FAITS TIRÉS DE L'ÉTAT NORMAL
Il reste considérable dans les consciences normales. Nous avons tous naturellement Vidée de ce que nous voyons faire, nous n'y prenons pas garde, elle entre *n nous discrètement, sournoisement, «par l'escalier de service1», elle s'installe et, n'étant pas surveillée, peut agir à sa fantaisie. Elle en profite pour déclencher les actes.
Dans une réunion de plusieurs personnes, si un fou rire éclate, il fera le tour en un clin d'œil, comme du fulmicoton qui flambe. Si quelqu'un étouffe un bâillement d'un geste furtif, ou s'il tousse, — par un vrai besoin ou par un simulacre, peu importe, — l'idée envient aux autres, et tout le monde est enrhumé ou tout le monde bâille. « Aux anciens mélodrames larmoyants, des mouchoirs étaient distribués aux claqueurs, tenus de se mou* cher avec émotion aux endroits pathétiques. Effet immanquable, paraît-il, la salle pleurait et se mouchait2. » On a supprimé les mouchoirs, mais on a gardé les claqueurs, ils réussissent toujours. Oserais-je évoquer un souvenir personnel? J'étais préfet d'un collège ; une troupe de passage interprétait quelques scènes classiques, quand un malheureux petit externe rentre « en retard » ; il me
Les animaux subissent aussi la tendance à l'imitation; les chiens, par exemple, aboient dès qu'ils entendent aboyer ; et on sait la réputation des singes, des perroquets, des moutons de Panurge, etc.
i. C'est l'expression de Betchterew.
2. M. Takneyr, Revue de$ Deux Mondes^ i,r janYier f 303, p. 53.
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cherche des yeux, et s'approche en tremblant, n'entendant rien de la pièce et ne voyant que moi, tournant d'ailleurs le dos à la scène ; mais à ce moment, la salle applaudit, et l'enfant m'aborde attendant mes reprochas, très inquiet, mais battant des mains comme les autres.
C'est en vertu du même principe que les crimes vont par séries : au moment de l'exécution, le criminel se rappelle spontanément ce qu'il a vu dans son entourage ou lu dans son journal, et il fait de même. À certaines époques, c'est le revolver qui domine; à d'autres, le poison ou le poignard; tantôt on jette surtout les cadavres dans la rivière, tantôt on les coupe par menus morceaux et on les cache dans une malle. De même pour les suicides ; il y a des procédés en vogue, selon les époques; il y a des lieux privilégiés, tel rocher, tel pont, tel arbre même; un coin du bois de Boulogne a été baptisé après coup «l'allée des pendus», et il continue de mériter son nom. «J'ai souvent constaté, dit un auteur, que des membres d'une môme famille s'étaient donné la mort dans la même maison, au même endroit, par le môme moyen, avec la même arme et quelquefois le même jour de l'année et à la même heure1. »
Il n'est pas besoin de dire que l'imitation est le principal maître en politique. Je connais un vil-
i. P. Proal, Crimes et Suicides passionnels, Alcaa, 1900, p. 310
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lage — semblable à beaucoup d'autres — où, pour le plébiscite de 1870, tous les électeurs votèrent oui, sauf sept qu'on appelait les rouges et qu'on montrait du doigt aux enfants avec des gestes graves et inquiets. Aux élections qui suivirent, tous étaient rouges, sauf peut-être sept ou huit. La raison en est, sans doute, que Paris avait commencé.
Mais l'imitation ne suggère pas seulement la plupart de nos idées éphémères, elle enveloppe de son influence notre vie tout entière. Qu'estce que le genre comme éducation et d'où vient-il? Cet ensemble de gestes et d'attitudes, ce je ne sais quoi qui marque d'un cachet les membres de telle famille, de telle société, de telle profession, de tel pays, d'où vient-il, sinon de ce qu'on a vu faire autour de soi, dans son pays, dans sa profession, dans son milieu, et qu'on a imité? « Dis-moi qui tu hantes, je te dirai qui tu es1 » ; parce qu'il
4. Peut-être tel de mes lecteurs se croira-t-il en droit de mo dire, en consultant ses souvenirs : « Pour moi, tout se passe à l'inverse de la théorie. Le spectacle du mal me donne envie de faire le bien, et réciproquement. Je me sens incliné à faire le contraire des autres. » — C'est possible, et cela se voit chez les personnes qui ont l'esprit de contradiction. Comme il y a, pour l'électricité, des transformateurs qui renforcent les ampères aux dépens des volts et réciproquement, il y a, chez ces personnes, une habitude d'esprit qui leur sert de transformateur et change l'idée qui vient du dehors en son contraire. C'est donc celle-ci qui entre dans la conscience et la seule, par conséquent, qui puisse y agir. C'est heureux ou malheureux, selon le cas ; mais, dans tous les cas, c'est une confirmation de la théorie.
On peut remarquer, d'ailleurs, que, chez tous les hommes, et surtout chez ceux dont la conscience est riche, et la synthèse mentale forte, il y a toujours une transformation, plus ou moins
est impossible d'être toujours en garde et que le contact habituel suggère par l'exemple, à défaut même de la parole, des idées communes, et que les mômes idées inclinent aux mêmes actes. Là où les actes attirent violemment l'attention par la répugnance physique ou morale qu'ils inspirent, la conscience peut se ressaisir et, par un acte de liberté, inhiber les tendances ; et c'est pourquoi, dans le bien ou le mal, on ne ressembla pas toujours à sa famille ou à son milieu. Mais on en subit l'empreinte au moins extérieure, on en adopte le «genre», parce que les idées qui émanent de leur manière d'être ne heurtent pas nos habitudes mentales, entrent sans bruit, « par l'escalier de service », et vont tranquillement leur chemin, sans que nous songions à leur barrer la route.
importante, opérée sur ridée nouvelle, ayant pour but de l'adapter à la systématisation actuelle de la conscience. Cela ne prouve pas que l'idée nouvelle soit sans force, mais qu'elle doit compter avec la force des idées acquises ; cela confirme, en d'autres termes, que les idées précédentes agissent, que leur action dure tant qu'elles ne sont pas effacées, et qu'elles tendent à se systématiser en absorbant, dans la mesure possible, l'idée nouvelle. Ainsi, une sœur de charité produit la même impression sur tous les yeux des passants, mais non pas la même idée définitive, celle qui passe dans l'acte extérieur. La conscience déjà organisée de l'individu réagit sur la sensation primitive, et c'est pour cela que tel passant grommelle une injure devant la cornette de la sœur, tandis que tel autre salue avec respect. C'est ainsi qu'un bon repas « fait venir l'eau à la douche » du travailleur en appétit et provoque la nausée du dyspepsique. C'est ainsi encore que la vue des lis attire celui qui veut les respirer, chasse les migraineux convaincus que l'odeur en est dangereuse et fait se recueillir la jeune fille qui les regarde comni* le symbole de son innocence.
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Si leur influence sur les actes est alors telle ment manifeste ; si, en parcourant l'échelle psychologique depuis la catalepsie jusqu'à l'état normal nous constatons que l'idée — sensation ou pensée — quelle que soit sa provenance, provoque infailliblement l'acte, dès qu'elle ne rencontre pas d'obstacle, nous avons le droit de conclure avec toute la certitude que comportent ces sujets délicats :
1° Que toute idée, dans toute conscience, tend à provoquer Pacte.
Puisqu'elle doit compter avec l'attention ou l'inattention du moment, avec la réaction du vouloir, avec les idées anciennes encore persistantes, en un mot, avec toute l'organisation actuelle de la conscience, c est donc :
2° Que Tinfluence des idées introduites dans la conscience se prolonge jusquà ce qu'elles aient été effacées par une idée plus forte.
Et enfin, puisque les idées nouvelles, par une évolution spontanée, tendent à coordonner avec elles les idées connexes; puisque celles qui
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occupent déjà la conscience cherchent à faire entrer l'idée nouvelle dans la synthèse générale; puisque les unes et les autres, dès qu'elles sont les plus forUs, tendent à envahir la conscience et à la systématiser à leur profit, il en résulte :
3° Que Tidée se développe non seulement par une évolution intime vers l'acte correspondant, mais encore, par une association avec les idées et les phénomènes psychologiques connexes, vers un ensemble ordonné ', une adaptation, un système qui devient, quand il va jusqu'au bout, la synthèse mentale, la conscience organisée, l'expression actuelle du moiK.
On peut remarquer que les deux derniers caractères sont une conséquence du premier : c'est parce que l'idée est agissante de sa nature, qu'elle continue d'agir tant qu'elle n'est pas abolie; c'est parce que toute idée agit et continue d'agir qu'elle se développe et que toutes ces forces combinées ne trouvent l'équilibre qu'en se systématisant2.
t. Aussi longtemps que la conscience n'a pas trouvé la force de se systématiser, elle reste déséquilibrée, anarcbique; c'est l'émotion, l'inquiétude, la stupéfaction. Elle arrive même à se scinder en plusieurs systèmes fragmentaires simultanés ou successifs, qui constituent plusieurs moi : c'est le dédoublement de ïa personnalité ou la superposition des états hypnotiques.
2. M. Fr. Paulhan insiste beaucoup sur ce fait : « La loi d'association systématique est la loi essentielle de la psychologie. Tout phénomène qui se produit est le résultat d'une association systématique d'éléments plus simples, et il tend à susciter l'apparition d'autres éléments qui puissent s'associer systémati» qucvment avec lui et concourir à une &n commune. » (V Activité
Nous pouvons donc résumer toute cette démonstration en disant que l'idée incline à l'acte. Et c'est la loi que nous voulions démontrer.
Par le fait même se trouve démontrée Y efficacité de ce principe de conduite : entretenir en soi des idées conformes aux actes que l'on veut faire^ puisque cela y pousse; et inversement : ne pas entretenir des idées conformes aux actes qu'on veut éviter, puisque ce serait nous incliner à les accomplir.
mentale et les Éléments de Vesprit, Alcan, 1889, p. 216.) Ce qu'il appelle « la loi d'inhibition ou d'arrêt» n'est pour ainsi dire que le choc en retour ou l'aspect négatif de la précédente, fl l'exprime ainsi : « Tout phénomène psychique tend à empêcher de se produire, à empêcher de se développer ou à faire disparaître les phénomènes psychiques qui ne peuvent s'unir à lui selon la loi de l'association systématique, c'est-à-dire qui ne peuvent s'unir à lui pour une fin commune » (p. 221).
La tendance à une même fin : telle est, dans tous les cas, la clef de voûte de tous ces systèmes d'idées, la force mystérieuse qui suscite tous leurs développements (Cf. le même auteur dam la Revue philosophique, 1888, t. XXVI, 109 ot passim).
CËAMTRË I!