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LES ORIGINES BIBLIQUES ET CHRÉTIENNES DE LA DÉMOCRATIE MODERNE

La plupart des écrivains qui se sont occupés de la science des institutions et du gouvernement n'ont pas reconnu l'influence prépondérante que les idées religieuses des peuples exercent sur leur constitution politique et sur leur façon de les pratiquer.

Cependant un fait me frappe : je jette un regard sur les pays du monde entier et je remarque que tous les peuples chrétiens, sauf la Russie, sont des peuples libres et que les autres ne le sont pas.

Montesquieu avait dit : « La religion catholique convient mieux à une monarchie : la protestante s'accommode mieux d'une république. »

Dans le même temps où le despotisme le plus absolu s'établissait en France, la liberté triomphait en Angleterre. D'où vient le contraste? C'est qu'en France, Richelieu avait brisé les deux grands déments de résistance au pouvoir royal, la noblesse et le protestantisme, tandis qu'en Angleterre, 1rs puritains, d'abord avec Cromwell (16M8),le calvinisme ensuite (1688), avec Guillaume III, avaient vaincu l'absolutisme.

Chez tous les peuples aryens et sémitiques existaient à l'origine une liberté très grande et une démocratie réelle, qui peu a peu ont fait place à la féodalité et à l'absolutisme royal, sauf

dans des régions écartées et montagneuses, par exemple dans les Alpes, dans les Pyrénées, chez les Ditmarsches et les Frisons. Ce n'est qu'au xvic siècle, sous l'action d'un retour énergique à l'esprit de l'Évangile et de la Bible, qu'ont reparu à nouveau li Liberté et la démocratie.

Les primitives Eglises chrétiennes étaient de véritables républiques démocratiques. Tous les pouvoirs émanaient directement du peuple ; toutes les fonctions étaient conférées par le suffrage universel. La parole et l'opinion étaient les ressorts du gouvernement. Aussi on voit après la Réforme, au xvie siècle, que plus les sectes s'efforcent de se rapprocher du christianisme primitif, plus sont démocratiques les idées qu'elles professent et les institutions qu'elles adoptent. Il n'y a point de contestation possible, ce sont les puritains qui ont assuré le triomphe de la liberté en Angleterre et l'établissement de la démocratie en Amérique.

Les puritains définissaient leur symbole « la pure doctrine du Christ rétablie par une saine réforme dans la voie de la vérité 1 ». Ils se fondent sur cette parole d'Ezéchiel: Vos autem greges mei 2. Ils ne doivent s'abreuver que de la pure doctrine : cum purissimam aquam biberiùs. De là leur nom de puritains. Ils s'élèvent contre la corruption de l'Église établie et en même temps contre les souverains qui usurpent le pouvoir absolu qui n'appartient qu'à Dieu seul. Le juge reproche au puritain White de ne pas obéir aux lois de la reine : « Je n'obéis qu'aux lois de Dieu, » répondit-il. Un autre s'écrie : « Que dira-t-on si en un même jour nous renversons les évêques et le gouvernement3. »

« Si les puritains triomphent, écrit l'archevêque de Canterbury, Parker, ce sera la destruction de toute la noblesse et le régime populaire. »

Un écrivain contemporain, Strype [Life of Parker), dit : « Les puritains veulent établir une république gouvernée par des magistrats, avec une assemblée générale qui réglerait tous les intérêts. » — « C'est la liberté que les puritains cherchent à

(1) V. Dom.pap., vol. 199, n°I, dans Kervyn de Lettenhoven, Marie Sluart, T. I, c. vi.

(.2) Amesius, Francfort 1610, Puritanismus anyliss.

(3) Bul. mas. Landsdowne, 120, dans Kervyn de Lettenhoven, Marie Stuart.

LES ORIGINES BIBLIQUES ET CHRÉTIENNES

introduire en Angleterre, dit ailleurs le même auteur (Vie de Whitgift, ï, p. 340). Elisabeth leur défend l'interprétation des prophéties, Prophetering , d'après un mot emprunté aux anabaptistes néerlandais.

Robert Beale, au grand scandale des évêques, ose blâmer l'emploi de la torture en fait de religion.

Quand Marie-Stuart revint en Écosse après la mort de François II, elle fit venir Knox au palais d'Holyrood et lui demanda si les sujets, quand ils en ont le pouvoir, ont le droit de résister aux princes. « Sans aucun doute, répondit Knox, quand les princes excèdent leur droit. »

Son Appellation to ihe nobilily and communalty of Scotland est un violent appel à l'insurrection contre les évêques et contre les rois, s'ils persistent dans l'idolâtrie et la persécution.

Georges Buchanan, dans son livre De jure regni apud Scotos (1580), soutient que les rois sont créés par le peuple, qu'ils doivent gouverner dans l'intérêt du peuple, mais que s'ils agissent en tyrans ils peuvent être détrônés et même mis à mort. Il formule nettement le principe de la souveraineté du peuple : « Supremam potestatem esse in populo. »

Les « indépendants », dans un manifeste présenté à la Chambre des Communes en janvier 1645 au nom de l'armée, affirment les principes de la démocratie moderne : souveraineté du peuple; le pouvoir exercé par une Chambre représentative unique, le gouvernement par un conseil nommé pour la durée d'une législature; renouvellement de la Chambre tous les deux ans; répartition proportionnelle des sièges; le droit de vote accordé à tous les citoyens majeurs de vingt et un ans qui ne sont ni assistés, ni serviteurs à gages; tolérance de tous les cultes chrétiens ; nulle ingérence de l'État dans les affaires des Églises; limitation de la compétence de l'Assemblée représentative par l'acte constitutionnel garantissant la liberté des citoyens; lois égales pour tous; tels sont « les droits de naissance ».

Dès 1G4G, une remontrance adressée à la Chambre des Communes réclame l'abolition de la royauté et de la pairie, avec une épigraphe empruntée au discours de Samuel aux Hébreux. (/, Sam., xn, 23-25.)

La fameuse théorie du contrat social a été adoptée par les

puritains au souvenir du pacte d'alliance conclu entre Jehovah et son peuple. Elle apparaît dans le Vindiciœ contra lyrannos de Junius Brutus, et elle est enfin formulée d une façon très nette par Milton, au lendemain de l'exécution de Charles Ier: « Tous les hommes, nés libres, jouissaient de leur liberté naturelle, étant l'image de Dieu même. Ils vécurent ainsi jusqu'à ce que, par la conséquence du péché originel, ils déchurent, se livrant à la violence les uns contre les antres et commettant le mal. Prévoyant alors que ceci tendrait à la destruction de tous, ils convinrent de se lier par un pacte commun, qui les garantirait de mutuelle injure et leur permettrait de se défendre contre quiconque les troublerait ou s'opposerait à un tel contrat. [The lenure of Kings and magistrales, février 1619.) La nécessité d'une constitution écrite garantissant les libertés avait été nettement exprimée par l'un des démocrates de cette époque, John Wildman, dans un écrit intitulé : Truth's triumph, 1648. « L'Instrument de gouvernement élaboré en 1653, parle conseil des officiers, est une constitution écrite, la première et jusqu'à ce jour la seule qu'ait eu l'Angleterre i. »

La république démocratique, que les puritains ont voulu fonder en Angleterre, échoua, parce que leurs idées n'avaient pas été acceptées par la majorité de la nation. Mais elle réussit en Amérique, parce qu'ils ont pu y fonder des États où ils ont appliqué leurs doctrines politiques et religieuses sans rencontrer de résistances. Le covenant ou pacte ecclésiastique a servi de base au plantation covenant ou pacte constitutionnel. Les ordres fondamentaux du Connecticut, adoptés dans l'Assemblée générale de Hartford en janvier 1635. son! la première constitution écrite de la démocratie moderne 2. Le principe fondamental est celui-ci : « Le choix des magistrats appartient au peuple par commission de Dieu même. Ceux qui ont le droit d'élire des officiers et des magistrats ont le droit de fixer les limites du pouvoir et de la fonction auxquels

(1) J'emprunte ces détails à un savant article de M. Ch. Borgeaud Ann- <ie VEc. des sciences pot., avril 1890.)

(2) Ch. Borgeaud, Première constitution de la démocratie amévic. Ann. de l'école des sciences pot. 1891 et The political ideas of t/ie Puritans, Poli!, science Quart., by prof. Oswood. New-York, march, 1891.

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