‹ Le gouvernement de l'AngleterreChapitre 154 sur 191 · ARISTOCRATIE ET DEMOCRATIE · texte numérisé non relu

ARISTOCRATIE ET DEMOCRATIE

La politique n'est pas une science exacte. — Au moment do fixer sur le papier les réflexions générales que suggère cette longue étude du gouvernement, on se sent porté à s'écrier comme Taine dans son grand ouvrage sur l'histoire des institutions françaises : jusqu'ici je n'ai découvert qu'un seul principe politique, tellement simple que j'ose à peine le mentionner. 11 est contenu tout entier dans la remarque qu'une société humaine, et particulièrement une société moderne, est une chose vaste et complexe (l). Démêler l'écheveau des actions humaines, suivie le cours d'un fil en particulier, découvrir le rapport de cause à effet parmi les institutions, les traditions et les impulsions courantes qui forment le tissu de la vie puhlique, est une entreprise remplie de difficultés dont on triomphe malaisément; et plus on examine la trame, plus on devient perplexe. En s'occupant, comme le fait l'économie politique, suitout d'un

(1) Origines de la France contemporaine : La Révolution, vol. II., préf.

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seul motif, celui du profit mercantile, — ubjet que les hommes parviennent à isoler dans leur esprit plus complètement peut-être qu'aucun autre, — les économistes sont à même de raisonner de causes et d'effets avec un succès considérable. Ils se sont même risqués à employer des procédés mathématiques, par exemple, à traiter la quantité vendue d'une marchandise comme fonction du prix, et ils ont obtenu par ce moyen des résultais assez approximatifs pour n'être pas sans valeur. Mais de pareilles méthodes ne peuvent guère s'appliquer aux phénomènes plus complexes de la politique. Leur légitimité dépend de l'hypothèse qui se trouve à la base des sciences physiques : la doctrine de la conservation de l'énergie, avec son corollaire, le parallélogramme des forces. Elle dépend de l'hypothèse que chaque force agit indépendamment de toutes les autres, de telle sorte qu'on puisse en isoler les effets, les étudier en eux-mêmes, puis les combiner. Mais cela ne se vérifie pas dans la politique, car les forces y réagissent l'une sur l'autre de telle manière que deux institutions ou deux motifs, dont chacun pris isolément agirait dans un certain sens, peuvent en se combinant produire un résultat diamétralement opposé. La politique restera donc toujours une science inexacte, et la seule conclusion que l'on puisse formuler avec certitude, c'est que dans un milieu donné une certaine combinaison de causes produit les conséquences que nous observons. Nous pouvons découvrir les facteurs qui sont essentiels dans la vie publique d'un pays, et nous pouvons avoir la certitude que sans la présence de tous ces facteurs, le résultat ne serait pas tel qu'il est ; mais nous ne pouvons pas prédire que même la réunion de tous ces facteurs reproduirait les mêmes etïels ailleurs.

Comparaison de la corruption en Angleterre et en Amérique. — On ne saurait trouver de meilleur exemple de la difficulté et du danger des généralisations que dans la question que l'on s'entend souvent poser : pourquoi y a-l-il tellement plus de corruption aux Etats-Unis

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qu'en Angleterre? Et peut-être cetle question nous fournira-t-elle aussi bien qu'une autre la matière de quelques réflexions. Mais il n'est guère possible d'y répondri comme non plus d'émettre aucune considération générale sur le gouvernement anglais, sans reprendre une bonne partie de ce que nous avons dit antérieurement, pane que notre but est de rapprocher sous un angle nouveau Les conclusions auxquelles nous sommes déjà arrivés en étudiant les diverses brandies de ce sujet. Mais, tout d'abord, il semble que la différence dans l'étendue de la corruption, du moins pour autant qu'il s'agisse des deux gouvernements nationaux, ait subi quelque exagération dans l'esprit du public ( 1 ; et à cet égard, l'altitude de l'opinion envers la vie politique est différente dans les deux pays. Il y a une vingtaine d'années, les Américains de la bonne société prenaient plaisir à décrier leur gouvernement, et cette habitude n'a pas encore complètement disparu. Elle provenait, en partie, du petit nombre de leurs amis qui se dévouaient activement aux affaires d'Etat, en partie du contraste entre leurs idéals élevés et les réalités sordides qui les environnaient, et en partie du plaisir que l'on prend à se donner un brevet de rectitude personnelle en critiquant autrui. Cette disposition d'esprit les porta à croire et à répéter indistinctement toutes les accusations d'irrégularité, à tel point qu'une surface simplement maculée parut entièrement souillée.

Les Anglais sont fiers de leur gouvernement. — En Grande-Bretagne, on est frappé de la disposition d'esprit tout autre qui se manifeste à l'égard de la vie publique. Les Anglais se complaisent dans la critique de leurs défauts au point de vue industriel. Ils insistent tellement sur le défaut d'initiative commerciale et de progrès cliez leur peuple, qu'un observateur, en contemplant la pros-

(1) Le récent rapport de la Commission royale d'enquête sur les approvisionnements militaires dans l'Afrique du sud (Corn. Papers, 1606, LVII, 1) montre que l'administratiou anglaise n'a pas toujours été immaculée.

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périté de cette nation, soupçonne qu'il y a là aussi une exagération et est porté à croire que celte industrie, lorsqu'elle ne subit pas trop d'entraves de la part de l'Etat ou des trade-unions, n'est pas du tout aussi arriérée que ces plaintes pourraient le faire supposer. Par contre, l'Anglais ordinaire pense que son gouvernement est incomparablement le meilleur du monde. C'est la chose dont il est lier par-dessus tout le reste. Bien entendu, il n'est pas toujours satisfait de la politique adoptée par ce gouvernement ; cela dépend largement du point de savoir si le parti auquel il appartient se trouve en ce moment à la droite ou à la gauche du Speaker dans la Chambre des Communes. Si notre Anglais est libéral, il estimera probablement, à telle époque, que les Tories sont en train d'égarer la nation et que la Chambre des Lords la tient sous le joug ; s'il est conservateur, il pensera peut-être, à telle autre époque, que les radicaux sont en train de ruiner le pays; mais il est persuadé que la forme générale du gouvernement est à peu près parfaite, et il a une confiance inébranlable dans l'intégrité personnelle des hommes d'Etat. Sur 'ce point, il prend à cœur le précepte : tu ne diras pas de mal du prince de ton peuple. Une pareille disposition d'esprit produit un excellent effet sur la génération montante, car elle lui apprend à regarder le défaut de probité dans les affaires publiques comme un [léché impardonnable, que jamais ne commet un homme qui se respecte ; et la respectabilité est rangée en Angleterre parmi les vertus cardinales. En dépit de certains abus occasionnels, telle l'habitude de prendre des commissions secrètes en affaires, qui provoqua de vives discussions il y a quelques années, on ne peut s'empêcher d'être frappé non seulement par l'honnêteté des Anglais dans leurs transactions avec un étranger, mais plus encore par la confiance qu'ils ont en lui et par la présomption générale que tout le monde dit la vérité. Ils n'ont aucune admiration pour la simple habileté qui consiste à triompher d'aulrui par des malices.

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