CHAPITRE VI
Affaire de la révocation de l'édit de Nantes.— Cet édit avait été arraché à Henri IV par les chefs du parti protestant. —Conduite du cardinal de Richelieu à l'égard de ce parti. — Motifs qui déterminèrent Louis XIV et le gouvernement. — Nombre des protestants à cette époque. — Premières mesures adoptées contre eux. — Fatale influence de Louvois dans la question. — Un intendant de province conseille les voies de douceur et les conférences. — Le chancelier Le Tellier lui défend d'en parler au roi. — Opinion de madame de Maintenon. — Cruelles instructions données par Louvois. — Instruction d'un commandant du roi en Languedoc a ses officiers. — Comment le duc de Noailles opérait des conversions dans cette province. — Illusions de madame de Maintenon , du P. La Chaise et de la cour à ce sujet.— Révocation de l'édit.
Il y a d'ordinaire, pour les gouvernements, une question dominante qui constitue la grande difficulté du moment, et vers laquelle se tournent les principaux efforts. Cette question fut, pour le ministère dont Le Peletier avait été appelé à faire partie, celle de la révocation de l'édit de Nantes. Jamais, on peut le dire, le pouvoir royal n'affecta, en France, par une simple décision, des intérêts aussi graves et aussi nombreux que dans cette occasion. Louis XI, Catherine de Mé-
dicis, le cardinal de Richelieu avaient, dans quelques circonstances capitales, usé de l'autorité d'une manière violente et despotique; mais Louis XI et Richelieu n'avaient frappé que des intérêts individuels, isolés, et, quant à la Saint-Rarthélemy, elle ne fut, tout porte à le croire, qu'un terrible accident dont les instigateurs n'avaient pas, dans tous les cas, prévu la portée. La révocation de l'édit de Nantes est l'acte du gouvernement de Louis XIV qui a eu le plus douloureux retentissement et que l'histoire a le plus sévèrement jugé. Cependant, il faut bien le reconnaître, la plupart de ces jugements portent l'empreinte d'une extrême passion. D'un autre côté, des documents importants, qui jettent sur la question un jour tout nouveau, n'ont pas encore été consultés. Il convient donc d'étudier avec soin, d'après ces documents, la marche que le gouvernement suivit dans cette déplorable affaire, et de faire à chacun, autant que possible, la part qui lui revient dans les longs malheurs qu'elle a engendrés.
La publication de l'édit de Nantes n'était pas spontanément émanée de la volonté de Henri IV; cet édit lui fut au contraire imposé par les chefs des réformés, qui profitèrent de la position fâcheuse où la prise d'Amiens, par les Espagnols, l'avait réduit, pour en obtenir des sûretés^ Sans parler des chambres mi-parties accordées aux réformés pour juger leurs procès, un des articles secrets annexés à l'édit stipulait une conces-
I Mémoires de Sully , 3 volumes in-i». Édition de l'abbé de l'Écluse, t. I, p. 484.
sion bien autrement importante, et qui dut évidemment être exigée : c'est celle qui autorisait les protestants à tenir consistoires^ colloques et synodes provinciaux et nationaux par la permission de Sa Majesté * . C'était, on l'a remarqué, admettre un État dans l'État et reconnaître aux protestants un privilège dont les catholiques même ne jouissaient pas. Aussi, l'opposition que firent ces derniers à l'édit fut-elle des plus vives. Les Universités, le Clergé, les Parlements adressèrent des remontrances au roi, et la vérification de l'édit traîna en longueur. Mais, la nécessité l'emportant, Henri IV dut user de son autorité. L'assemblée du clergé l'ayant exhorté à faire son devoir, il lui répondit qu'il en faisait autant de son côté. Puis il ajouta, ^vec sa feinte bonhomie : « Mes prédécesseurs vous ont donné de « belles paroles, mais moi, avec ma jaquette grise, « je vous donnerai de bons effets. Je suis tout gris au « dehors, mais je suis tout d'or au dedans. Je verrai « vos cahiers, et j'y répondrai le plus favorablement « qu'il me sera possible. » Quant au Parlement de Paris, après l'avoir prié de vérifier l'édit, il ajouta : « Ce que j'en ai fait est pour le bien de la paix; je l'ai « faite au dehors, je veux la faire au dedans de mon « royaume. Ceux qui empêchent que mon édit ne « passe veulent la guerre. Je la déclarerai demain à « ceux de la Religion, mais je ne la ferai pas, je les y « enverrai. J'ai fait l'édit, je veux qu'il s'observe; ma
' Collection des lois anciennes, par MM. Isambert, etc. , t . XV. — Édit de Nantes; articles séparés. Art. 34.
« volonté devrait servir de raison. On ne la demande « jamais au prince dans un état obéissant. Je suis roi, « je vous parle en roi; je veux être obéi K »
L'édit fut donc vérifié après une résistance de dix mois; mais Henri IV n'avait fait qu'aviser aux difficultés du moment, et il était évident que l'attitude menaçante des réformés l'avait entraîné beaucoup plus loin qu'une saine politique ne l'eût voulu. A sa mort, une régence inhabile, un pouvoir longtemps incertain et disputé, ayant suscité de nouveaux troubles, le parti protestant chercha encore une fois à agrandir son autorité aux dépens de l'autorité royale, et, sans l'énergie du cardinal de Richelieu, la guerre civile menaçait de s'étendre dans tout le royaume. En enjoignant, par un édit de 1629, aux religionnaires de poser les armes, le roi se plaignait qu'un grand nombre de protestants eussent suivi l'exemple de La Rochelle, et il déclarait criminels de lèse-majesté ceux qui ne se soumettraient pas dans la quinzaine 2. En même temps, Richelieu supprimait les synodes nationaux, et établissait pour maxime qu'à l'avenir il ne serait accordé de grandes dignités aux religionnaires, soit à la cour, soit aux armées, que dans les circonstances extraordinaires et pour les services les plus signalés K Un historien du XVIII® siècle a dit, en parlant de la prise et de la puni-
■ Mémoires de Sully, t. I, p. 583. Note tirée du Journal de l'Estoile.
a Collection des lois anciennes, t. XVI, p. 223.
^ Eclaircissement historique sur les causes de la révocation de l'édit de Nantes, 1788, t. I, p. 17.
tion de La Rochelle : « Ce fut un coup mortel pour le « calvinisme, et l'événement le plus glorieux et le plus « utile du ministère du cardinal de Richelieu K » En effet, depuis cette époque, le parti protestant n'inspira plus aucune crainte à la royauté, et l'on remarqua, lors des troubles de la Fronde, qu'il y était demeuré complètement étranger. Cependant, toute animosité n'était pas éteinte entre les deux reUgions, quoique, par suite de la culture des esprits et de l'adoucissement dans les mœurs qui en résultait, elle tendît toujours à décroître. Les pasteurs protestants donnaient surtout, à raison même de la faiblesse numérique de leurs coreligionnaires, l'exemple d'une grande violence de paroles. Ils déclaraient sérieusement, dans leurs prêches, que le Pape était Vante -Christ^ et appelaient, comme au temps de Luther, la religion romaine la grande prostituée de Bahylone. A quoi le clergé des campagnes, très peu éclairé % et à cause de cela môme très pas-
* Nouvel Abrégé chronologique , par le président Hénault , année 1629.
= Histoire de Bossuet, par M. de Bausset, t. IV, p. 90. — Eclaircissements historiques, t. I", p. 130 et suiv. — Mémoires du maréchal de Noailles. — Le maréchal insiste beaucoup sur l'insuffisance des prêtres. « Des conférences proposées entre des « prêtres catholiques et des ministres protestants n'eurent pas « lieu, dit-il, parce qu'on ne trouva point de docteurs catholi- « ques assez savants pour soutenir la cause de Dieu... » Il ajoute que les évêques et les prêtres négligeaient entièrement les moyens de conversion. La plupart des intendants écrivaient dans le même sens aux ministres, et demandaient qu'on leur envoyât des prédicateurs. « Une des choses qui retient le plus « les huguenots, disait M. d'Aguesseau, intendant du Langue-
sionné, répondait que la religion prétendue réformée était la concubine de Satan ^ ce qui, de part et d'autre, avançait beaucoup la question. Fréquemment appelées à venir au secours de la couronne par des dons gratuits, les assemblées du clergé exerçaient, par ce moyen, sur le gouvernement, une influence réelle dont elles cherchaient à profiter dans l'intérêt de la religion, et leurs cahiers revenaient invariablement sur les conséquences fâcheuses de l'édit de Nantes^ Enfin, une portion considérable du commerce français était alors entre les mains des protestants, et il existait dans les villes un parti nombreux qui , en dehors de toute préoccupation religieuse, ne voyait pas leur prospérité sans dépit et poussait le gouvernement à prendre contre eux des mesures de rigueur.
Quant à la royauté, si l'on recherche ses tendances, en ayant égard, comme il est juste de le faire, aux idées qui dominaient alors, on voit que des motifs puissants rentraînaient précisément vers ce système. L'essence du gouvernement était , à cette époque , celle de la monarchie pure, et, depuis la mort de Mazarin principalement, sa constante préoccupation paraissait être de niveler toutes les résistances que l'exercice du pouvoir royal avait autrefois rencontrées. Parlements, Noblesse, Communes, tous les grands corps de l'État, toutes les institutions , même les plus puissantes
• doc, le père du chancelier, est la quantité d'instructions qu'ils « reçoivent dans leur religion et le peu qu'ils en voient dans la « nôtre. »
' Eclaircissements historiques, t. I", p. 45 et suiv.
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et les plus respectées, avaient successivement subi ce niveau fatal, mais nécessaire. Avec de telles dispositions, l'espèce d'organisation donnée par Tédit de Nantes aux synodes de la religion réformée devait nécessairement paraître attentatoire aux prérogatives de la couronne. A la vérité, le cardinal de Richelieu avait singulièrement réduit l'importance des concessions arrachées à Henri IV ,• mais l'édit n'en existait pas moins, et il formait un contraste frappant avec les formes absolues du gouvernement. Il était, de plus, un témoignage en quelque sorte vivant de l'obligation où s'était trouvée la royauté de composer avec un parti hostile. On s'explique donc très bien le désir .qu'elle devait avoir de supprimer l'édit de Nantes, soit pour effacer de fâcheux souvenirs, soit pour rentrer sur ce point, comme elle l'avait fait successivement sur beaucoup d'autres, dans le plein et entier exercice de la plus complète autorité.
Mais, indépendamment des considérations qui précèdent, le pouvoir royal était encore poussé dans cette voie par des motifs d'un autre ordre et beaucoup plus graves. Depuis la paix des Pyrénées, les puissances contre lesquelles Louis XIV eut à soutenir ses principales guerres furent, à l'exception de la Savoie, des puissances protestantes. Telles étaient une partie de l'Allemagne, la Hollande et l'Angleterre. Or, ces deux dernières inspiraient de justes appréhensions au gouvernement, à cause des facilités qu'elles avaient pour débarquer des troupes sur les côtes de l'Océan, où une grande partie de la population proies-
tante du royaume se trouvait réunie \ L'importance de cette population, vers le milieu du xvii^ siècle, n'a jamais été bien connue, mais tout porte à croire qu'elle dépassait un million d'individus ^. Il y avait donc là pour le ^gouvernement un péril réel. « Les étrangers « habitués icy fomentent de leur costé le désordre, « écrivait en 1 675 l'intendant de Guyenne à Colbert,
* Bibliolh. roy., Mss., supp. Franc. 1877B. Oisivetés de M. de Vauban, ou ramas de plusieurs Mémoires de sa façon sur différents sujets, t. II, p. 401. — Mémoire qui prouve la nécessité de mieux fortifier les costez du goulet de Brest qu'ils ne l'ont esté du passé.
2 II est singulier que le gouvernement n'eût pas cherché à se rendre compte, avant d'en venir à des mesures de rigueur contre les protestants, du nombre auquel ils pouvaient s'élever dans le royaume ; cependant le fait est constant. On lit, en effet, dans une lettre de Louvois au marquis de Boufflers, qui commandait des troupes dans le Béarn, lettre datée du 31 juillet 1685 : « Sa Majesté a vu, par les lettres de M. de Ris (intendant « de la Guyenne), qu'il y avait 150,000 religionnairesdans son « département. Elle n'est pas encore informée du nombre qu'il » y en a dans la généralité de Montauban, où cependant Sa « Majesté ne doute point qu'il y en ait un très-grand nombre. »
Rulhière dit que, d'après les catholiques, il n'y avait en France, lors de la révocation de l'édit de Nantes, que 600,000 protestants. D'après ceux-ci, au contraire, ils étaient près de 2 millions. On vient de voir qu'il y avait, dans la seule généralité de Bordeaux, 150,000 protestants. On lit, en outre, dans une lettre du maréchal de Noailles à Louvois, qu'il y en avait240,000 dans la province du Languedoc. Le Béarn, le Poitou, laNormandie en contenaient aussi un très-grand nombre. Enfin, puisqu'il y en avait près de 400,000 dans deux provinces, il est évident que le chiffre de 600,000 est très inférieur à la vérité; celui de million paraît donc devoir s'en rapprocher beaucoup plus.
« et je ne croy pas, Mo.iSieui-, vous devoir laire qu'il « s'est tenu des discours très iusoloiis sur raucioinie « domination des Anglois, et si le roy d'Anylelerre « vouloit profiter de ces dispositions et faire une des- « cenle en Guyenne^ où le part y des religionnaires est « très fort, il donneroit dans la conjoncture présente « beaucoup de peine \ » Qu'on ajoute à cela les tendances démocratiques des prolestants, les souvenirs de la révolution d'Angleterre encore vivants, et le danger imminent dont les Stuarts étaient de nouveau menacés. Il est impossible que toutes ces considérations n'aient pas exercé une grande influence dans les conseils du gouvernement, et on ne saurait douter qu'elles n'aient déterminé, en partie, le choix du système qu» finit par prévaloir.
Les premières mesures qui furent prises datent de 1663. A cette époque, Louis XIV avait cru devoir, subies instances extrêmement pressantes de l'assemblée du clergé , rapporter la clause de l'édil de Nantes qui reconnaissait aux protestants convertis le droit de revenir à leur religion.
Trois ans après, en 1666, on proposa d'etablii' des conférences publiques dont le résultat, convenu d'avance, aurait servi de prétexte à des mesures coërcitives dans l'intérêt des conversions. Consulté à ce sujet, ïurcnne dit au roi qu'il était bon d'examiner, avant de rien faire, les conséquences du parti proposé, attendu que « le trop de zèle et le désir que les choses ne finis « sent comme on le souhaitait pouvaient causer de l'ai-
* Histoire de Colbert, chap, XVIII, p. 365.
« grour et attirer une réputation de violence parmi les « étrangers , sans amener de conversions. » Turenne conclut en disant « qu'on devrait se contenter de nom- « mer, dans chaque canton où il y avait des pro- « testants, une personne sage et de science, à laquelle « on remettrait tous les articles controversés , avec les « explications que les habiles gens y donnaient , qui « s'informerait sous main du sentiment des ministres « du canton, leur parlerait, avertirait le roi de leurs « dispositions, et ferait surtout le moins de disputes «qu'il se pourrait'. » Enlin, en 1670, on proposa de nouveau au roi de gagner une cinquantaine de ministres , de les assembler en synode , d'ouvrir une conférence dans laquelle les pasteurs se réuniraient à l'Église, de révoquer.ensuite l'édit de Nantes comme inutile, et d'obtenir du Pape une dispense de quelques pratiques en faveur des calvinistes scrupuleux. C'était, disait l'auteur du projet, le plan du cardinal de Richelieu, s'il eût vécu ^. Mais ce plan fut aussi écarté , ou du moins ajourné.
Telles étaient donc les mesures qui étaient adoptées ou que l'on proposait à Louis XIV, pendant que Colbert était encore tout-puissant, alors que madame de Montespan était au comble de la faveur, et avant que madame de Maintenon et le Père La Chaise eussent paru à la Cour. Et quelques-unes de ces mesures étaient ap-
* Œuvres de Louis XIV, t. VI, pièces historiques, — Avis du vicomte de Turenne sur ce qui regarde la religion prétendue réformée^ année 1660-
" Eclaircissements historiques, t. l®^ p. ^^3 et suiv.
puyées, bien qu'avec une grande réserve, par un des hommes les plus sages, les plus sensés et les plus modérés de son temps, par un protestant, l'illustre Turenne, deux ans avant sa conversion ^ !
On peut voir maintenant si , au point de vue purement politique, le gouvernement n'avait pas un intérêt réel à diminuer l'importance du parti protestant. On s'explique en outre, tout en le déplorant, qu'un moment vint où il ne fut plus possible à Louis XIV de résister à des conseillers impatients , dont quelques-uns d'ailleurs, tels queLouvois, agissant en dehors de toute suggestion religieuse , n'avaient d'autre but que d'avancer la solution de la question qui préoccupait le plus le pouvoir, et de le débarrasser pour toujours, au moyen d'un effort violent, mais passager, des embarras qu'elle lui causait depuis si longtemps.
Cette impatience et ce désir d'en finir se révélèrent d'une manière frappante dès le commencement de l'année 1679, par la démolition d'un temple dans les Cévennes, en punition, dit l'arrêt, de l'insulte faite au curé portant le Saint-Sacrement à un malade, par le renouvellement de l'ordonnance de 1 663 contre les relaps et par la suppression d'une chambre mi-partie établie à Casteluaudary. A dater de cette époque, les édits se succèdent et deviennent de jour en jour plus sévères. C'est évidemment de cette fatale année que date le discrédit où tomba Colberl , après avoir eu pendant si
* La conversion de Turenne eut lieu le 23 octobre 1668. — Voir VHistoire de Bossuet. t. l", et l'Abrégé chronologique du président Hénault, année 1668.
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longlemps la haute main dans le Conseil. Désormais , Louvois va dominer, et l'on s'en aperçoit à la multiplicité des édits qui s'appesantissent coup sur coup sur les protestants. Qu'on imagine les dispositions les plus arbitraires , les plus iniques. Une déclaration do 1680 oblige les juges à se transporter chez les religionnaires malades pour savoir s'ils veulent se convertir ; une autre déclaration reconnaît aux enfants des protestants âgés de sept ans le droit d'abjurer; les enfants issus de mariages mixtes sont déclarés illégitimes et incapables de succéder à leurs parents. En même temps, il est vrai, un édit du 19 mai 1681 enjoignait à divers gouverneurs, lieutenants généraux et intendants, d'instruire contre des catholiques qui, à Grenoble, à Houdan , à Saintes, h la Ferlé-Vidame , à Vendôme, avaient assailli des protestants dans leurs temples. Le même édit reconnaissait « qu'en Poitou on « exerçait plusieurs violences contre ceux de la reli- « gion prétendue réformée, on les menaçait, et l'on mal- « traitait leurs ministres, pour exciter une sédition el « forcer ceux de ladite religion de l'abandonner. » Mais , quelques ministres s'étant exagéré la portée de cet arrêt, et ayant prétendu « que le roi désavouait les <i exhortations faites de sa part au peuple d'embrasser « la religion catholique, » un nouvel arrêt, en date du 4 juillet 1681, déféra les ministres qui s'étaient rendus coupables « de ces insolences » à la juridiction arbitraire et draconienne des intendants.
En même temps , ces derniers reçurent l'ordre de protiler des moindres prétextes pour faire démolir un
grand nombre de temples , et pour forcer à s'expatrier tous les pasteurs qui résisteraient à l'influence d'une caisse secrète, alimentée au moyen du droit de régale que Louis XIV avait justement revendiqué depuis peu, et que la cour de Rome lui contesta vainement avec une ténacité qui ajouta encore à toutes les causes de mésintelligence qui existaient alors entre les deux gouvernements et faillit diviser le clergé français ^ . Mais, comme il fallait s'y attendre, ce genre de
' Jusqu'à Louis XIV, les papes avaient touché le produit que rapportaient les bénéfices vacants, dans l'intervalle do la mort des titulaires à leur remplacement. Louis XIV trouvant, avec raison, une pareille prétention exorbitante, voulut y mettre uf ternie et s'attribua ce produit, par droit de régale. Tout lo monde sait la résistance du gouvernement pontifical à celle mesure; mais ce qui est moins connu, c'est qu'elle fut en quelque sorte la cause des célèbres ordonnances de 1682 sur la constitution du clergé. L'extrait suivant des Mémoires de l'abbé Ledieu, secrétaire de Bossuet , à qui la préparation des ordonnances avait, comme on sait , été confiée, jette un jour curieux sur la question : « Je demandai un jour à M. de Meaux, « dit l'abbé Ledieu , qui lui avait inspiré le dessein des propo- « sitions du clergé sur la puissance de l'Église; il me dit que « M. Colbert, alors ministre et secrétaire d'Etat, en était véri- « tablement l'auteur, et que lui seul ?/ avait déterminé le roi. « M. Colbert prétendait que la division que l'on avait avec « Rome sur la régale était la vraie occasion de renouveler la « doctrine de France sur l'usage de la puissance des papes; « que, dans un temps de paix et de concorde, le désir de con- « server la bonne intelligence, et la crainte de paraître être le « premier à rompre l'union, empêcheraient une telle déci- « sion , etc., etc. » Histoire de Bossuet., par M. de Bausset. Ainsi; le même ministre qui avait restauré les finances, organisé
lOâ LE GOUVERNEMENT
persuasion n'agissait que sur la partie gangrenée de la population protestante , exaspérait les religionnaires de bonne foi, et, en définitive, ne produisait guère que des relaps. Le préambule d'une ordonnance de 1679 constate le fait en ces termes : « Nous avons été informés que , dans plusieurs pro- « vinces de notre royaume , il y en a beaucoup qui , 0 après avoir abjuré la religion prétendue réformée 0 dans l'espérance de participer aux sommes que « nous faisons distribuer aux nouveaux convertis, y «retournent bientôt après'.» A la vérité, les listes de conversions obtenues de la sorte avaient servi à persuader au roi qu'il dépendait de lui de ramener en peu de temps et sans effort, quand il le voudrait, tout son royaume à la foi catholique. Or, la réalisation de ce projet s'accordait trop bien, d'une part, avec ce que beaucoup de personnes croyaient être le bien de l'État , de l'autre, avec les convictions et les tendances religieuses du temps, pour que, au lieu de chercher à la détromper, tous ceux qui approchaient de la Cour ne se fissent au contraire un devoir d'ajouter, quand cela leur était possible , à ses illusions.
Les affaires concernant la rehgion protestante étaient
radministration, supprimé une partie des barrières intérieures, fait réformer lous les codes, saisit aussi, avec une habileté consommée, l'occasion qui se présenta de faire consacrer de nouveau l'indépendance, sagement limitée, de l'Église gallicane. On aime à voir Colbert et Bossuet, ces deux grands génies, ces deux esprits si nets et si fermes , se concerter pour atteindre un but aussi noble, aussi élevé !
' Eclaircissements historiqupSy t, I, p, 450.
alors dans les attributions du secrétaire d'État Chàteauneuf de la Yrillière, homme faible et d'une impor tance politique très secondaire, s'il faut en juger par le rôle qu'il remplit dans ces graves conjonctures. Autant Chàteauneuf se laissait effacer et amoindrir , autant Louvois mettait de soin à s'emparer des grandes questions. Au mois d'avril 1 681 , ce dernier fit rendre une ordonnance qui, sous l'apparence d'une grâce, devint bientôt un des moyens d'action les plus puissants et les plus terribles contre les protestants. Cette ordonnance, par laquelle le roi accordait à tous ceux qui se convertiraient l'exemption du logement des gens de guerre "pendant deux ans ^ suffit pour faire passer les affaires de la religion réformée dans les attributions du département de la guerre, et en donna, par conséquent, la principale direction à Louvois. Ce fut l'origine de ces dragonnades dont le nom est resté si tristement célèbre. Dociles à l'impulsion du ministre de la guerre, la plupart des gouverneurs et des intendants s'empressèrent d'opprimer les protestants , dont un grand nombre chercha dès lors un asile à l'étranger, notamment en Angleterre, où une ordonnance récente conférait des privilèges à tous ceux de la religion réformée qui passeraient dans ce royaume. Bientôt pourtant, Louvois fut obligé, pour se conformer aux ordres du roi , de modérer l'ardeur des intendants, et de révoquer, bien contre son gré, celui du Poitou, dont le zèle l'avait trop bien servi. Il en résulta un nouveau temps d'arrêt dans ce système de rigueur vers lequel le poussait sa nature, et dont
son père , le chancelier Le Tellier , élait d'ailleurs le moteur. Les Mémoires d'un ancien intendant de la Généralité de Montauban , dans la province duquel le nombre des religionnaires était considérable, fournissent à ce sujet des documents certains ^ Le 6 août 1681, Nicolas-Joseph Foucault écrivit au P. La Chaise, avec lequel il était lié, pour lui faire connaître que les ministres et les principaux religionnaires de Montauban manifestaient l'intention de retourner à l'Église romaine. Foucault ajoute « que leur conversion attire- « roit infailliblement celle de toutes les villes du Rouer- « gue et du Bas-Languedoc, qui ne cherchoient qu'une « porte honneste; qu'ils demandoient, pour sauver leur « honneur, qu'on fit une conférence où les points con- « troversés seroient agités ; que c'estoit la seule voye « pour faire réussir le grand projet des conversions ; « que celles des rigueurs , des privations d'emploi , des <i pensions et des grâces^ seroient inutiles. »
« Ayant fait depuis la même proposition à M. le « chancelier Le Tellier, dans un voyage que j'ai fait « à Paris, poursuit l'intendant de Montauban, il la « rejeta absolument, disant qu'une pareille assemblée « auroit le même succès que le colloque de Poissy^;
' Bihliotl). nationale. M>s., suppl. français, no 150, 1 \ol. infolio. Mémoires de mrssire Nicolas-Joseph Foucault, conseiller d'Esfat ordinaire, chef du conseil de S. A. R. madame Elisabeth-Charlotte de Bavière, palatine du Rhin, duchesse douairière d'Orléans; à la date indiquée.
2 • Colloque de Poissy accordé par la reine (Callicrine de « Médicis) aux instances des chefs des liuguenots. Le cardinal de
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« que le Pape trouveroit. mauvais que l'on fist une « pareille conférence sans sa participation, et me défen- « dit d'en parler au Roy. Sa timidité naturelle dans « une entreprise qu'il jugeoit périlleuse est peut-être « cause que l'ouvrage des conversions, qui auroit 0 pu réussir par les conférences soutenues d'autres » moyens doux, acoustéla ruine d'un si grand nombre « de religionnaires, et la perte du commerce et des « arts. »
Ainsi, dès cette époque, les esprits étaient, comme on voit, profondément divisés sur le système qu'il convenait d'adopter à l'égard des protestants, et un intendant qui depuis se fit remarquer par la vigueur avec laquelle il les poussa', inclinait alors aux moyens de douceur, qui étaient évidemment ceux que le roi eût préférés, puisque les ministres défendaient de lui en parler. La même hésitation se produisit, d'ailleurs, toutes les fois que Louis XIV reçut des avis sincères sur les troubles que les moyens employés pour hâter
« Tournoi! eut la sagesse de s'y opposer ; mais la vanité du car- « dinal de Lorraine, qui comptait y briller, le fil accepter. Théo- « dore de Bèze portail la parole pour les huguenots. » Abrégé « chronologique du président Hénault, année 1561.
« Le 5 avril 1684, Nicolas Foucault, alors intendant du Béarn, écrivait au chancelier Le Tellier qu'une des principales raisons que les religion naires opposaient aux missionnaires élait que le roi permettait 1 exercice de la religion prétendue réformée, ce qui marquoit la nécessité de leur ostcr les cinq temples qu'ils avaient en Béarn. Rulhière accuse Foucault d'avoir perfectionné plusieurs modes de torture et d'y avoir soumis les protestants. {Eclaircissements historiques, t. I, p. 291.)
les conversions, les excès des troupes et la rigueur inouie de quelques intendants avaient occasionnés. Cette incertitude cent fois plus funeste aux protestants eux-mêmes qu'an système de rigueur, uniformément suivi, réveilla bien souvent des espérances presque aussitôt étouffées, prolongea la lutte , et compromit, en partie, le succès d'une œuvre qui avait pourtant coûté si cher.
Tant que Colbert vécut, les protestants eurent au moins un défenseur. Dès que ce ministre eut fait place à Le Peletler, aucune dissidence ne se manifesta plus dans le Conseil sur la nécessité de prendre à leur égard des mesures définitives et de se débarrasser de la question. Il y eut même alors, à ce sujet, une sorte d'émulation entre les divers ministres. On a vu comment Louvois s'était emparé de la direction de cette affaire. La lettre suivante, écrite par madame de Maintenon le 1 3 août 1 684, montre les nouvelles dispositions de la Cour à ce moment. « Le Roi a dessein de travailler à la conversion « entière des hérétiques ; il a souvent des conférences « là-dessus avec M. Le Tellier et M. de Châteauneuf, « où l'on voudrait me persuader que je ne serais pas « de trop. M. de Châteauneuf a proposé des moyens « qui ne conviennent pas. Il ne faut point précipiter « les choses. // faut convertir et non pas persécuter. « M. de Louvois voudrait de la douceur, ce qui ne « s'accorde point avec son naturel et son empresse- « ment de voir finir les choses. Le roi est prêt à faire « tout ce qui sera jugé le plus utile au bien de la reli- « gion. Cette entreprise le couvrira de gloire devant
» Dieu et devant les liommes. Il aura fait rentrer tous « ses sujets dans le sein de l'Église, et il aura dé- « truit l'hérésie que tous ses prédécesseurs n'ont pu « vaincre. »
Or, la correspondance même de Louvois fait voir en quoi consistaient, dans la pratique, ses moyens de conciliation. Tout en approuvant avec son siècle le fond du projet, une femme d'un grand esprit, et qui, bien que nièce de madame de Maintenon, vécut tout à fait libre de sa tutelle, et contrairement à ses recommandations, madame de Caylus a dit que « Louvois eut peur, voyant « la paix faite, de laisser trop d'avantage sur lui aux « autres ministres, et voulut, à quelque prix que ce « fût, mêler dn militaire dsius un projet qui ne voulait « être fondé que sur la charité et la douceur K » En 1 685, une armée avait été rassemblée à la hâte sur les frontières d'Espagne, dans la prévision d'événements qui ne se réalisèrent pas. Les troupes étant devenues disponibles, Louvois parvint à persuader au roi qu'il suffirait qu'elles se montrassent dans les provinces du Midi où il y avait le plus de protestants pour obtenir sans violence de nombreuses conversions. Fort de cette autorisation, le ministre revint à son ancien projet des conversions par logements, et, le 31 juillet 1685, il donna ordre au général marquis de Boufflers d'envoyer successivement, dans toutes les communes où il le jugerait nécessaire, de la cavalerie, de l'infanterie ou des dragons, qui devraient loger entièrement chez
* Souvenirs de madame de Caylus ( collection Petitot , t. LXVI, p. 370).
les reli'gionjiaires ci y demeurer jusqu'à ce que ceux-ci fussent convertis, pour passer ensuite chez d'autres. Le maréchal de Noailles, qui avait été chargé de diriger ces mouvements de troupes dans le Languedoc, fait connaître en outre que, dans quelques circonstances, le nombre des hommes logés de la sorte chez une même famille protestante s'éleva jusqu'à cent, et que chaque cavalier avait droit , en sus du logement , à 20 sous par jour \
Quelque temps après sa première instruction, le 30 août 1685, Louvois écrivait au marquis de Boufflers : « Je vous supplie de vous souvenir de ce que je « vous ai déjà mandé plusieurs fois, qui est qu'il faut « tâcher de multiplier les conversions, sans se vouloir « attacher à ce qu'elles soient générales, ni que les « plus riches se convertissent, et qu'il suffît, quant à « présent, de faire diminuer considérablement le nom- « bre des religionnaires. »
Enfin, le même ministre écrivait, dans une autre circonstance, à un commandant de province : « Sa Mail jesté veut qu'on fasse sentir les dernières rigueurs « à ceux qui ne voudront pas suivre sa religion, et « ceux qui auront la sotte gloire de vouloir rester les « derniers doivent être poussés jusqu'à la dernière « extrémité ^. »
« Eclaircissements historiques, etc., t. l^passim, d'après les lellres et mémoires originaux cités par Rultiière.
2 Eclaircissements historiques , etc. , t. I , p. 302 et 34j, Ce dernier extrait se trouve aussi dans le Siècle de Louis XIV, de Voltaire, ch. XXXVI, du Calvinisme. On sait que Voltaire est
Ces instruclions, il est aisé de le comprendre, ne lardèrent pas à porter leurs l'ruils. De tous les côtés, les intendants et commandants des provinces écrivirent à la Cour que les troupes n'avaient en effet qu'à se montrer pour opérer des conversions innombrables. En '1684, l'intendant duBéaru constatait sur son journal que, « depuis son retour dans la province, il s'étoit « converti onze cents protestants, et qu'il y avoit « beaucoup de genlilhommes ébranlés qui seroient « déterminés par des pensions ^ » La présence des cavaliers et des dragons opéra instantanément de bien autres prodiges. Persuadés avec raison, il faut le dire, qu'une abjuration arrachée par de tels moyens était sans conséquence, désireux, pour la plupart, de s'assurer ainsi la possibilité de faire les dispositions nécessaires pour passer à l'étranger, un grand nombre de protestants signaient sans difficulté de leur nom, ou d'une simple croix s'ils étaient illettrés, les listes de conversion qu'on leur présentait. Dans les premiers jours du mois de septembre 1685, Louvois écrivait à son père : « Il s'est fait 60,000 conversions dans la « Généralité de Bordeaux et 20,000 dans celle de « Montauban. La rapidité dont cela va est telle qu'il ne « restera pas 1 0,000 religionnaires dans toute la Gé-
une autorité historique fort suspecte. 11 est possible d'ailleurs que Rulhiere, qui a compulsé la correspondance de Louvois au dépôt de la çuerre , y ait vu la lettre d'où ce passage paraît avoir été extrait; mais c'est un point sur lequel il a omis de s'expliquer.
' Miimoires de Nicolas-Joseph Foucault, etc.
« néralilé de Bordeaux où il y en avait 1 50,000 le 1 5 « du mois passé. » A la même époque, le duc de Noailles aaiionçait dans une dépêche la conversion des villes de Nîmes , Uzès , Alais Villeneuve , etc. « Les plus considérables de Nimes, écrivait-il à Lou- « vois, firent abjuration dans l'église le lendemain de « mon arrivée. Il y eut ensuite du refroidissement, et « les choses se mirent dans un bon train par quelques « logements que je fis faire chez les plus opiniâtres. » Ces opiniâtres étaient sans doute de ceux chez chacun desquels on logea cent hommes. « Je me dispose « à aller parcourir les Cévennes, mandait le duc de « Noailles dans une autre lettre, et j'espère qu'avant
« la fin du mois il ne restera plus un huguenot »
Puis enfin, dans une dépêche postérieure : « Le nombre « des religionnaires de celte province est d'environ « 240,000 hommes, et quand je vous ai demandé « jusqu'au 25 du mois prochain pour leur entière con- « version, j'ai pris un terme trop long, car je crois « qu'à la fin du mois cela sera expédié K »
Personne , à la vérité , ne se faisait complètement illusion sur le vrai sens de ces conversions ; mais, disait madame de Maintenon, « si les pères sont hypocrites, « les enfants seront catholiques. » Envisageant la question d'un autre point de vue, Louvois écrivait, le 9 octobre 1685, à Lamoignon deBàville, intendant du Languedoc 2 : « C'est un bien que la soumission des reli-
' Eclaircissements historiques, etc., 1. 1, p. 304, 315 et 318,
2 Cet intendant devint plus tard la terreur des protestants de
la province, et il a passé, avec Nicolas Foucault, pour le fauteur
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« gionnaires soit générale ; mais il faut prendre garde « que cette soumission unanime ne maintienne entre « eux une espèce de cabale, qui ne pourrait être par la « suite que fort préjudiciable. »
Quoi qu'il en soit, leslistes de conversion trompèrent, éblouirent la Cour. Persuadé qu'il suffirait désormais, pour faire tomber toutes les résistances , de frapper les esprits par un grand coup , le roi signa , le 1 8 octobre 1685, la révocation de l'édit de Nantes, par le motif, disait l'arrêt, « que ses soins avoient eu la fin qu'il « s'étoit proposée, puisque la meilleure et la plus grande « partie de ses sujets de ladite R. P. R. avoient em- « brassé la catholique \ »
des mesures acerbes qui furent successivement adoptées contre les religion naires. Sa famille a cherché à le disculper de ce reproche. (Voir la Vie du président de Lamoignon , par Gaillard.) Elle a prétendu qu'il ne poussait les prolestants avec vigueur que pour éviter d'en venir aux dernières extrémités, et Ruihièrea vu, dit-il, une lettre de lui, du 4 3 avril 1708, dans laquelle il s'exprime ainsi : « Je n'ai jamais été d'avis de révoquer l'édit de « Nantes. » Quoi qu'il en soit, le chancelier d'Aguesseau, dont le père était intendant en même temps que Bâville, parle de ce dernier comme d'un homme porté pour les partis extrêmes et violents. Bâville fut intendant du Languedoc pendant vingtcinq ans sans obtenir la permission de venir une seule fois à Paris. Les minisires le tenaient , disait-on , éloigné par jalousie et dans la crainte qu'il ne cherchât à les supplanter. Il est plus probable que l'état de fermentation constant de sa province, depuis le commencement de la persécution dirigée contre les protestants, y rendait sa présence indispensable. Les Mémoires du temps l'appellent le Roi du Languedoc.
• M. Leber signale, dans le riche et précieux Catalogue des livres imprimés et manuscritsde sabibliolhèque, etc. (3 vol. ia-8),
Puis, quelques jours après, madame de Maintenon écrivait : « Le roi est fort content d'avoir rais la der- « nière main au grand ouvrage de la réunion des lié- « tiques à l'Église. Le P. de La Chaise a promis qu'il « n'en coûterait pas une (joutfe de sang , et M. de Lou- « vois dit la même chose ' . » La facilité des conversions
un livret exlrêmemenl rare intitulé : Croisade des protestants, ou Projet sur l'institution des chevaliers de Saint-Paul. (Cologne^ Pierre Marteau, 1684, in-12.)— «Le projet de l'auteur, dit « M. Leber, n'aurait tendu à rien moins qu'à soulever tous les « princes protestants contre les pays catholiques, et à fonder un « ordre de chevalerie religieux et militaire, dont la mission eût « été de pourchasser et d'exterminer les catholiques partout où « ils se seraient opposés aux progrès de la réi'orine. » M. Leber se demande, à ce sujet, si la révocation de l'Édit de Nantes, mûrie depuis longtemps, mais qui ne devait s'accomplir que lentement et par degrés insensibles, n'aurait pas été précipitée par le projet de croisade dont il s'agit. Il y a lieu de croire que, si l'édit de révocation a été brusqué, comme cela d'ailleurs paraît probable, c'est par suite des motifs exposés plus haut, en même temps que par le désir très naturel et très politique de ne pas laisser la question a moitié résolue , c'est-à-dire la population protestante du royaume agitée et mal disposée pour le cas où la France, ce qui pouvait arriver d'un moment à l'autre, aurait eu une guerre à soutenir avec quelque puissance prolestante. Dans tous les cas, la menace du plan de croisade proposé aux protestants, car M. Leber reconnaît lui-même qu'il ne s'agissait que d'un projet individuel, n'a pu, il me semble, exercer qu'une intluence très lointaine et très secondaire sur la grave détermination adoptée par le gouvernement.
■ D'après l'abbé de Choisy (Mémoires , livre IV), Louis XIV aurait signé l'édit de révocation malgré l'opposition d'une partie de son Conseil^ qui eût préféré les voies de douceur. Cette assertion est en contradiction avec tous les faits bien établis
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obtenues par la seule menace des logements de troupes causa sans doute l'illusion de Louis ^^V et du P. La Chaise; mais on peut juger, par les extraits même de la correspondance de Louvois , de la sincérité de ses promesses.
Ainsi se trouva , sinon résolue, mais tranchée, après des hésitations infinies , la question qui , depuis plus d'un siècle, avait occasionné tant d'embarras au gou vernement , soit par elle-même, soit comme prétexte. Mais, lorsqu'elles ne sont pas combinées par une intelligence vraiment supérieure, les mesures énergiques
qui précèdent. Seul , dans son Conseil , Louis XIV paraît, au contraire, avoir été pour le parti de la conciliation et des ménagements, tandis que Le Tellier, Louvois, Châteauneuf, et très probablement Le Pelelier, tout dévoué à Le Tellier, étaient d'un avis opposé. Ces dispositions de Louis XIV vont bientôt ressortir, du reste, d'une manière évidente, de nouveaux documents officiels et inédits.— L'abbé de Choisy dit dans un autre passage du livre IV de ses Mémoires que « Louis XIV fit impri- « mer à ses dépens pour plus de 80,000 francs de livres de « piété à l'usage des protestants, et qu'il les faisait distribuer « dans les provinces. » Ce fait est exact , et ce fut Bossuet qui donna ce conseil au roi. On imprima de la sorte cinquante mille exemplaires de la traduction du Nouveau-Testament du père Amelotte , et un pareil nombre d'e\emplaires des Prières de la liturgie, traduites en français. « C'était, dit M. de Bausset, « la manière la plus simple et la plus sûre de désabuser la mul- « tilude, à qui ses ministres avaient persuadé que l'Église ca- « tholique voulait cacher au peuple la connaissance des livres « sacrés et des Prières de la liturgie, et que c'était par ce mo- « tif qu'elle s'obstinait à célébrer le culte public dans une lan- « gue inconnue au vulgaire. • {Histoire de Bossuet, t. IV, p. 83, note.)
Ui LE GOUVERNEMENT
sont pleines (le périls. C'est dans de telles circonstances que le génie d'un cardinal de Richelieu eût surtout été utile à la France. Au lieu de cette puissante volonté mêlée de tant de pénétration, la royauté n'eut à son service que la force matérielle, sans ménagements ni palliatifs, telle que la comprenait l'impérieux Louvois. Aussi, loin de se calmer par suite de la révocation de l'édit de Nantes, la lutte recommença bientôt, et devint, principalement sur quelques points, plus vive et plus acharnée qu'auparavant.