‹ Le Gouvernement de la defense nationale a ToursChapitre 41 sur 44 · IJ · texte numérisé non relu

IJ

Au RÉDACTEUR.

<( Monsieur,

c( Il a été publié plusieurs récits inexacts des faits qui se sont passés place des Barricades, n® 4, dans la nuit du 27 au ^ 28 mai. i

i< Je crois nécessaire de préciser ces faits dans leur réa- j lité absolue.

'( Dans cette nuit de samedi à dimanche y» M. Victor Hugo, après avoir travaillé et écrit, venait de se coucher. ; La chambre qu'il occupe est située au premier étage et sur - j le devant de la maison. Elle n'a qu'une seule fenêtre^ qui « donne sur la place. M. Victor Hugo, s'éveillant et travail- ;i lant de bonne heure, a pour habitude de ne point baisser ; les Persiennes de la fenêtre. i

n II était minuit un quart; il venair de souffler sa bougie et il allait s'endormir. Tout à coup un coup de sonnette se fait entendre. M. Victor Hugo, réveillé à demi, écoute, croit à une erreur d'un passant et se recouche. Nouveau coup de sonnette, plus fort que le premier. M. Victor Hugo se lève, passe une robe de chambre, va à la fenêtre, l'ouvre ' et demande :

« — Qui est là ? »

« Une voix répond :

« — Dombrowski. »

<( M. Victor Hugo, encore presque endormi et ne distinguant rien dans les ténèbres, songe à l'asile offert par

lui le matin même aux fugitifs, pense qu'il est possible que Dombrowski n'ait pas été fusillé et vienne en effet lui demander un asile, et se retourne pour descendre et ouvrir sa porte. En ce moment, une giosse pierre, assez, mal dirigée, vient frapper la muraille, à cAlé de la fenêtre. M.Victor Hugo comprend alors, se penche à la fenêtre ouverte, et aperçoit une foule d'hommes, une quataniaine au moins, rangés devant sa maison ei adossés à la grille du square. Il élève la voix et dit à cette foule ;

" — Vous êtes des misérables 1 »

« Puis il referme la fenêtre. Au moment où il la refermait, un fragment de pavé, qui est encore aujourd'hui danf sa chambre, crève la vitre â un pouce au-dessus de sa tfite, y fait un large trou et roule à ses pieds en le couvrant d'éclats de verre, qui, par un hasard étrange, ne l'ont pas blessé. En même temps, dans la bande groupée au-dessous de la fenêlre, ces cris éclatent : « A mort Victor Hugo! A « bas Victor Hugo! A bas Jean Valjean! A bas lord Clan- " chartie ' A bas le brigand ! »

" Cette explosion violente avait réveillé la maison. Deux femmes sonies précipitamment de leurs lits, l'une, la maîtresse de la maison. M'"* veuve Charles Hugo; l'autre, la bonne des deux petits enfants, Mariette Léclanche, entrent dans la chambre. ■ Père, qu'y a-t-il? demande M""' Charles N Hugo; qu'est-ce que cela? s M, Victor Hugo répond : <i Ce n'est rien. Ce me fait l'effet d'être des assassins. Mais " soyez tranquilles, rentrez dans vos chambres, il est imu possible que d'ici â quelques instants une ronde de

a lice ne passe pas, et cette bande prendra la fuite. » Et il rentre lui même, accompagné de M™« Charles Hugo et suivi de Mariette, dans la nursery, chambre d'enfant, coniiguê à la sienne, mais située sur l'arrière de la maison et ayant vue sur le jardin.

« La servante Mariette, cependant, venait de rentrer dans la chambre de son maître afin de voir ce qui se passait. Elle s^approcha de la fenêtre^ fut aperçue, et immédiatement une troisième pierre, dirigée sur cette femme, creva la vitre et arracha les rideaux.

(( A partir de ce moment^ une grêle de projectiles tomba furieusement sur la fenêtre et sur la façade de la maison. On entendait distinctement les cris: « A mort Victor Hugo! « A la potence! A la lanterne ^ le brigand! » D'autres cris moins intelligibles se faisaient entendre : « A Cayenne! A Mazas! » Toutes ces clameurs étaient dominées par celle-ci : « Enfonçons la porte! » M. Victor Hugo, en rentrant chez lui, avait simplement repoussé la porte, qui n'était fermée qu'au loquet. On entendait distinctement des efforts pour crocheter ce loquet. Mariette descendit et ferma la porte au verrou.

« Ceci avait duré environ vingt- cinq minutes. Tout à coup le silence se fit; les pierres cessèrent de pleuvoir et les clameurs se turent. On se hasarda à regarder dans la place : on n'y vit plus personne. M. Victor Hugo dit alors à M"« Charles Hugo : « C'est fini. Ils auront vu quelque pa- « trouille arriver, et les voilà partis. Couchez- vous tran- (( quillement. »

■I II allait se recoucher lui-même, quand la viire brà^ éclata de nouveau et vint tomber jusque sui son lit, avec une grosse pierre que l'agent de police venu plus tard y a vue. L'assaut venait de recommencer. Les cris: <■ A mort! étaient plus furieux que jamais. De l'étage supérieur on regarda dans h place, el l'on vit une quinzaine d'hommes. vingt tout au plus, dont quelques-uns ponaienl des seauj probablement remplis de pierres. La pluie de pierres sur la Taçade de la maison ne discontinuait plus. Nul moyen de rester dans la chambre. Des coups furieux retentissaient contre la porte. Il est probable qu'un essai fui tenté pour aracher la grille de fer du soupirail qui est au-dessus de la porte. Un pavé lancé contre cette gnile ne réussit qu'à briser la vitre.

<■ Les deux petits enfants, âgés l'un de deux ans et demi, l'autre de vingt mois, venaient de s'éveiller et poussaient des cris. Les deux autres servantes de la maison s'étaient levées et l'on songea aux moyens de fuir. Cela était impossible. La maison de M. Victor Hugo n'aqu'ai» issue, la porte sur la place. M*^ Charles Hugo monta, an féril de sa vie, sur le châssis de la serre du jardin, et, tandis que les vitres se cassaient sous ses pieds, parvint, en s'accrochant au mur, à proximité d'une fenêtre de la maison voisine. Elle cria : « Au secours, •< et les trois femmes, épouvantées, crièrent avec elle : u Au sccouts! M feu! •• M. Victor Hugo gardait le silence. Les enfants pleuraient. La petite fille Jeanne est malade. L'assaut frénétique continuait. Au- • cune fenêtre ne s'ouvrit ; personne dans la place n'entendit

ou ne parut entendre ces cris de femmes désespérées. Cela s'est expliqué plus tard par l'épouvante qui, à ce qu'il paraît, était générale. Tout à coup on entendit le cri : « En- <( fonçons la porte! » et, chose qui parut en ce moment singulière, le silence se fit.

« M. Victor Hugo pensa de nouveau que tout était fini, engagea M»"* Gharies Hugo à se calmer, et, pendant que deux des servantes se mettaient en prières, il prit sa petite fille malade dans ses bras. Et comme dix minutes de silence environ s'étaient écoulées, il crut pouvoir rentrer dans sa chambre. En ce moment-là un caillou aigu et tranchant, lancé avec force, s'abattit dans la chambre^ et passa près de la tète de l'enfant. L'assaut recommençait pour la troisième fois. Le troisième effort fut le plus forcené de tous. Un essai d'escalade parvint presque à réussir. Des mains s'efforcèrent d'arracher les volets du salon au rez-dechaussée. Ces volets, revêtus de fer à l'extérieur et barrés de fer à l'intérieur, résistèrent. Les traces de cette escalade sont visibles sur la muraille et ont été constatées par la police. Les cris : i^ A la potence! à la lanterne, Victor i( Hugo! )) étaient poussés avec plus de rage que jamais. Un moment, en voyant la porte battue et les volets escaladés, le vieillard, qui était dans la maison avec quatre femmes et deux petits enfants et sans armes, put croire que le danger, si la maison était forcée, pourrait s'étendre jusqu'à eux. Cependant la porte avait résisté ; les volets restaient inébranlables ; on n'avait pas d'échelles, et le jour parut. Le jour sauva cette maison. La bande comprit sans

doOR que des Jtciei de ce génie sont essentiellement noci, ett deram b clané qui allait se faire, elle s'en alii. Il ioil deux heum un quart du matin. L'assaut, comlinuit et demi, inierrompu par deux inteiralles d'enTÎTOB dix minuies chacun, avait duré pris de deux

■ Le jour vint, et la bande ne revint pas.

■ Deoxouvriets.disonsdeux braves ouvriers, —car«tx seah ont secouru cette maison, — qui passaient sur la place «se rendaient i leur ouvrage vers deux heures et demie,aa petit four, furent appelés par une fenf ire du second étage de la maison anaquéc et allèrent chercher la police. Ils revinrent i trois heures un quart , avec un inspecteur de police, qui constata les faits.

B L'absence de tout secours fut expliquée par ce hasard que la ronde de police spécialement chargée de la place des Barricades aurait été, celte nuji-l^ occupée à une arrestation importante. Le garde de ville emporta un fragment de vitre et une pierre, et s'en alla faire un rapport à ses chefs. Le commissaire de police de la quatrième dîviûon, M. Cremers, est venu dans la matinée, et l'enquête parait avoir été commencée

B Cependant je dois dire qu'aujourd'hui jo mai, le procureur du roi n'a pas encore paru place d«s Barticades.

•• L'enquête, outre les faiis que nous venons de raeonier, aura i éclaircir l'incident mysiérieo.x d'une poutre portée par deux hommes en blouse, à destinalion inconnue, et saisie rue Pachéco par deux agents de police ai

où le troisième assaut avait lieu et où le cri : u Enfonçons 1 Il !a porte ! o se faisait enlendredevatit la maison de M, Victor 1 Hugo. Des deux porteurs de la poutre, l'un avait réussi à s'échapper; l'autre, arrêté, a été délivré violemment et arraché des mains des agents par sept ou huit hommes apostés | au coin d'une rue voisine de la place des Barricades. Cette J poutre a été déposée, le dimanche 18 mai, au commissariat [ de pohce, 4= section, rue des Comédiens , n" 44.

a Tels sont les faits.

» Je m'abstiens de toute réflexion. Les lecteurs jugeront.

" Je pense que la libre presse de Belgique s'empressera ' de publier cette lettre.

0 Recevez, Monsieur, l'assurance de mes sentiments dis- , lîngués.

.. François-Victor Hugo. ■■

Ce que M. François- Victor Hugo ne raconte pas , dit le journal /; Gaulois dans une note qui accompagne la re- 1 production de celte lettre, c'est que la manifestation, qui a commencé avec quarante individus, a fini par grossir elsi composer de six cents personnes.

" Rien n'était moins dramatique que celle sérénade, où ] le burlesque seul a joué un rôle.

La police laissait faire et riait elle-même.

■■ Jamais on n'a eu rimention d'atlemer S la viedelj famille Hugo.

■i C'est une simple prolestalîon que le peuple belge i voulu faire contre celui qui prétendait lui faire un grand honneur en étant son hôte. »

La lettre de M. Vicior Hugo était à la Uns une lorte de bravade i l'adresse du gouvernement belge et une insulte pour le gouvernement légal de la France. Les ministres du roi Léopold, poussés par le sentiment public et par les interpellations de plusieurs députés de la Chambre , demandèrent ofôcieusement i M. Victor Hugo de s'éloigner momentanément du terriioirt belge. L'auteur des Chdlimems s'y refusa. Le cabinet belge prit alors une grave détermination : il fit signer par le Roi une or d on nance décréta m purement et simplement l'expulsion de M. Victor Hugo.

Cette décision donna lieu, à la Chambre des reprèse niants, i une interpellation d'un député de la gauche, M. Defuisseaux.

Il demanda si l'eupulsion de M. Victor Hugo avait été exigé; par un gouvernement étranger, et, en tout cas , il voulait que I; pats itl instruit des raisons qui l'avaient motivée. Enfin il proposa l'ordre du jour suivant :

" La Chambre, regrettant la mesure rigoureuse dont M. Vicior Hugo a élé l'objet, passe à l'ordre du jour. »

1 juslrce répondit à l'interpellation en ce<

< La lettre de M. Vicior Hugo a produit une vive i

tion et a soulevé un sentiment unanime d'indignation. Les vaincus de Paris ne sont pas des hommes politiques ; ce sont des incendiaires, des assassins. Mais il est de plus grands coupables encore , ce sont ceux qui les encouragent. Il est de plus grands coupables, ce sont les malfaiteurs intellectuels qui excitent le peuple et soufflent la discorde entre le capital et le travail. La lettre de M. Victor Hugo contient une offense contre un gouvernement avec lequel nous entretenons les meilleures relations. »

M. d'Anethan, ministre des affaires étrangères, fit ensuite la déclaration suivante :

(( Nous avons invité Victor Hugo à quitter momentanément la Belgique ; il a répondu qu'il savait la bourgeoisie exaspérée contre lui, mais qu'il avait les sympathies des ouvriers. Le gouvernement ne permettra pas l'entrée du pays aux hommes de la Commune. Quant à l'extradition, il examinera chaque cas pour savoir s'il constitue un délit politique ou un délit commun. »

La discussion fut terminée par un discours de M. Anspach, bourgmestre de Bruxelles, relativement à la manifestation qui avait eu lieu devant la maison habitée par M. Victor Hugo et sa famille Dans la première partie de ce discours , M. Anspach déclara que le récit fait par M. Victor Hugo fils dans la lettre qu*il avait adressée aux journaux était « un pur roman ».

Un député de l'opposition, M. Couvreur, prit alors la parole

pour exprimer le regret qu'on n'eût pas cru devoir entendre M. Victor Hugo immédiatement après Tincident.

M. Anspach continua son discours en ces termes :

u Messieurs , je me hâte de dire que personne plus que moi ne regrette les faits qui ont eu lieu samedi passé. Je déclare que je ferai tout ce que je pourrai pour découvrir les auteurs de ces scènes fâcheuses et que je les dénoncerai immédiatement au parquet.

i< La population de Bruxelles connaît depuis longtemps mes sentiments à cet égard; elle sait mon désir ardent d'arriver toujours à la répression des désordres, de quelque part qu'ils se produisent; mais mes sentiments ne m'empêcheront pas de dire, pour rester dans la vérité, que, lorsque le fils de Victor Hugo vient dramatiser, dans une lettre qui ne tient pas moins d'une colonne dans V Indépendance y les faits qui se sont passés , il exagère singulièrement l'importance des troubles qui ont eu lieu.

<« Comment! à en croire cette lettre, on s'imaginerait qu'on peut pendant deux heures et demie assiéger régulièrement une maison de Bruxelles et qu'il n'y aurait eu personne pour s'opposer à ces actes ! On s'imaginerait qu'il y avait une telle épouvante dans le quartier que personne n'osait porter secours à ceux qui étaient en péril !

« Ce récit, messieurs, je l'ai qualifié tout à l'heure de roman ; je persiste à croire que ma qualification est parfaitement juste. La preuve, je puis la faire devant la Chambre ;

je la ferai par un témoignage que personne ne récusera : par celui de M. Victor Hugo lui même, qui a été entendu le lendemain de la scène qui s'était passée.

« A cet égard, je ferai remarquer à M. Couvreur, qui semble reprocher, soit au parquet, soit à la police, de n'avoir pas entendu immédiatement M. Victor Hugo, que, lorsqu'on s'est présenté chez lui, à trois heures du matin, pour l'interroger sur les faits qui avaient eu lieu, il a demandé qu'on le laissât tranquille et que Ton revint à onze heures. (Interruption.)

« Il me semble, messieurs, que je suis ici dans le cas de légitime défense.

« La police a été attaquée, et, en ma qualité de chef de la police, je crois remplir un devoir en démontrant qu'il n'est pas vrai qu'en plein Bruxelles on a pu assiéger pendant deux heures et demie une maison , sans que personne se soit présenté pour la défense. L'agent qu'on avait envoyé chez M. Victor HugOj après avoir appris la manifestation qui s'était produite, s'est présenté dans la maison de ce dernier à trois heures du matin, et lui a fait connaître que l'officier de police de service allait venir de suite. Mais, messieurs, M. Victor Hugo a lui-même exprimé le désir de ne voir procéder aux investigations que vers dix ou onze heures du matin. Ce qui n'indique pas de la part de l'illustre poète une très-grande émotion, car, quand on a été en danger de mort pendant deux heures , il est très-naturel de dire sans délai aux agents de l'autorité qui se présentent ce qui s'est passé.

« A onze heures du matin donc, le lendemain, conformé-

xeni au désir de M. Victor Hugo, l'agent s'est pré9eiilé.<l

\aic-. ce ^ue M. Vîaor Hugo déclare ;

■ En rentrant cbez moi hier, à onze heures, je n'ai mo " renurqué autour de ma maison ; je me suis mis au tît 1

• oùnuit trois quarts ; cependant, i peine couché, j'enlendii ■• un fort coup de sonnette, puis un second ; je me suis lerf

■ et j'ai ouvert ma fenêtre; j'ai vu, le long du square de b

• statue de Vésale, une trentaine d'individus tous bien bf

■ billes. Leur ajant demandé ce (lu'ils me voulaient, rn

• d'entre eox, un homme assez fort de corpulence, i^

• avancé en se disant Dombrowski. \'oyani tout ce mondE « et sachant ce dernier mort, j'ai fermé ma fenitre, diiant " qu'ils étaient un ■■ tas de misérables », AussîtM, ils se

• sont mis à lancer des pierres contre la maison et dans U

- fenêtre de ma chambre i coucher, dont les deux granda

- glaces ont été brisées, ainsi que le carreau au-dessus de a la porte d'entrée, qu'ils ont cherché A enfoncer; déplus, •> ils ont voulu arracher les volets de la fenêtre au rez-de-

- duussée.

n Ces hommes, que je crois des Français, ont crié : Jfart

• i Victor Hago! Mort â Jtan ValjeJa! A U poUnce! À U ■• fcuna ! A U Unurm ! Après s'èire retirés une première

- fois, ils sont revenus à une heure trois quins, et de non- •t veau ils ont lancé des pierres. ■•

« Je vous ^s remarquer que ce rédl dîiTère aogulièrelaent de la lettre que vous avez pu tous iire'ce a

les journaux. Et encore y a-t-il dans cette déclaration de M. Victor Hugo un fait qui est manifestement controuvé : c'est qu'on ait voulu enfoncer la porte et arracher les volets. Je dis que ce fait est controuvé, parce que ni porte ni volets n'ont la moindre égratignure. On peut se rendre à la place des Barricades , et voir que ni porte ni volets n'offrent la moindre trace de violence.

« J'ai renvoyé ce rapport à l'adjoint de police qui me l'avait adressé, parce qu'il n'avait pas dit combien de temps la scène avait duré, et l'agent a fait le rapport supplémentaire suivant :

i< Lorsque je me trouvais chez M. Victor Hugo, le 23

« courant, à onze heures du matin, celui-ci m'a positive-

« ment déclaré que la première attaque avait duré un quart

'i< d'heure, les perturbateurs n'ayant fait que passer en lan-

« çant des pierres.

« Je dois ajouter qu'en sortant de la maison, j'ai remar- <( que qu'à deux endroits le plâtre avait été enlevé du mur (( de la façade; quant à la porte et aux volets du rez-de- « chaussée, ils ne portaient aucune trace de violence.

(c Pour ce qui concerne les autres détails, je les ai men- « tionnés dans mon premier rapport, qui a été écrit en quel- « que sorte sous la dictée de M. Victor Hugo. »

(( Vous voyez donc bien, messieurs, que, d'après la déclaration de M. Victor Hugo lui-même, les faits ne sont pas tels qu'ils sont présentés avec beaucoup de poésie et d'emphase dans la lettre de M. François Hugo.

'< M. VaaOverloop. — L'auteur de la lettre avait la p

j tre de la rue de Schaerbeck dans les yeux.

« M.Anspach. — L'honorable M. Couvreur a parlé aussi des habitants terrifiés.

« Moi, je puis lui parlerdes habitants, qui n'ont pas même , élé réveillés, et je puis lui dire que l'émotion n'a pas éié grande dans le quartier. Le tapissier qui demeure au n° 14 de la place, et qui a été chargé par M. Victor Hugo d'enlever ses tableaux pour les mettre à l'abri de h fureur populaire, a été interrogé par M. Victor Hugo lui même.

« Sur la demande qui lui a été faite s'il avait entendu quelque chose des scènes de la nuit, il a répondu négative meni.

(( La vérité est que toutes ces scènes ont duré, lapremière peut-être un quart d'heure, et l'autre cinq minutes. Hais, si elles s'étaient prolongées, si elles avaient eu le caractère qu'on leur prête, il est évident que les hablianis auraient élé réveillés et seraient intervenus.

" J'entends avec une grande surprise dire que M"* Charles Hugo connaît certains des perturbateurs, et je m'étonne qu'elle ne les ait pas fait connaître à son père, qui, dans sa déposition, ne nomme personne.

« M. Couvreur. — Que la justice informe d'abord lièrement.

régJ™

• M. Anspach. — La iustice informe, et j'espère qu'elle

réussira dans ses investigations^ parce que, je l'ai dit en commençant, je trouve les faits qui se sont passés condamna- .. blés, et d'autant plus répréhensibles que nous jouissons de ^j plus de libertés , et que les pierres ne sont pas des arguments.

« Ce que j'ai dit n'a qu'un but : celui de restituer aux événements leur véritable portée, afin qu'on ne puisse pas faire .] un grief sérieux à la police locale de n'avoir pas empêché '} ces désordres, qui n'ont duré que quelques minutes, et dont les auteurs se sont immédiatement enfuis. »

A la suite de ces divers discours, Tordre du jour de M. Defuisseaux fut mis aux voix. Le dépouillement du scrutin donna le résultat suivant :

Nombre des votants 86

Majorité absolue 44

Pour Tadoption 5

Contre l'adoption 81

En conséquence, Tordre du jour proposé par M. Defuisseaux est rejeté.

Les cinq députés qui avaient voté en faveur de Tordre du jour étaient :

MM. Defuisseaux, Couvreur, Jottrand, Demeur, Guillery.

Le lendemain, M. Victor Hugo partait pour la Hollande.

I Toutefois, avant son dèpirt, il adressiiit i \'lndiptndanu I la tettre nriraite :

A M. LE Rédacteur i>e f Indépendance belge.

- Brtudlei. !■' juin :87.

' Je viens de lire la séance de la Chambre. Je remercie I les bomines éloquents qui ont défendu non pas moi , qui ne

; rien, mais la vérité, qui est tout. Quant à i'acie mini- [ stériel qui me concerne, j'aurais voulu garder le silence.

' Un expulsé doit être indulgent.

' Je dois répondre cependant à deux paroles , dites l^ t par le ministre, l'autre par le bourgmestre.

- Le ministre, M. d'Anethan, aurait, d'après le compte l rendu que ['ai sous les yeui, donné lecture du procés-verbal I d'un entretien signé par moi. Aucun procès-verbal ne a été communiqué, et je n'ai rien signé.

Le bourgmestre, M. Anspach, a dit du récit des b i publiés par mon tils : C'est un roman. Ce récit est la pui simple vérité, plut6t atténuée qu'aggravée.

' M. Anspach n'a pu l'ignorer.

■ Voici en quels termes j'ai annoncé le fait aux di«^ I fonctionnaires de police qui se sont présentés chez i ' Cette nuit, une maison, la mienne, habitée par quatre fem

et deux petits enfants^ a été violemment attaquée par une bande poussant des cris de mort et cassant les vitres à coups de pierres, avec tentative d'escalade du mur et d'effraction de la porte. Cet assaut, commencé à minuit et demi, a fmi à deux heures un quart, au point du jour. Cela se voyait, il y a soixante ans, dans la Forêt-Noire; cela se voit aujourd'hui à Bruxelles.

<( Ce fait est un crime qualifié. A six heures du matin, le procureur du roi devait être dans ma maison; létat des lieux devait être constaté judiciairement, l'enquête de justice en règle devait commencer, cinq témoins devaient être immédiatement entendus, les trois servantes, M"® Charles Hugo et moi.

« Rien de tout cela n'a été fait.

(( Aucun magistrat instructeur n'est venu, aucune vérification légale des dégâts, aucun interrogatoire. Demain toute trace aura à peu près disparu, et les témoins seront dispersés; l'intention de ne rien voir est ici évidente.

a Après la police sourde, la justice aveugle.

(( Pas une déposition n'a été judiciairement recueillie ; et le principal témoin, qu'avant tout on devait appeler, on l'expulse.

« Cela dit, je pars.

« Victor Hugo. »

Bitfa,k a îki, M. Victor Hugo adres» an dnqdépvtii^ km iwaieÉl été fnofablesb lettre aûvame:

A MM. CoMnear, Defmsseûax^ Demear, GmlUrj a JattréUÊd, représentants du ftnpU belge.

:« ajolB 1871.

c Je tiens à vous remercier pobliqaement : non pas en mon nom, car qae sois-je dans de si grandes questions? mais an nom du droit, que vous avez voulu maintenir, et au nom de la vérité, que vous avez voulu édairdr.

«^ Vous avez agi comme des hommes justes.

• L'offre d'asile qu'a bien voulu me &ire l'éloquent promoteur de rinterpellation, M. Defuisseaux, m'a profondément toudié. Je n'en ai point usé. Dans le cas où les pluies de {Merre s obstineraient à me suivre, je ne voudrais pas les

-attirer sur sa maison.

« J'ai quitté la Belgique. Tout est bien.

M Quant au fait en lui-même, il est des plus simples.

• Après avoir flétri les ruines de la Commune, j'avais ciu de mon devoir de flétrir les crimes de la réaction. Cette égalité de balance a déplu.

n Rien de plus obscur que les questions publiques compliquées de queslions sociales. Celle obscurité, qui appelle l'enquête ei qui quelquefois embarrasse l'histoire, est acquise aux vaincus de tous les partis, quels quils soient; elle les couvre en ce sens qu'elle veut l'examen.

u Toute cause vaincue est un procès à instruire. Je pensais cela.

« Examinons avant de juger, et surtout avant de condamner, et surtout avant d'exécuter. Je ne croyais pas ce principe douteux. Il parait que tuer tout de suite vaut mieux!

'1 Dans la situation où est la France, j'avais pensé que le gouvernement belge devait laisser sa fronlière ouverte, se réserver le droit d'examen inhérent au droit d'asile, et ne pas livrer indistinctement les fugitifs à la réaction française, qui les fusille indistinctement.

'I Et j'avais joini l'exemple au précepte en déclarant que, quant i moi, je maintenais mon droit d'asile dans ma maison, et que, si mon ennemi suppliant s'y préseniait, je lui ouvrirais ma porte. Cela m'a valu d'abord l'allaque nocturne du 27 mai, ensuite l'expulsion en règle. Ces deux faits sont désormais connexes.

" L'un complète l'autre : le second protège le premier L'avenir jugera.

Ce ne sont pas là des douleurs, et je m'y résigne aisé-

— jument. Peut-être est-il bon quil y ait toujours un peu dans ma vie.

« Du reste , je persiste à ne pas confondre le belge avec le gouvernement belge, et, honoré d'une 1 hospitalité en Belgique, je pardonne au gouvememer remercie le peuple.

Recevez, messieurs, etc.

« Victor H ugo.

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