‹ Le gouvernement de M. Thiers, 1870-1873Chapitre 5 sur 18 · FIN MAI · texte numérisé non relu

FIN MAI

Audience secrète. — Le comte d'Arnim s'enferme dans une réserve inquiétante. Il demande au président de la République une audience secrète, dans une lettre d'un ton singulier :

Monsieur le Président, j'ai besoin d'avoir avec vous une petite causerie de conspirateur dont les journaux ne crient pas les détails sur les toits. Si vous pouvez me recevoir, demain, vers midi, je viendrai à Versailles ou en chemin de fer ou à cheval. — P. -S. Pour me donner un air mystérieux, j'entrerai par la porte du côté de M. de Rémusat.

M. Thiers, un peu surpris, répond avec beaucoup de sagesse :

Nos entrevues sont bien légitimes et même patriotiques, puisque, vous et moi, nous servons notre pays de notre mieux (1).

Il reçoit l'ambassadeur à l'heure dite. M. Thiers n'apprend rien que de nouvelles difficultés au sujet des délais des paiements et de l'évacuation, au milieu desquelles il croit démêler des calculs d'hummes d'affaires et de financiers (2),

Pression exercée par Berlin. — Le 27 mai, jour de l'ouverture du débat, M. de Saint -Valher avait, de son côté, reçu l'avis que les dispositions s'aggravaient en Allemagne. M. le général de Manteuffel et M. de Treskow, stylés par Berlin, lui confirment :

Que leurs nouvelles sont mauvaises, que les méfiances augmentent envers nous, que les suppositions de l'arrièrepensée, chez nous, de recommencer la guerre se multiplient ; on répète que nous n'avons pas fait de propositions sérieuses pour l'anticipation des paiements et que nous cherchons à endormir la vigilance du gouvernement prussien au moyen de fausses négociations ; dans l'entourage de l'empereur, les

(1) Occupation et Libération, t. I, p. 331.

(2) Notes et Souvenirs, p. 295 et 440,

128 l'apogée

militaires s'agitent et le souverain est en proie à de graves préoccupations.

Et les choses vont ainsi, s' accentuant de jour en jour. Cédant aux instances de M. de Saint-Vallier, dont l'impressionnabilité sert visiblement les desseins du gouvernement allemand, le général de Manteuffel lui fait connaître, en grande confidence, que

M. de Moltke lui recommande de prendre des précautions ; la probabilité d'une reprise d'hostilités de la part de la France paraissant augmenter.

On ajoute que l'armée française est déjà bien plus belle, plus forte et plus redoutable qu'elle ne l'était avant nos revers ; que nous l'augmentons journellement ; que nous faisons revenir, peu à peu, d'Afrique les troupes les plus sûres et les plus éprouvées et que, ces jours derniers encore, deux nouveaux régiments sont arrivés d'Algérie (1).

On parle d'une nouvelle guerre. — De Saint-Pétersbourg, même note pessimiste. Le général Le Flô écrit, le 23 mai :

Il est certain que tous les rapports des agents russes en Allemagne s'accordent à représenter le parti militaire comme animé des plus mauvaises dispositions et livré à une agitation très hostile contre nous ; il est certain également qu'on exprime publiquement le regret haineux de ne pas nous avoir assez battus, assez suppliciés et qu'on proclame très haut la nécessité d'une nouvelle guerre... Ce langage a été tenu, ici même, par le prince Guillaume de Bade... Le monde officiel de Saint-Pétersbourg ne croit pas à la bonne volonté de M. de Bismarck de traiter sérieusement avec nous... Le bruit s'est répandu hier à la Bourse que M. d'Oubril (ambassadeur de Russie à Berlin) aurait écrit, à la suite d'un entretien avec M. de Bismarck, que celui-ci aurait dit qu'en raison de l'état

(1) Occupation et Libération, t. I, p. 350.

Page 1