‹ Le gouvernement de soi-même (volume 2)Chapitre 21 sur 91 · COMMENT L'IDÉE INCLINE L'ACTE 8S · texte numérisé non relu

COMMENT L'IDÉE INCLINE L'ACTE 8S

tions. Tout cela suppose une variété, une complication déjà grande de mouvements, tout cela exige une réelle coordination des actes qui s'accomplissent par la cellule, une véritable « mise au point » de son activité individuelle

Cette mise au u^int est faite par sa sensibilité.

Cette sensibilité consiste dans la propriété, possédée par la cellule, d'être impressionnée de telle ou telle façon, suivant le cas, par les agents physiques et chimiques divers du milieu ambiant.

Elle est très modeste, sans doute, si nous la comparons à la nôtre ou même à celle de la plupart des animaux à organisme multicellulaire ; mais elle est réelle déjà, les faits le prouvent ; elle joue son rôle qui est d'avertir le sujet de ce qui se passe, de faire la mise au point de son activité; et l'expérience prouve aussi que les actes suivent. Donnons quelques exemples : Si la cellule mobile, une fois en marche, perçoit au-devant d'elle la présence d'un obstacle, aussitôt elle l'évite, le contourne ou rétrograde. Si elle rencontre un fragment de substance utilisable, elle déploie pour le capter son activité motrice mécanique, puis son activité biochimique pour le digérer. Dès que la matière assimilable est épuisée, la cellule, avertie par la sensation, rejette, par un mouvement exportateur, les résidus de la proie. Dans la chambre humide et à air de Ranvier *, les leuco-

i. C'est un appareil construit de manière à laisser, autour de l'objet à examiner dans le microscope, une rigole d'air, tout ea

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fytes vivant dans leur propre plasma se dirigent tout d'abord en des sens quelconques. Ils épuisent ainsi peu à peu leurs provisions d'oxygène, et il arrive un moment où certainement ils en sentent le besoin. Alors, ils se mettent en marche vers la rigole d'air qui circonscrit la nappe fluide où ils évoluaient tout à l'heure comme en se jouant ; ainsi que des plongeurs à bout de souffle, ils sentent le besoin de respirer et ils courent à l'oxygène.

Dans tous ces cas, et on pourrait facilement les multiplier, on voit que l'acte utile succède à la perception du besoin ; c'est dire, en d'autres termes, que la sensation incline à l'acte.

Il est à remarquer que la sensation ne suscite pas toujours un acte identique, ni non plus fatalement utile à l'organisme cellulaire. Voyez, par exemple, la manière dont les corps poreux (tels qu'un fragment de moelle de sureau) sollicitent la migration des leucocytes. Une fois les leucocytes introduits dans les cavités séreuses, quelques-uns d'entre eux — non pas tous — se mettent à longer les cloisons des cellules végétales, jusqu'à ce qu'ils en rencontrent les pores. Ils cheminent ainsi activement, de cellule végétale en cellule végétale, et pour quel profit? Le profit est nul : il n'y a rien à manger; point d'oxygène, à partir d'une certaine

mettant à l'abri de l'évaporation le liquide dans lequel plonge l'objet. On peut en voir la description dans Ranvier, Traité technique d'hitUlogie, Savj\ 1882. 1* 1» *!*• i% P> *&•

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distance, à respirer. Ceux-là vont à l'asphyxie et à la mort, par un acte consécutif à une sensation qui, très probablement, les trompe sur le but à poursuivre, qui les conduit — si Ton peut, en un tel cas, ainsi dire — à une « erreur de jugement » *.

Certains biologistes décorent de telles impressions sensitives, qu'elles incitent ou non à des actes utiles, du nom d'actions chimiotaxiques *. Mais le terme, quoique tiré du grec, n'ajoute pas beaucoup de lumière. Traduit en bon langage scientifique,, il signifie simplement que certains corps, en exerçant certaines actions chimiques, produisent sur les cellules indifférenciées des impressions telles qu'ils les attirent à eux; il exprime donc le phénomène, mais ne l'explique pas, et surtout il n'explique pas pourquoi certaines cellules n'obéissent pas à la sollicitation qui décide les autres.

Car, voilà le point à remarquer, il n'y a rien, dans les faits signalés jusqu'ici, — et, surtout dans

i. Les scolastiques diraient : « À une erreur de l'estimative ». Il s'agit là en effet, à ce qu'il nous semble, de la vis œstimativa dont parle saint Thomas d'A uin (I*, q. 78. a. 4, et De votent , anim., c. IV).

!J est probable ^iie '•«œ "îouvaments malheureux, qui finalement mènent leur sujet à la mort, répondent à un besoin ou à un désir d activité, ou peut- être à une sorte de curiosité élémentaire : la sensation fait la mise au point de cette tendance actuelle avec les circonstances; mais elle ne se prononce pas sur les suites; et d'aili' urs, pas plus que les jugements de l'homme, l'estimative de la cellule ne peut être infaillible.

2. Du verbe xaaaio, qui exprime l'idée de mettre en ordre, de fixer, de >x>mmmander.

le dernier, — rien qui rappelle l'inexorable fatalité des réactions chimiques. Sans doute, la chimie y a son rôle, et aussi la physique ou la mécanique : nous savons déjà (p. 15) que la vie utilise et ne supprime pas les lois de la matière. Mais la preuve qu'il y a ici quelque iose de plus, qu'il y a, dans la cellule vivante, une véritable sensibilité déjà, irréductible aux lois de l'univers minéral, et que c'est elle qui détermine la mise au point de l'activité propre de la cellule avec les circonstances, la preuve en est que l'exercice de cette activité comporte des exceptions et des erreurs, tandis que l'exercice des affinités chimiques ou des pures activités moléculaires n'en comporte pas.

Il y a une autre preuve, peut-être plus décisive encore et qui nous servira autant que la première pour nos conclusions : c'est qu'il existe une mémoire dans la cellule.

La mémoire n'est qu'un mode de la connaissance, et en particulier la mémoire cellulaire ne peut être qu'une qualité seconde résultant de la sensibilité cellulaire aiguisée et de plus en plus instruite par l'exercice antérieur. Si donc nous rencontrons la mémoire dans la cellule, c'est bien une preuve de plus qu'il y a en elle la sensibilité, et que son activité propre dépasse les activités physico-chimiques.

La chimie ne se souvient pas : ses réactions se produisent dans une millième expérience comme dans la première ; un volume d'eau réduit en ses

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éléments parl'électrolyse, puis reconstitué, et ainsi de suite indéfiniment, ne s'en souviendra jamais, et jamais ne prendra « l'habitude » de se dissocier ou de se reconstituer, de le faire mieux, plus facilement ou plus vite, au fur et à mesure que se répéteront les conditions expérimentales restées identiques. Les forces mécaniques ne se souviennent pas : U molécule d'eau exige toujours la même quantité de chaleur pour passer à l'état de vapeur ; la machine, le même effort pour renouveler sa mise en train ; le canon, la même charge de poudre pour lancer au même but le même boulet.

Or la cellule se souvient, quoique de façon, bien entendu, rudimentaire. Je veux dire par là que « les impressions successives de même ordre éprouvées par elle laissent en elle comme une empreinte de leur passage », et qu'il «c en résulte la reproduction de plus en plus facile de l'acte antérieur ». Elle semble « de mieux en mieux savoir ce que l'excitant lui demande, et l'exécute dès lors sans qu'il soit besoin d'insister * » ; de sorte que, si le phénomène se répète avec une assez grande fréquence et à des intervalles assez rapprochés, un moment arrive où une ébauche quelconque de l'impression primitive suffît à provoquer l'acte. Le leucocyte, par exemple,

1. Le Prof. Renaut, le Neurone et la Mémoire cellulaire, loc. cit., p. ii et 29. — Cette mémoire cellulaire constitue, pour l'auteur, une propriété c cardinale » de la cellule, qu'il faut joindre au c quadrige » classique : sensibilité, motricité, nutrilité, reproductivité.

se sentant empoisonné, élabore du contre-poison, en certains cas, avec d'autant plus d'intensité que les attaques du microbe nocif ont été plus fréquentes. Ou bien encore, quand un animal a été suflisamment habitué à prendre ses repas à des heures régulières, je ne sais quelle vague sensation avertit la cellule hépathique qu'il est l'heure de fonctionner; et, sans avoir besoin maintenant des réactions du travail digestif, elle se met en jeu, même si l'animal, ce jour-là, est resté à jeun *.

Ce dernier exemple nous met en présence d'une cellule destinée à une fonction spéciale dans un organisme supérieur. Il nous servira de transition; car c'est de tels organismes que nous avons maintenant à nous occuper.

Or, si la sensibilité et la mémoire restent, nous l'avons dit, réduites, dans les organismes unicellu-

1. D* Hélier, Recherches sur le pouvoir réducteur des tissus, thèse de la Faculté de médecine de Lyon, 1899 Cf. p. 47 à 53, Mémoire cellulaire, où i'on voit cette mémoire s'exercer dans les hautes cellules glandulaires du foie, du pancréas, etc., et où la preuve de son existence est fournie par des faits d'ordre biochimique et histochimique très précis et très intéressants

Dans un ouvrage récent [V activité psychique et la vie, traduction du Dr Keraval, Paris, Boulangé, 1907, p 92), le prof. Bechterew, rapportant les expériences de S. J. Métalnitrow, nous apprend que si on ajoute du carmin dans un milieu où se trouvent des infusoires ciliés, ils essayent d'abord de se l'assimiler, comme en témoignent les traces de ce corps qu'on trouve dans leur organisme; mais bientôt, au moins quand on' augmente la dose, ils se refusent à en absorber la plus minime partie Us ont fait sans doute l'expérience que ce produit ne leur vaut rien et ils s'en souviennent.

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laires, à leur plus simple expression, elles se développent en même temps que s'élève la vie où elles ont à intervenir. Il est clair, en effet, que c'est dans les organismes complexes et susceptibles d'une grande variété d'actes, que la « mise au point » et, par suite, l'intervention de l'idée, devient particulièrement nécessaire. Quoi qu'il en soit, voici les laits :

Ces organismes sont formés d'une multitude de cellules, toutes issues d'une cellule unique qui est le germe, et liées ensemble par une solidarité intime et permanente qui les fait vivre de concert les unes par les autres et les unes pour les autres. Malgré cela, malgré cette identité d'origine et cette communauté de vie, il se forme parmi elles des catégories diverses, des situations privilégiées, une hiérarchie, et Ton trouve, comme dans la cité antique, à coté de la foule nomade djs travailleurs à tout faire (cellules lymphatiques) des castes nobles et sédentaires nourries sur pla< e par le travail de la foule, mais spécialisées pour un rôle défini et chargées de pourvoir, chacune dans ce rôle, aux grands services de l'organisme. Au sommet delà hiérarchie, investies du commandement et ayant acquis le monopole à peu près exclusif de la sensibilité, se trouvent les cellules nerveuses ou neurones.

Nous sommes avec eux au nœud de la question.

Les neurones, disons-nous, exercent à peu près le monopole de la sensibilité; à tout le moins, seuls, ils sont capables de ce mode majeur de la sensibi-

lité qui correspond, dans un organisme multicellulaire, à la sensation proprement dite, ou sensation consciente. Mais toute sensation à laquelle ils participent, les met en branle par le fait même, les ampressionne d'une façon correspondante.

Or toute impression reçue dans un neurone détermine un courant nerveux qui, à travers une série plus ou moins longue d'autres neurones, se projette toujours en fin de compte sur un des organes de mouvement : cellule musculaire traduisant la réaction à l'impression par un mouvement d'ordre mécanique, cellule glandulaire la traduisant par des mouvements d'ordre biochimique. Et le branle initial une fois donné, ces deux ordres de mouvement se généralisent, en vertu des associations neuronales, dans les groupes cellulaires plus étendus d'une même glande ou d'un même muscle, qui réagissent dès lors de concert par un acte général complexe. Et voilà comment toute idée, dans la mesure même où elle se mélange de sensation, constitue fatalement une poussée vers l'acte correspondant.

Mais, en plus de la sensibilité, il faut tenir compte de la mémoire cellulaire, qui, loin de disparaître, devient plus parfaite dans les organismes supérieurs, où les cellules diverses, en se spécialisant, ne remplissent que mieux leurs tâches respectives. Cette mémoire cellulaire, n'étant qu'un mode de la sensibilité, doit, comme elle, avoir son siège dans le neurone. Et c'est bien ce qui arrive. Les

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