITRE XI
§ I. La décadence de l'Espagne.
Je ne sais s'il est un chapitre de l'histoire du monde plus tragique que celui de la rapide décadence de l'Espagne1. Un siècle après la mort de Charles-Quint, l'empire espagnol, qui s'étendait sur les deux hémisphères,, sur lequel « le soleil ne se couchait jamais » et que la nature avait doté des avantages les plus enviables, était déchu, ruiné, tombé au rang de puissance de second ordre, en attendant d'être traité comme une quantité négligeable par les autres nations de l'Europe.
Cent années de gouvernement despotique et fanatique suffirent pour dépeupler et réduire à la misère un peuple qui avait commandé au monde. « Cuando se muove en Bspana, toda la tierra tiembla, » quand l'Espagne se meut, toute la terre tremble, disait-on au temps de Philippe II, et Philippe III avait pour devise : « Todos contra nos, y nos contra todos. » A l'époque de Charles II, personne ne tremblait au nom de l'Espagne;
(1) V. Dr M. Philippson. Heinrich IV und Philipp 111. Die Begrundung der franzôsischen Uebergevnchtcs in Europa, 1598-1610. 3 Bande. Berlin, 1870- 1876. — Mémoires de la Cour d'Espagne sous le règne de Charles II, 1678- 1682, par Je marquis de Villars. London. 1 861 . — Lettres de Madame de Villars à Madame de Coulanges (1679-1681), Nouvelle édition, avec introduction et notes, par Alfred de Courtois. Paris, 1868. — J'ai aussi emprunté beaucoup de détails à deux excellents articles publiés dans la Revue d'Edimbourg en janvier 1869 et en juillet 1881.
c'était elle, au contraire, qui craignait le retour des Maures.
Tant que l'Espagne resta libre, elle fut prospère et sa population active. Au moyen âge, ses assemblées représentatives avaient plus de droits, ses industries étaient plus avancées, sa population plus dense, sa civilisation plus grande qu'en France ou en Angleterre. Ses armes, ses cuirs ouvrés, ses feutres (les Sombreros), ses draps fins, ses soieries, ses poteries étaient recherchées dans toute l'Europe. Sous les Arabes, les villes de l'Andalousie étaient des sièges de culture intellectuelle, philosophique, scientifique, quand le reste de l'Europe était encore plongé dans les ténèbres. Grâce à l'agriculture savante des Maures, tout le midi de la Péninsule était un Ëclen.
Quelques siècles après, quel changement! Les industries abandonnées, les campagnes désertes, la population diminuée de moitié, les villages et les villes même en ruines, le trésor public à sec, la culture intellectuelle comprimée, le brigandage et la mendicité seuls florissant et l'Espagnol, si industrieux, si énergique jadis, devenu le type de l'inertie et de la paresse. Voici le portrait qu'en trace Voiture. « C'est le pays qui passe en fainéantise toutes les nations du monde. La paresse des Espagnols est si grande qu'on ne les a jamais pu contraindre à balayer devant leurs portes, et il en coûte 80,000 écus à la ville. Quand il pleut, ceux qui apportent du pain à Madrid des villages ne viennent point, quoiqu'ils le vendissent mieux. Quand le blé est cher en Andalousie, s'ils en ont en Castille, ils ne prennent pas la peine de l'y envoyer, ni les autres d'en venir quérir et il faut qu'on leur en porte de France ou d'ailleurs. Quand un villageois qui a cinquante arpents en a labouré cinq, s'il croit en avoir assez, il laisse le reste en friche. Ils laissent les vignes venir d'elles-mêmes sans y rien faire. Un Italien qui tailla la sienne, en racheta le prix en trois ans. La terre d'Espagne est très fertile ; leur soc n'entre que de quatre doigts dedans et souvent elle rapporte 80 pour 1. Aussi, s'ils sont pauvres, ce n'est que parce qu'ils sont rogucs et paresseux. »
C'est un moyen infaillible de créer des paresseux que de mettre le travail à l'amende et de donner des primes à La fainéantise. C'est ce que l'on avait fait en Espagne. Les impôts excessifs et mal assis ruinaient les agriculteurs et les artisans,
LES GOUVERNEMENTS
tandis que celui qui s'adonnait à la vie contemplative du couvent habitait un palais et vivait dans le bien-être.
Chacun rougit de travailler et aspire à vivre sans rien faire, fût-ce de privations. Le bourgeois achète un bien qui donne quelques centaines de ducats de rente et on fait un majorât pour l'aîné qui devient don et hidalgo. Les autres frères entrent au couvent, dans l'armée, ou émigrent en Amérique. Les nobles se ruinent à acheter des bijoux, à bâtir des palais et à doter les églises. lis fuient leurs terres, dépouillées d'arbres et de verdure. De là le proverbe: « des châteaux en Espagne », c'està-dire des chimères.
Je n'ai rien vu de plus triste que les grandes plaines jaunes et nues de la Castille et de l'Estramadure ; les paysans demeurent dans des huttes de boue sans fenêtres ou sous terre. C'est le vide sans la grandeur du désert d'Afrique ou des steppes de la Russie. •
Quel admirable pays, me disait un diplomate à Madrid, si une convulsion du sol pouvait engloutir tout le centre de ce pays et en faire un bras de la Méditerranée !
Absolutisme et fanatisme religieux, voilà les deux causes de la décadence de l'Espagne.
Depuis que Charles-Quint avait abattu et brisé les communeros, le Roi gouvernait selon son bon plaisir, sans contrôle de la part de la nation. 11 avait la haute main, non seulement sur l'armée, la justice, l'administration, mais sur les finances et jusque sur le clergé. Il faisait des cardinaux, nommait et révoquait les évêques ; aucune bulle du pape n'était publiée sans le placet du roi catholique.
On ne peut imaginer un système d'imposition plus pernicieux que celui qui était en vigueur sous Philippe III.
A côté d'impôts directs considérables (dont quelques-uns frappaient même le clergé), des monopoles et des impôts indirects de toute nature rapportaient au Trésor plus de sept millions et demi de ducats.
Il y avait des douanes non seulement aux frontières du royaume, mais aux frontières des provinces. En Andalousie, on avait conservé les divisions des anciens petits royaumes maures, afin de percevoir plus de droits d'entrée. Les importations par mer avaient à payer un dixième de leur valeur en entrant dans
les ports : el diezmo de los puertos; et comme c'était une source de revenus excellente, on inventa des « ports secs » à l'intérieur des terres, où les denrées importées avaient à acquitter un nouveau droit : el ditzmo de los puertos secos.
Les marchandises venant des Indes étaient frappées d'un droit spécial, appelé almoxarifazgo.
La laine étant le principal article d'exportation de l'Espagne, le fisc trouvait bon de prélever, à la sortie d'abord un dixième, puis deux septièmes de sa valeur. On la frappa même directement sur le dos des moutons qui, chaque année, passaient de l'Estramadure dans les montagnes des Asturies : el seroicio moniazgo. On mit aussi de lourdes taxes sur l'exportation du vin, de l'huile, des cuirs, de la soie. Le plus insensé et le plus écrasant des impôts était Yalcavala, qui consistait dans le prélèvement d'un dixième sur chaque vente ou échange, de sorte qu'une matière première pouvait payer en impôts plus que sa valeur, avant d'être transformée en produit manufacturé.
<( Comment, disent les Cortès de 1594, peut-on se livrer au commerce quand il faut payer 300 ducats d'impôts pour un avoir de 1,000 qui est absorbé en trois ans. »
Ceci suffit pour expliquer la disparition complète des grandes industries qui avaient rendu l'Espagne célèbre en Europe. Au xviic siècle, on faisait encore des lames à Tolède, mais les étoffes de Ségovie, les cuirs de Cordoue et de Gallicie avaient cessé d'être fabriqués. Des 34,000 tisserands de Ségovie, il en restait trois ou quatre sous Philippe IV. Des 16,000 métiers de tisserands qui existaient jadis à Séville, il en restait 300 sous Philippe V. Le fer de Biscaye était exporté pour être travaillé à l'étranger et importé de nouveau.
Le peu d'industrie qui était encore exercé dans le pays était aux mains des étrangers, le pechero, vêtu de haillons de velours et de soie, trouvant plus digne de vivre dans l'oisiveté. Le marquis de Yillars, ambassadeur de France pendant le règne de ( Charles II, écrivait qu'il y avait 40,000 ouvriers étrangers à Madrid; il assurait que 67,000 Français étaient installés en Espagne, 7,000 marchands et 60,000 ouvriers.
L'Espagne était tributaire de l'étranger pour ses articles manufacturés et pour les denrées alimentaires. On calcule que vers 1606, le total de ses importationsétait de 39,500,000 ducats.
LES GOUVERNEMENTS
le ducal valait environ 25 francs) et celui de ses exportations de 19,500,000 ducats; la différence, 20 millions de ducats, se soldait évidemment en numéraire ; l'or et l'argent étaient exportes pour solder la balance défavorable. Les millions rapportés du Nouveau Monde ne faisaient que traverser l'Espagne, sans l'enrichir.
Les nobles, s'étonnant de la hausse des prix amenée par l'abondance de l'argent qui arrivait de l'Amérique, avaient fait défendre l'exportation de la plupart des produits et l'importation des marchandises étrangères était encouragée, ce qui drainait le numéraire.
Comme les impôts avaient pour effet de ruiner le commerce et de tuer l'industrie, ils rapportaient de moins en moins, et le trésor public était toujours à sec. Pour le remplir, on employa les expédients les plus déplorables : des confiscations des biens des Juifs, et finalement l'altération de la monnaie. C'est au duc de Lerme, le ministre tout-puissant de Philippe III, que l'Espagne dut cette mesure. En 1603, il fît refondre en même temps la monnaie de cuivre et la monnaie d'argent, et porter la première au double de sa valeur. Le gain immédiat pour le trésor fut de 6,320,440 ducats, mais en quelques années tout l'or et l'argent monnayés avaient disparu du pays. L'étranger se faisait payer en or ou en argent et payait en cuivre qui restait seul en circulation. Sous Charles II, les plus grands seigneurs, comme le duc d'Albuquerque, recevaient leurs revenus en nature ou en masses énormes de cuivre ; les grands possédaient de la vaisselle d'or et d'argent en quantité et n'avaient pas une pièce d'or en poche. La dette nationale s'accroît d'une manière effrayante. Déjà Charles-Quint emprunte à 10, à 20, à 30 p. 100. En 1550, presque tous les revenus de l'État sont engagés. Les dépenses de la guerre contre les Pays-Bas se montaient, en 1608, à 200 millions de ducats ; Philippe II fait faillite en 1595 et le proclame. Il laisse à son successeur une dette de 100 millions de ducats, dont la plus grande partie avait été. contractée pour faire la guerre aux Provinces-Unies. Les villes s'endettent pour payer ce que l'État leur réclame. A Naples où une grande partie de la population vivait de l'industrie de la soie, on les ruine par un impôt de un carolin par livre de soie exportée. Les impôts en Castille sont triplés de 1558 à 1567, et c'est à peine
s'ils suffisaient à payer l'intérêt de cette dette écrasante. En 1608, un an et demi de solde était dû à tous les officiers et aux fonctionnaires.
Cela n'empêchait pas les folles dépenses de luxe de la cour de s'accroître. Philippe II avait une liste civile de 400,000 ducats. Philippe III en avait une de 1,300,000 ducats. Son premier ministre, le duc de Lerme, se faisait donner des palais, des domaines, des sommes d'argent, saignait à blanc le budget, en se faisant nommer titulaire d'une foule de places, et finalement prêtait au roi à gros intérêt dans les moments de pénurie. Il parvint de la sorte à se faire une fortune de 2 millions de ducats, sans compter celles de ses innombrables parents, alliés, et créatures. Au mariage du roi, qui avait cou té 950,000 écus, autant <jue la conquête du royaume de Naples, il en dépensa 300,000.
Sous Charles II, le manque d'argent à la cour devint tel que la table du roi était à peine fournie : la reine ne touchait pas régulièrement sa pension, qui était de 500 pistoles par mois. La reine-mère ne recevait pas tous les jours sa nourriture, qui devait venir du palais royal. Les domestiques, mal payés et mal nourris, s'en allaient ; les écuries étaient abandonnées. Des courriers chargés de dépêches importantes ne pouvaient partir, faute d'argent. Chaque printemps, le roi et la cour se transportaient à Aranjuez ; C3 voyage coûtait 150,000 pistoles. Il arriva qu'on attendit les fonds nécessaires pendant tout l'été, et qu'on dut rester à Madrid. La capitale et la cour avaient dévoré la substance du pays. Les hidalgos en étaient réduits à vivre de garbanzos (pois chiches), d'ail, d'oignon et de chocolat. Les laquais en haillons et non payés pillaient leurs maîtres pour vivre. Mme d'Aulnoy raconte que l'archevêque de Tolède, qui avait un revenu de trois millions de livres, ne pouvait •obtenir que son dîner arrivât entier sur la table et elle proposa de le faire transporter de la cuisine sous verroux.
Si telle était la misère à la cour et dans la capitale, on peut imaginer quelle était celle du peuple et des campagnes. L'agriculture avait été traitée comme l'industrie. Des impôts écrasanls ruinaient l'agriculteur, et le forçaient à abandonner la culture *. Une réglementation absurde entravait tous ses mouvements,
(1) Le cultivateur ruiné se faisait moine ou valet, à moins qu'il ne partît pour l'Amérique. Exemple de dépopulation rapide : l'évêché de Salamanquo
K. DK LAVIiLEYE. — DÉMOCRATIE. — I. 1G
LES GOUVERNEMENTS
depuis les semailles jusqu'à la vente de ses produits. Il était défendu de clôturer les champs. Cette interdiction, qui datait du temps des guerres contre les Maures, s'expliquait alors parfaitement : l'élevage du bétail était la seule branche productive de L'agriculture) à une époque où les champs pouvaient être ravagés à chaque instant ; en outre, l'absence de clôtures facilitait, en cas de danger, la rentrée des bestiaux. Mais la prohibition fut maintenue, bien après les guerres contre les Maures, à l'instigation de Yhoriorado Consejo de la M esta (conseil pour la protection des herbages). C'était un conseil élu par des propriétaires de troupeaux de moutons ; ceux-ci, chaque année, au printemps, allaient des plaines del'Estramadure, dans les montagnes des Asturies, et revenaient, en automne, dans la plaine. Pour que leur voyage annuel fût possible, il fallait conserver des pâturages tout le long de l'itinéraire. Ce fut l'objet d'un décret de Philippe II. Il était défendu au paysan de transformer ses pâturages en terres à labour. De plus, comme ces troupeaux étaient énormes, leur passage était une véritable dévastation. Sous Charles II, il y avait 4 millions de moutons en Estramadure, et le marquis de Gebralcon en possédait à lui seul 800,000. C'est encore unedes raisons qui expliquent pourquoi, dans les immenses espaces des sierras, on ne voit pas un arbre : quand on en plantait, les jeunes pousses étaient dévorées parles troupeaux. De là, la désoLition des despoblados, qui s'étendent au centre de l'Espagne.
Le despoblado de Ségovie a 24 lieues carrées. En Estramadure, il n'y a que 184 habitants par lieue carrée. Un proverbe dit : L'alouette qui traverse la Castille doit porter son grain avec elle. Des villages entiers cessaient d'exister : 300 en Castille, 200 dans le district de Tolède, 1,000 dans la région de Cordoue.
Il semble que les rois d'Espagne imaginaient à plaisir des moyens d'empêcher le peuple de travailler et de s'enrichir. Philippe II défendit aux laboureurs de faire du pain avec leur blé et de le vendre au marché, sous peine de quatorze ans d'exil !
avait en 1600, 8,380 cultivateurs et 11,745 attelages de bœufs, et vingt ans plus tard il ne restait plus que 4,535 habitants et 4,832 attelages.
Un demi-siècle après Charles-Quint, l'État était devenu incapable de défendre ses sujets. Les routes étaient infestées de brigands, des bandes de soldats non payés pillaient les campagnes, tandis que des corsaires italiens, français, anglais s'emparaient dans le monde entier des vaisseaux espagnols.
Le fanatisme religieux vint mettre le comble à toutes les folies que l'imprévoyance et l'esprit étroit des gouvernants avaient commises. L'expulsion des Maures (1609), puis celle des Juifs, priva l'Espagne de trois millions d'habitants industrieux, actifs, intelligents, instruits. Les Juifs étaient les banquiers des nobles et des commerçants, car seuls ils avaient de l'argent comptant. Après leur suppression, les meilleures banques, celles de Valence et de Barcelone, firent banqueroute. Les grandes industries qui faisaient la gloire de l'Espagne étaient entre leurs mains : après leur départ, Murcie cessa de fabriquer des étoffes, Almeria et Grenade de tisser la soie, Cordoue de tanner ses cuirs. Les Maures avaient créé dans les campagnes arides un admirable système d'irrigation, qui fut en grande partie abandonné, après leur expulsion. Le désert reprit alors son empire, et des terres sans nombre restèrent inoccupées, des villages dépeuplés, des plaines entières, sans vie, sans habitants, despoblados.
Il ne faut pas oublier non plus de signaler l'effrayante étendue des biens de mainmorte. L'institution des majorats, maijorrazzos, immobilisait les propriétés dans les familles; les terres ne pouvaient être ni vendues, ni hypothéquées. Les biens dos couvents et de l'Église jouissaient du même privilège, et l'on calcule qu'au commencement du xvne siècle, ils comprenaient déjà un cinquième du sol de la péninsule.
Enfin, une quantité énorme de parasites, et de gens livrés à l'oisiveté, achevait de consommer improductivement le peu de richesse produite. Sans compter la foule des mendiants, domestiques, vagabonds qui pullulaient dans les villes et les campagnes, â la tin du xvii0 siècle, il y avait en Espagne 80,000 prêtres, 60,000 moines, 33,000 nonnes ; à Pampelune et à Calahorra seulement, il y avait, dit-on, 20,000 prêtres et moines. 9,000 monastères et 928 couvents couvraient le royaume. Sous Philippe III, on comptait 32,000 dominicains et franciscains. En
LES GOUVERNEMENTS
(oui, 200,000 personnes, sur 6 millions d'habitants, étaient vouées au célibat et à l'oisiveté.
La dépopulation fut étonnamment rapide. En vingt-cinq ans, Burgos tomba de 7,000 habitants à 900; Léon, de 5,000 à 500. En i(>07, déjà, à Valladolid, il y avait 3,000 maisons vides; à Tolède, 4,000.
Madrid avait, au xvie siècle, 400,000 habitants ; elle n'en avait plus que 180,000 au xvir siècle. Une adresse des Cortès au roi en 1G19 dépeint déjà la situation : « Il est clair et évident que si cet état de choses s'augmente du même pas, les habitants et les voisins manqueront aux villages, les laboureurs aux champs, les pilotes à la mer; si l'on continue à dédaigner le mariage, le pays ne durera plus un siècle *. »
L'Espagne qui, à l'avènement de Charles-Quint, comptait 15 millions d'habitants, n'en avait plus que 5,700,000 sous Charles II.
L'efïYoyable déclin de la race royale est l'image de la décadence du pays. Voyez dans les portraits des rois de Velasquez ces faces blêmes, ces yeux sans vie, ces lèvres pendantes. Après la mort de Charles II, on ne lui trouve plus de sang dans les veines; c'était un cadavre ambulant. Né de Philippe IV et de Marie-Anne d'Autriche, il reste enfant toute sa vie. Il tette jusqu'à quatre ans et ne marche pas avant neuf ans. Le jésuite autrichien Nithard dirige son éducation. Débile, il est glouton et adonné avec excès aux plaisirs des sens, sans que sa femme, Marie-Louise d'Orléans, ait à s'en plaindre. Mais elle meurt d'ennui. Elle ne voit personne; quand elle sort en voiture, les rideaux en sont baissés. Sa seule distraction est de visiter les couvents, d'assister aux aulo-da-fe où l'on brûlait juifs et hérétiques et de jouer aux osselets avec le roi. L'ambassadeur de France écrit : « L'ennui du palais est affreux et je dis quelquefois à la reine que, quand j'entre dans sa chambre, il me semble qu'on le sent, qu'on le voit, qu'on le touche, tant il est répandu épais. » La pauvre princesse dort nuit et jour et mange à se tuer. On lui tue ses perroquets parce qu'ils parlent
(1) « Pues era llano y évidente que si este estado si aumentase â el passa mismo que hasta alli, avran de faltar â los lugares habitadores y veziuos y los pilotas â la mor, y desdefiado el casamiento, duraria el muudo un siglo vola. » (Cespedes y Meîiedes, lib. 1T, chap. x, p. 56)
LES MAUVAIS GOUVERNEMENTS RUINENT LES ÉTATS -24o
français et on lui enlève ses chiens, parce qu'ils viennent de France : Fuera perros franceses.
Dans un pays qui se mourait, les rois vivaient dans la mort. Charles-Quint couche dans sa bière; Philippe se plaît à contempler une couronne posée sur un crâne et son cabinet de marbre près de l'église dans l'Escurial n'est qu'un funèbre caveau; Philippe IV se met dans la niche que devra occuper son cercueil; Charles II fait ouvrir les tombes de ses prédécesseurs et contemple ces restes sans nom; comme distraction, tous aiment à visiter le podridero, le pourrissoir, c'est-à-dire le souterrain où à l'Escurial sont placés les mausolées des rois. L'étiquette byzantine et le fanatisme ascétique tuent la pensée et font de l'homme un automate. Saint-Simon est frappé de stupeur en constatant ce qu'est devenu le comte d'Anjou depuis qu'il est roi d'Espagne. Triste, inerte, la faiblesse de l'esprit dégénère en imbécillité. Il ne riait plus et ne parlait pas pendant des semaines. On a résumé ainsi la décadence de la race royale : Charles-Quint était un roi et un homme ; Philippe II, un roi; Philippe III et Philippe IV, pas même des rois; Charles II, plus même un homme.
Une nation qui agonise sous des souverains semblables à des morts, voilà ce que l'absolutisme avait fait de l'un des plus beaux pays de notre continent.
§ 2. Le régime turc et ses effets économiques.
Le régime turc fait le désert, en tarissant les sources de la production et, par conséquent, en empêchant les populations de subsister. Il est bien plus funeste que le système de gouvernement qui existe parmi les nègres de l'Afrique centrale, car celui-ci permet du moins aux indigènes de vivre et de se multiplier. Voici quelques citations qui montrent les conséquences de ce régime, que les grandes puissances maintiennent, en consacrant l'oppression de ses infortunées victimes.
On y verra la confirmation de cette vérité, que le pire des fléaux est un mauvais gouvernement, puisqu'il a stérilisé les provinces de l'empire turc, jadis les plus riches de l'empire romain. « Les populations, » dit un voyageur, le Dr Lennepr
LES GOUVERNEMENTS
a capables par elles-mêmes de grands progrès, sont étouffées dans une atmosphère générale de malversation et de décadence. Partout des mendiants : du haut en bas de l'échelle sociale, on mendie, on vole ou Ton extorque. On ne fait rien et l'on fera moins encore. Le commerce dégénère en colportage, La banque en usure, toute entreprise en filouterie, la politique en intrigues et la police en brigandage. Les champs sont abandonnés, les forêts dévastées, les richesses minérales négligées ; les routes, les ponts, tous les travaux publics tombent en ruines. »
« Allah, ditMmc Dieulafoy, en créant les Osmanlis, a voulu, j'imagine, me faire regretter les Persans : depuis le jour où j'ai mis le pied en Turquie, il me semble que j'ai été transporté du paradis en enfer. Aussi dans tous les pays où les Turcs ont posé les pieds, la fertilité de la terre semble s'être tarie à leur contact.
« Que sont devenues, entre les mains des sectateurs de l'Islam, les riches alluvions du Tigre et de l'Euphrate? Elles sont recouvertes de marais immenses, devenus des foyers de peste et de fièvre, dont nous subissons, tout les premiers, les funestes influences. Les terres sont fertiles, mais, faute d'eau bien distribuée, elles ne peuvent être mises en culture et restent stériles. Le sang des races primitives n'a pas été modifié, mais il s'est appauvri sous l'influence de la polygamie, tandis que le nombre des habitants a diminué, en raison directe des superficies de terres laissées en jachère.
«Je me prends à philosopher aujourd'hui plus que de raison; mais depuis mon entrée en Chaldée, je vois si bien à chaque pas et à chaque heure, combien la plaie est profonde, que mon esprit, obsédé par la même idée, rapproche sans cesse de la richesse et de la gloire évanouies des âges babyloniens la pauvreté et la décrépitude actuelles.
« En parcourant les environs de Bagdad, transformés la plupart du temps en déserts stériles, comment oublier les terres fertiles où le blé rendait trois cents pour un, où la feuille du froment et celle de l'orge avaient quatre doigts de large, ces champs où les récoltes de maïs et de sésame étaient si plantureuses, qu'Hérodote se refuse à donner la hauteur de leur tige, tant il redoute d'être taxé d'exagération? Est-ce ma
faute si je ne puis sortir du consulat sans qu'un incident vienne me rappeler la profonde incurie dans laquelle est plongée la Turquie d'Asie? En passant à Bassorah, je suis montée sur une frégate qui, faute d'une ailette à son hélice, s'enfonce dans la vase avec les nombreux millions qu'elle représente, et cela sans que personne songe à y porter aucun remède. » (Mme Jane Dieulafoy, Tour du Monde, 7 mars 1885.)
Plus loin, Mme Dieulafoy peint la situation de l'Arabistan : « Depuis hier, nos oreilles sont rebattues de lamentations et de plaintes. Les exactions s'entassent sur les malversations, comme Pélion, sous l'effort des géants, s'entassait sur Ossa. La province est misérable, négociants et petits tenanciers sont réduits aux plus dures extrémités. Les impôts ont doublé ; les maisons tombent en ruine, et leurs propriétaires ne peuvent les relever ; les paysans abandonnent la terre, qui ne leur donne plus de pain noir à manger; les riches cultivateurs ne plantent plus ni palmiers ni cannes à sucre ; les tribus fuient vers la montagne avec leurs troupeaux, les canaux sont comblés, les villages désertés, et le Chah-Laddé augmente tous les jours les charges qui pèsent plus durement sur le peuple, en raison de la disparition des nomades, et de la ruine de la province. » [Tour du Monde, 8 février 1886.)
M. Boswarth Smith nous montre, dans la Contemporary Review (déc. 187G, p. 158), « que le gouvernement turc possède ■des territoires sans égal dans le monde, quant aux ressources qu'ils offrent à l'agriculture, à l'industrie minière, aux manufactures et au commerce, et néanmoins la richesse et la population diminuent rapidement et les contrées soumises au sultan retombent dans un état de barbarie.
La revue The Academy de Londres (25 novembre 1870) écrU à ce sujet ce qui suit : « Dans des pays admirables, qui étaient autrefois le jardin du monde, l'espèce humaine disparaît. Des constructions faites pour l'irrigation, chefs-d'œuvre exécutés par les dynasties anciennes, sont devenues des ruines qu'on discerne à peine. Le désert d'Arabie, avançant toujours, a recouvert de ses sables les fertiles campagnes de la Syrie, et bientôt il touchera à la Méditerranée. Rien qu'autour d'Alep, en une vingtaine d'années, cent villages ont disparu. De Smyrne à Éphèse, le voyageur traverse, durant cinquante
LES GOUVERNEMENTS
milles, un district d'une merveilleuse fécondité, sous le plus beau climat du globe, sans rencontrer un habitant ou un champ cultivé. Les vastes et productives régions de l'Arménie turque, la Troade, môme les environs du Bosphore, qui, il y a vingt ou trente ans, étaient cultivés comme un potager, ne sont plus aujourd'hui qu'un désert désolé, parsemé, par-ci par-là, de tombeaux et de ruines. Sur les frontières de l'Arménie s'élève une ville avec de grandes maisons en pierre et de hauts remparts crénelés; elle contenait, on s'en souvient encore, une population nombreuse ; c'est maintenant la cité des morts, »
Le plus magnifique empire du monde, dit sir Georges Bowen, a été plus dévasté, pendant des années de paix, que d'autres pays par les plus terribles guerres.
« En Asie mineure, l'agriculteur et le propriétaire de troupeaux payent, en réalité, 62 p. 100 de leurs profits en impôts. Quand la sécheresse décime le bétail, la famine et les maladies réduisent la population d'un tiers ou de la moitié. Les contributions sont néanmoins prélevées, en enlevant aux habitants l'argent envoyé par les comités de secours et en les forçant à raser la laine de leurs moutons en plein hiver. » [Quarterbj Review, 13 mai 1876, p. 391.)
Le paysan abat ses oliviers et ses figuiers, parce que, loin de jouir de leurs fruits, ils ne sont qu'un prétexte, pour l'agent du fisc, d'augmenter ses cruelles exactions. Nulle accumulation de capital, parce qu'il n'y a nulle sécurité. Le cultivateur craint de posséder n'importe quoi qui ne trahisse pas la plus extrême misère. Celui qui vit de rien est le seul qu'on ménage. (Contemp. Rev., décembre 1876, p. 148.) Les impôts sont perçus par des fermiers qui achètent à l'encan le droit de prélever sur les contribuables le double de ce qu'ils doivent à l'État. Ce sont ces exactions impitoyables qui ont amené l'insurrection de l'Herzégovine et l'annexion de la Bosnie à l'Autriche.
M. Freeman définit ainsi le régime turc : « Ce n'est pas un gouvernement, c'est le brigandage organisé : oppression systématique, pillage systématique, la négation des droits les plus élémentaires des créatures humaines. » Que celui qui accusera tous ces jugements d'exagération visite la Macédoine. J'attends son appréciation au retour, s'il en revient.
Un autre écrivain décrit les effets du régime musulman au Maroc, presque dans les mêmes termes : « Ce n'est pas, à vrai dire, un gouvernement; ce n'est qu'un système d'extorsion et de pillage. Les habitants sont censés payer la dixième partie de leur produit. En réalité, ils doivent souvent livrer presque toute la valeur de la récolte. Les taxes sont réparties arbitrairement et perçues arbitrairement. La conséquence est que ce pays est dévasté. Les cultivateurs sont ruinés, et une région qui était le grenier de Rome et qui, sous un bon gouvernement, exporterait quantité de produits, est aujourd'hui un désert. Ceux qui voudraient faire une route seraient traités de brigands. Toute tentative d'appliquer une loi juste est un crime ; ainsi, l'empereur a concédé récemment aux chrétiens le droit d'acheter des terres. Des milliers d'indigènes voudraient vendre et plusieurs Européens sont prêts à acheter. Pourtant, aucune vente ne se fait : pourquoi ? Parce que les juges locaux qui doivent authentiquer l'acte de vente sont jetés en prison s'ils osent le faire. Et ainsi le sol est et restera à jamais inculte et abandonné. » [Pall Mail Gazette, 16 juin 1884.)
Comment la situation de la Macédoine ne serait-elle pas affreuse, quand, à Tripoli, où il n'y a pas de rayas chrétiens à dépouiller et à exterminer, les hauts fonctionnaires agissent de la façon décrite dans la correspondance suivante du Journal des Débats (23 janvier 1885): « Ils exploitent la vénalité des fonctionnaires ottomans. Les prisons regorgent de malheureux dont on a confisqué les biens. Justice, police, administration, tout est à leur dévotion. Ils sont les maitres absolus de tout; mais aussi ils achètent, par des émoluments splendides, le silence et la complicité des dignitaires turcs, tant à Constantinople qu'à Tripoli. »
Le brigandage fait des progrès et des ravages de plus en plus considérables aux environs même de Constantinople, et surtout dans les provinces. Les journaux sont journellement remplis de faits qui le prouvent. Au mois de juin L880, le palais impérial de Beylerbey fut attaqué par une bande de brigands, qui l'ont assiégé conformément à toutes les règles de l'art. À la même époque, un drogman de L'ambassade d'Autriche, qui sortait dTldiz-Kiosk, a été complètement dévalisé à la porte même du palais. Le comte Dubsky insista
LES GOUVERNEMENTS
pour que son drogman fût pécuniairement dédommagé de la perle qu'il avait subie. La Turquie devient la véritable Californie du brigandage. Sûres de l'impuissance du gouvernement, les bandes s'organisent. Les ministres n'ignorent pas cet état de eboses.
La profession de brigand n'est point regardée en Orient comme déshonorante; le fils n'a aucun sujet de rougir de son père si celui-ci a été aux fers ou pendu. Tout dernièrement, le konak du gouvernement, à Smyrne, a été le théâtre d'un véritable carnage. Un certain Yuruk-Osman, qui avait été la terreur de la province, admis à l'aman, était devenu agent de l'autorité. Ce fils sauvage de la montagne, dans son nouveau rôle, semblait avoir trouvé une sécurité plus complète pour ses vols. Le gouverneur, Machid-Pacha, résolut de s'en débarrasser. Il le fit appeler au konak par le général commandant. Quand celui-ci lui ordonna de déposer ses armes, il comprit où l'on en voulait venir et déchargea ses pistolets sur l'assistance. Le gouverneur, qu'Osman avait particulièrement visé, n'échappa à une mort certaine que par celle d'un gendarme qui se dévoua pour lui. Le brigand et ses acolytes firent plusieurs victimes. Criblé de blessures, traqué dans les escaliers, Osman vint rendre le dernier soupir dans la cour du konak. Les salles, les escaliers étaient remplis de sang. Il y a cinq ou six ans, un certain Ahmed-Pacha, gouverneur dans une province d'Anatolie, quand il s'emparait d'un brigand, lui faisait enfoncer des clous dans la tête, supplice effroyable, auquel il ne tardait pas à succomber. Le justicier était aussi barbare que les bandits.
Les détectives, les saptiés sont les premiers voleurs. N'étant pas payés, ils cherchent naturellement à se créer des ressources. Y a-t-il un incendie, ils se réunissent à ces mots : Para, karanclym. (Allons ! nous ramasserons de l'argent.) Sur douze mois de solde, c'est à peine s'ils en reçoivent quatre à l'année. Pour le reste, on donne aux créanciers de l'État des havaiés (bons) sur tel ou tel vilayet. Selon que l'on est privilégié, on en obtient sur Smyrne, Salonique, Andrinople, où l'on a plus de chance de toucher son argent, sur Badgad, Kastamboul, Mossoul, Erzeroum, où les rentrées ne se font pas facilement. Êtes-vous pressé d'argent et voulez-vous escompter votre havalé à Constantinople, on vous donne, suivant les cas,
50, 40 ou 30 p. 100. Si, par malheur, le havalé est de Tannée précédente, on ne vous en donne rien. On ne vous le paye même pas à la caisse du vilayet sur lequel il est délivré. On vous répond : il ne reste plus d'argent de Tannée dernière; nous ne pouvons donc pas payer les bons qui remontent à cette date.
Ce que Saint-Marc Girardin écrivait à propos de la Turquie en 1860-1862 [Revue des Deux Mondes) est encore exactement vrai aujourd'hui : « En Amérique, grâce aux travaux des hommes, le désert recule. En Orient, grâce à la rapacité et à Tinsouciance des Turcs, le désert avance. » « On fera de très beaux règlements sur les finances turques. Mais hélas ! le fond manque, c'est-à-dire Thonnêteté. Le tonneau des Danaïdes était bien fait et très cerclé, j'en suis sûr. Malheureusement, il était percé. » « M. de Lanture est transporté en Chine sur une charrette hérissée de clous pointus. Il souffrait cruellement quand la voiture allait au galop et il souffrait un peu moins quand la charrette faisait halte. C'est la situation des rayas en Turquie pendant les moments d'intermittence de leur supplice. »