Cf. son article dans le Correspondant du 25 mars
2. Cf. sa fameuse lettre au sùiuinariste du urôine nom que lui.
IM LECTDRS8 i2&
la lecture d® leurs propres œuvres, même les plus saines, même leurs « bons romança ».
Les « bons romans », en effet, sont ceux qui, mettant la passion aux prises avec le devoir, la vertu en face de la tentation, s'attachent à faire triompher la vertu. Mais par quels moyens assurent-ils cette victoire ? En supprimant les tentations ou le tentateur au bon endroit, ou bien en donnant au héros une ample provision d'héroïsme. Rien de plus facile sur le papier. Mais, dans la réalité à vivre, si, entraîné par ces exemples qui ont bien tourné, le jeune homme, la jeune fille veut essayer sur son cœur les mêmes expériences, le hasard ne sera peut-être pas si complaisant ni le cœur aussi aisément héroïque. Il ne suffit pas, pour remédier au péril, que le romancier prenne le soin de brûler de temps à autre, en l'honneur de la vertu, l'encens pâle de quelques syllogismes. La fumée de l'encens s'évapore pendant qu'on tourne la page, et les images troublantes restent
i. Ceux qu'on appelle les « romans de jeune fille » ne méritent guère qu'on fasse une exception en leur faveur. Le plus souvent, ils ne sont inoffensifs que parce qu'ils sont insignifiants, sans pensée et sans style, incolores et insipides. Sans doute, on pourrait en faire où il y aurait du talent et qui dégageraient une impression saine : Mlu Monlaur, par exemple, avec le Rayon et Après la neuvième heure> et quelques autres l'ont bien prouvée mais leur exemple n'a guère été suivi. Les romanciers de talent trouvent en générai plus commode, plus fructueux e\ plus honorifique, plus utile aussi peut-être, de remuer d'autres sujets et dt» viser une autre clientèle.
130 LE GOUVBRNfcMJSItf't DE SOÏ-MÊMfi
accompagnant le héros dans les détails et la complexité de sa vie : il en résulte une idée incamée, riche et complexe, qui fait aisément contrepoids à tous les syllogismes et pèse encore lourd sur les ailes de l'âme. Pour qu'un « bon roman » soit bon, dans la pratique, pour tel lecteur, il ne suffit pas que la thèse en soit irréprochable : il faut qu'il laisse à ce lecteur une bonne impression.
Nous ne faisons pas de la morale et nous ne songeons pas à tirer ici des conclusions au nom du décaïogue ; mais nous constatons des forces psychologiques et leurs directions ; nous signalons des résultats que nos principes nous font prévoir et que l'expérience quotidienne confirme. « Je peux dire, nous écrivait naguère un de nos jeunes correspondants, qu'il n'y a pas eu pour moi des romans inoffensifs, même parmi les plus innocents. Tout me fait quelque chose. » C'est un aveu pris au hasard, entre mille.
Nous n'entendons rien affirmer d'irrespectueux et nous ne faisons qu'appliquer notre théorie, en ajoutant que la femme, par son impressionnabilité, reste presque toujours jeune, quel que soit son âge, et que, poiur l'ordinaire, les romans ne lui valent rien.
Étant donné le coefficient du sujet dans les organismes jeunes ou impressionnables, et le coefficient de l'idée dans les romans, leur lecture
LES L3CTCRES 131
devient une sorte de séance d'hypnotisme où le livre joue ie rôle d'hypnotiseur1.
Et Ton sait quel abominable hypnotiseur est, pour l'ordinaire, le romancier : en de telles mains, l'administration la plus cynique n'oserait même pas confier les pauvres filles de la Salpêtrière. Sans doute, il y a de bons romans, et nous venons d'en parler; mais combien d'autres! Sans doute, beaucoup de nos auteurs, surtout ceux auxquels leur talent suffit pour réussir, honorent leur talent et leur métier; mais le malheur est que le talent est rare et que dans un roman on peut s'en passer et affriander le public avec de l'ordure; le malheur aussi, pour le renom de la France, est que cette littérature, si c'est encore de la littérature, est à peu près la seule qu'on exporte ; cela ne prouve peut-être pas que l'étranger ait le goût plus délicat que le nôtre, mais cela lui donne un bon prétexte
4. Nous connaissons — et qui n'en connaît pas? — des personnes ayant appliqué ou du moins exprimé certaines théories... énormes ! avec une magnifique inconscience, de manière à stupéfier leur entourage et à ne pas se comprendre elles-mêmes, une fois revenues à leur état normal, une fois réveillées, peut-on dire ; car elles étaient dans une sorte d'état second, et naturellement leurs théories subversives étaient celles que leur avaient suggérées leur dernier roman.
lies professionnels du vice savent cela d'instinct : « J'ai souvent constaté, 'dit un magistrat (L. Proal, op. cit., p. 415), dans les affaires criminelles, que les libertins prêtent des romans aux jeunes filles qu'ils veulent séduire, et que par ce moyen ils arrivent rapidement à leur but. » Et aussi « les femmes corrompues, qui veulent perdre une amie honnête, leur prêtent <tes r€>iu&n$»(4i6).
— dont il profile — pour nous mépriser. L'Anglais Jowet, professeur à Oxford, disait que le Dante d'est trompé en écrivant sur la porte de son enfer : « 0 vous qui entrez ici, laissez toute espérance! » Il aurait dû mettre : « Ici, on lit les romans français. »
Il va sans dire que de tels romans, non seulement à la jeunesse, mais à quiconque garde un reste d'honnêteté, ne donneront pas « des idées conformes aux actes que Ton veut faire », et que leur lecture reste donc un acte insensé par lequel on introduit dans la place des forces inquiétantes et qu'il faudra combattre.
— Mais, dira-t-on, j'aime tant la lecture ! — Peut-être aussi aimez-vous les champignons; mais ce n'est pas une raison de les prendre pêle-mêle sans les trier, puisqu'il y en a de malfaisants.
— Mais tout est sain pour une âme saine! — Probablement comme tout est sain aussi pour un corps sain. Essayez sur votre estomac l'effet des poisons. D'ailleurs, il y a des âmes gâtées de par le monde : voilà an des faits les moins niables. Or, avant d'être gâtées, elles étaient saines; et, puisqu'elles ont pu se gâter, c'est donc que tout n'a pas été sain pour ces âmes alors saines.
— Mais il faut bien tout savoir! — Non, pas plus qu'il ne faut tout sentir. Nous ne sommes créés ni pour savoir, ni pour sentir, mais pour agir. Viser un but digne de soi et prendre de»
tsa lecxcr&s 133
moyens dignes du Lut : voilà toute la sagesse. Or, il n'est pas besoin, à l'officier qui enseigne le maniement du fusil Lebel, de l'expérimenter sur sa poitrine pour démontrer qu'il tue. On n'expérimente ni la typhoïde, ni la petite vérole, sous prétexte d'en préserver ses enfants. On n'essaye pas de la banqueroute ni du naufrage, pour voir comment on s'en tire. On ne se penche pas sur l'abîme, quand on est sujet au vertige, même pour le plaisir de savoir. Il y a une bonne et belle curiosité, et il y en a une autre qui n'est ni belle ni bonne, et qui ne nous sert de rien pour la valeur ni pour le bonheur de la vie. « Messieurs, dit un des personnages de Voltaire, vous m'avez instruit, mais vous m'avez navré ! » On lui répond : « C'est souvent le fruit de la science. » — Ce fut le fruit de « la science du bien et du mal ».
— Mais, ce livre, tout le monde en parle. — Dieu vous en parlera aussi, et peut-être serez-vous bien aise de lui répondre que vous ne l'avez pas lu.
Quoi qu'il en soit, si vous le lisez, il fera son œuvre en vous. Si vous ne voulez pas qu'il la fasse, il ne faut pas le lire.
La loi existe : vous pouvez l'appliquer dans un sens ou dans l'autre; mais vous ne pouvez pas la détruire; et l'on ne gouverne sa vie comme la nature, qu'à la condition d'en respecter les lois1.
4. Si Ton a eu à lire un ouvrage qui laisse une mauvaise impression, il faut la recouvrir par une îecture différente ; car
134 LE GOUYEi\N£M£KT DE &OI-MÊMB
U THÉATRB
Du théâtre, il faudrait répéter tout ce que nou& avons dit de la lecture, en l'accentuant.
C'est là surtout qu'on distribue des idées, souvent bien pauvres au point de vue logique, mais d'une richesse y d'une complexité, d'une incarnation et par conséquent d'une force psychologique incomparable.
C'est là qu'on parle aux sens, à tous les sens à la fois, les faisant solidaires les uns des autres, les caressant, les exaltant, les enivrant par tous les artifices, les arrachant à tout contrôle de la pensée réfléchie, exaspérant d'ailleurs l'impressionnabilité du sujet par la lumière, le bruit, l'atmosphère surchauffée, la contagion de la foule. Et il
Tidée persiste dans son action aussi longtemps qu'elle n'a pas été remplacée par un autre phénomène (Cf. p. 65, 2°). Si l'on veut voir dans ce procédé un enfantillage, je réponds qu'ici encore il y a une loi et que, même par un sourire, on ne la supprime pas ; et s'il n'y a rien de plus sage que de laisser agir ou de favoriser de» impressions dont on a vu et approuvé le point de départ et l'aboutissant, il n'y a rien de moins sage que d'entretenir on de laisser évoluer celles que l'on n'approuve pas, tf'çftt-à-dire ût;5 Coi ces ailant & l'invëtsè de noâ dessejftfc.