Par exemple, Lange, op. et/., p
4. On ne peut plus rassembler ses idées, un voile passe devant les yeux, un trou se fait dans la mémoire, on ne se reconnaît plus, on est ahuri, on est frappé de stupeur, on perd la notion
2° Par un autre phénomène de dérivation, mais en sens inverse, il peut arriver que l'attention, que Tidée maîtresse ayant accumulé des énergies excessives, l'excès de ces énergies, ou, en d'autres termes, ces forces inemployées s'écoulent dans des actes de psychisme inférieur, automatiquement, par les voies de moindre résistance. Et voilà comment s'expliquent cet affolement des centres moteurs
des choses, on perd la tête, dit le langage courant. Les psychologues, plus attentifs, trouvent des expressions plus précises, mais équivalentes : « L'émotion a une action dissolvante sur l'esprit, diminue sa synthèse et le rend pour un moment misérable. » (P. Janet, l'Automatisme psychologique, p. 457.) — « Les émotions, surtout les émotions déprimantes, comme la peur, désorganisent, désagrègent les synthèses mentales ; si l'on peut ainsi dire, leur action est analytique, par opposition à celle de la volonté, de l'attention, de la perception, qui sont des opérations synthétiques. » (P. Janet, Névroses et Idées fixes, I, Alcan, 1898, p. 143 et suiv.) — « L'émotion semble douée d'un pouvoiî de dissociation, d'analyse. Sauf dans les cas extrêmes où la dissociation va jusqu'à la destruction et pourrait même aller jusqu'à la mort, rémotion ne détruit pas réellement It^s éléments de la pensée; elle les laisse subsister, mais désagrégés, isolés les un? des autres, à un point tel, quelquefois, que leuri fonctions sont à peu près suspendues. » (Ibid., p. 475.) — « Dans l'émotion, nous voyons disparaître la synthèse mentale, l'attention, la volonté, l'acquisition des souvenirs nouveaux ; en même temps, nous voyons diminuer ou disparaître toutes les fonctions du réel. » (P. Janet, les Obsessions et la Psyckasthénie,!, Alcan, 1903, p. 523.)
— « L'émotion désagrège les synthèses mentales, fragmente et dissémine tous les systèmes d'idées, de représentations ou d'images, qui se formaient dans l'esprit. » (Dumas, op. ci*., p. 13$.
— Voyez Paulhan, op. cit., p. 48 et suiv., p. 68, 89 et suiv., etc.)
— La dissociation peut même être assez profonde pour être irréparable et amener la folie. Personnellement, nous en connaissons un exemple. Griesinger (Maladies mentales, p. 197) remarque, au contraire, que « la simple contention exagérée de l'esprit sans émotion concomitante... ne détermine que très rarement la folie ».
et ces agitations incohérentes, qu'on remarque parfois dans l'émotion-choc1.
3° Mais si l'ensemble de l'activité est parfois incohérent, il y a cependant une certaine coordination autour de l'idée maîtresse, puisqu'elle se réalise par des moyens appropriés. Pourquoi? Parce que, concentrant sur elle-même toutes les énergies de l'être et ne rencontrant plus ni le freya du vouloir ni l'antagonisme d'autres idées, dans une conscience vide ou dispersée (nous venons de le dire), l'idée maîtresse persiste, s'impose, se développe, s'empare de toute la conscience et ainsi aboutit à l'acte fatalement. En résumé, l'émotion-choc met sa victime dans un état analogue à la conscience cataleptique. La catalepsie proprement dite n'est d'ailleurs, bien souvent, au dire des médecins, que le résultat d'une émotionchoc. Or, nous avons vu que, dans l'état cataleptique, toute idée se réalise fatalement 2.
i. Par exemple dans la colère. Ainsi, on tremblé de colère, on ne se possède plus, on frappe en aveugle (Voyez Lange, op. cit., p. 65 et suiv.). On tremble aussi de peur. « Si la colère arrive à son paroxysme, il y a beaucoup de chances qu'on ne laisse échapper que des choses absurdes, ou des invectives ou des jurons sans signification, ou des interjections à peine articulées. » (Paulhan, op. cit., p. 48.) La peur n'est pas meilleure conseillère.
On peut trouver dans P. Janet, les Obsessions et la Psychasthénie, de nombreux exemples de dérivation des forces psychologiques* p actes inférieurs ou automatiques.
% Quand la dissociation est telle qu'il ne reste plus aucune idée précise dans la conscience, pas même celle du péril, c'est alors l'équivalent parfait de l'état cataleptique, et, aussi longtemps qu'il dure, c'est la première idée qui se présente, quelle
Cette explication a donc l'avantage de rendre compte de tous les caractères signalés et de rame-
qu'elle soit, bonne ou mauvaise, qui se réalise. Cette dissociation complète peut se produire dans les émotions très brusques et très violentes.
Il semble naturel aussi, d'après la théorie exposée, que l'idée puisse, au moins dans les consciences frêles et pauvres, s'évanouir par une sorte d'évaporation sous une série de petits chocs, de petites émotions répétées ; en d'autres termes, que )a conscience se vide par petites secousses. Et peut-être, en réunissant ces deux hypothèses, avons-nous l'explication de l'hypnose chez les hystériques.
Ils sont caractérisés, on se le rappelle, par un champ de conscience restreint et une grande fragilité de synthèse. Une émotion brusque a facilement raison d'une telle conscience et peut la conduire, en un clin d'œii, à travers la série des phénomènes que nous avons décrits, jusqu'au vide complet de la conscience cataleptique. (Les crises elles-mêmes n'auraient-eiie» pas quelque analogie avec ce que nous avons dit ci-dessus, p. 113 ?) Quand on emploie les procédés plus doux — passes, point brillant, etc., — l'effet, pour être moins brusque, reste de même nature : la conscience si pauvre et si fragile du malade se vide facilement en se laissant absorber dans l'unique idée de s'endormir au commandement de l'hypnotiseur.
Dans ce dernier cas, l'hypnotiseur reste m&ttre de cette conscience absorbée en lui, ne voyant que lui, ne pensant plus que par lui. Dans le cas de l'émotion brusque, il peut s'emparer de cette conscience entièrement vide. Dans les deux cas. il introduit, une fois le maître, une idée de son choix. Cette idée évolue, soit spontanément, alimentée par les associations anciennes; soit artificiellement, dirigée par l'intervention continue de l'hypnociseur ; elle s'enrichit peut-être par des excitations mécaniques qui ressuscitent, en secouant des membres paralysés, des souvenirs disparus. Tous ces phénomènes groupés ensemble autour de l'idée directrice constituent peu à peu une conscience harmonisée, un moi spécial, une personnalité nouvelle.
Cette conscience nouvelle est généralement fragile, comme l'autre, et peut se briser à son tour pour laisser place à un» troisième, et ainsi de suite. Si une de ces consciences est faite, au motfis en partie, avec les mêmes matériaux, je veux dira avec les mêmes phénomènes psychologiques que la précédente, elle pourra en garder le souvenir ; sinon, elles restent étrangères l'une à l'autre.
L'expérience montre que ces faits se produisent, Nous donnons
f!6 LE GOUVERNEMENT DE SOI-MÊMB
ner les anomalies h un phénomène déjà connu* Il va sans dire que nous avons visé Y émotion-choc extrême. Ce n'est que dans ce cas qu'elle réduit le sujet, pour un temps plus ou moins long, à l'état cataleptique. En dehors de ce cas, ses effets seront naturellement proportionnés à sa force. Or, nous l'avons vu, sa force dépend de deux facteurs : la surprise qui fixe la concentration de l'esprit, et l'importance de la synthèse mentale ébranlée par le choc. Quand un coup de vent brusque vous arrache des mains votre journal, si grande que soit la surprise, le choc émotionnel est faible ; parce que la possession de ce journal ne tenait qu'une place minime dans l'organisation de votre conscience. Le choc est faible on peut-être nul chez le dompteur ou l'acrobate, dans leurs exercices; parce que, s'il y va de leur vie en cas d'accident, l'accoutumance a supprimé, avec la surprise, l'émotion brusque (tandis que le sentiment de sécurité qu'elle a produit s'oppose, par le seul fait qu'il dure, même à l'émotion lente de peur). Mais il n'en sera pas de même si le dompteur trébuche aux pieds du fauve en colère, ou si un coup de vent vous jette contre sa grille : dans ces deux cas, la grandeur de la surprise s'unit à Timpor-
rexpliçation à tout hasard, pour ce qu'elle . -vaut.' Même ni elle ne valait rien pour reodre compte de l'hypnotisme, il serait intéressant de signaler la parenté des phénomènes entre l'hypnotisme et les cas étranges dont noua nous occupons.
tance de la synthèse ébranlée. On voit donc que, plus la surprise sera grande et la partie ébranlée importante dans l'échafaudage mental, plus l'émotion sera redoutable, — du moins considérée en elle-même.
Mais, pour calculer exactement ses résultats, il faut prévoir, ici encore, avec le coefficient de Témotion, celui du sujet qui la subit. 11 y a des hommes qui ont l'esprit ferme, le vouloir fort, l'organisme robuste, et qui peuvent donc saisir vigoureusement les données de leur conscience et les grouper en une synthèse puissante, large et solide. Ce sont les moins émotifs. Tout se tient dans leur système mental, et, à quelque place que tombe le coup, il y a chance que tout résiste. Au contraire, les êtres où le cœur domine, et aussi les abouliques, les irréfléchis, les inintelligents, les incivilisés, les névrosés, les psychasthéniques et à plus forte raison les hystériques, ont la synthèse mentale très faible et sont facilement la proie des émotions. Il y a aussi des sujets qui, faibles sur certains points, sont forts sur d'autres et, à côté de parties fragiles dans la synthèse générale, en ont d'autres fortement liées. En toute hypothèse et pour tout sujet, plus la synthèse est faible au point où porte le chocy plus l'émotion, toutes choses égales d'ailleurs, aura de chances de l'ébranler et d'y faire sa brèche pour entrer dans la place.
Pour résumer : Faiblesse de synthèse, du côté de l'individu ; grandeur de la surprise et importance du point où porte le choc, pour ce qui concerne l'émotion : voilà les facteurs du résultat.
Nous avons dit que ces explications ramènent les anomalies à des faits connus. Nous pouvons essayer peut-être d'aller plus loin et de nous rattacher, non seulement à des faits, mais à des principes connus, — en d'autres termes, de ramener ces apparentes anomalies à la théorie générale.
Le bien est une convenance, avons-nous dit, il implique donc un rapport1. Et voilà pourquoi il se modifie selon le point de vue auquel on se place. La mort est une disconvenance, un mal pour le bœuf que Ton tue ; elle est une convenance, un bien pour le boucher qui le débite et la clientèle qui s'en nourrit. L'ablation d'un membre gangrené est un mal pour ce membre et un bien pour l'organisme. Le plaisir est un bien pour l'organe qui en jouit ; il peut être un mal pour ia santé du corps, pour la famille, pour la fin dernière de l'individu. Puisque le bien est une convenance, il s'en suit encore qu'il est d'autant plus considérable qu'il correspond à une synthèse plus générale et plus
i. Au moin» un rapport logique. Ainsi il convient à un être d'être, et donc, en un sens, tout être est bon au moins à luimême : eiis et bonum conveHuntur.
haute de l'être. Le bien de la partie es* inférieur à celui du tout, le bien du moment est inférieur h celui de toujours.
Mais nilvohtum quin prœcognitum, nul bien ne peut être voulu sans être d'abord connu ; puisque c'est, nous le savons, cette connaissance préalable qui fait la mise au point de l'activité consciente en quête de son bien. Or, dans l'état de catalepsie et dans l'état analogue où peut entraîner l'émotion-choc, il n'y a qu'une seule idée, il n'y a donc qu'un seul bien qu'on puisse vouloir, c'est-àdire cet acte précis dont on a l'idée. C'est toujours bon en soi d'agir. Il convient toujours à une activité en puissance de passer à l'acte, à une nature faite pour agir, d'agir. Puisqu'un seul acte est offert, il n'y a pas de choix, on s'y précipite.
Mais, direz-vous, dans l'hypothèse, cet acte est absurde; il est en désaccord avec le bon sens, avec les principes, avec les instincts. — Avec les vôtres, oui ; avec ceux du sujet, non, puisqu'ils sont abolis, puisqu'il n'y a plus rien, dans sa conscience, avec quoi confronter l'acte présent, puisqu'il n'a plus le moyen de voir que le mal, dans la circonstance, l'emporte sur le bien, ni même que c-e bien a une limite.
Le buveur, aussi, quand il boit jusqu'à l'ivresse, fait une chose folle, contre le bon sens, contre les principes, contre les instincts supérieurs, et ce-
pendant il la fait; il y a vu une convenance pour son palais, il n'a pas voulu voir le reste ou ij a pu préférer au reste son plaisir. Et, d'une façon générale, le pécheur fait une chose folle en préférant le bien d'une synthèse mesquine et changeante, le bien d'un moi restreint à celui de la synthèse totale, du moi permanent et immortel ; et cependant il y a des pécheurs ; ils peuvent fermer les yeux sur le bien supérieur ou le dédaigner. Comment s'étonner que le cataleptique qui n'a pas le choix, qui ne réfléchit pas, qui n'est pas libre, qui ne voit, faute de point de comparaison, nulle limite au bien présent et rien qui le contredise, comment s'étonner qu'il y tende ? Puisqu'il ne voit qu'un bien, il le veut fatalement ; puisqu'il n'y a qu'une issue à son activité, il s'y précipite.
Et, en somme, ce phénomène étrange n'est qu'un simple cas particulier du principe général que nous avons établi. C'est le bien qui entraîne à l'action. 11 entraîne par le moyen de l'idée. Si l'idée se spiritualise, elle nous sollicite sans nous contraindre ; si elle descend vers la sensation, elle nous pousse fatalement. Parce qu'elle se mélange normalement de pensées et de sensations, elle nous laisse à l'ordinaire une part de liberté et nous impose une part de fatalité; mais si, dans des cas anormaux, elle ne montre qu'une issue possible, en même temps qu'elle absorbe, pour un temps plus ou moins long, toute la conscience, alors.