LA PARESSE ET LA RÊYERIK
La paresse a mauvaise réputation. Franklin la compare à la rouille qui « use beaucoup plus que le travail1 ». Il déclare ailleurs qu'il est aussi difficile à un paresseux qu'à un sac vide de tenir debout. Un capitaine de vaisseau répétait à son équipage que « celui qui ne fait rien est toujours près de mal faire, un paresseux n'étant qu'un scélérat en disponibilité ». Les anciens faisaient de la paresse un crime d'Etat2; le proverbe en fait « la mère de tous les vices » ; et la théologie, un des « péchés capitaux ».
D'où lui vient cette mauvaise réputation?
— Des idées qu'elle provoque et de leur influence sur la conduite.
Cette influence ne rencontre guère de résistance dans l'état d'aboulie que suppose la paresse (p. 121 , I, 2°, a); et ces idées sont malsaines.
Dans cette aboulie, en effet, dans cet abandon de soi, la coordination des idées, la synthèse mentale
1. La Science du bonhomme Richard, Paris, 1822, p. 7. ?. Voyez E. de Feuchtersleben, op. cit., p. 197 et suit.
LA PARESSE EX LA KÊVEBIB ÏZ1
ne peut pas se maintenir ferme, elle flotte et peu à peu se disjoint; elle ne peut pas s'élever jusqu'aux nobles pensées, il y faudrait un élan de l'aine, une concentration énergique de soi, un travail; elle s'effrite donc par les cirnes et les idées qui remplacent celles qui tombent, émergent spontanément des instincts bas, de l'égoïsme et surtout du fond de tristesse qui se dépose dans les âmes engourdies, comme la vase dans les eaux dormantes. Or, la tristesse est mauvaise conseillère. Quand les eaux ou 1*& âmes s'endorment, la vase du fond fermente, et les miasmes remontent. Comme le pauvre tourmenté de la faim s'accommode de toute nourriture, fût-elle ramassée dans le ruisseau, le cœur triste s'accommode de tout plaisir, et ce sont les pires — parce qu'ils semblent les plus faciles — qui vont tenter et bientôt agiter de leur fièvre le paresseux qui croyait s'endormir. « Le diable, dit un proverbe, se charge de trouver du travail pour ceux qui n'en ont pas. » Et naturellement il les fait travailler pour son compte.
Une des formes habituelles de la paresse est la rêverie. On n'en saurait dire trop de mal.
Il n'est pas question de ce rêve ailé qui s'en va comme un insecte auquel la raison a mis d'abord — c'est Socrate qui dit le mot — un fil à la patte. Il butine un peu à l'aventure ou il papillonne, mais à la longueur du fil qui le retient dans un cercle connu, près des fleurs que la raison surveille,
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si elle ne les a pas choisies, et d'où elle peut toujours, d'un geste, le rappeler. Tel, le rêve artistique, où l'imagination a son rôle très important, où elle peut déployer les ailes en plein vol, mais retenue, orientée, surveillée par la pensée et le vouloir. Un tel rêve ne remue pas nécessairement la vase des bas-fonds; mais, au contraire, il n'y tombe que si on le violente; d'instinct il plane1 ; il ne vient pas d'un engourdissement, mais d'une effervescence de vie; il n'est pas une abdication, un déchet, mais un épanouissement du moi.
La rêverie est tout autre chose : elle est le songe d'un homme éveillé ; elle ne se distingue du vrai songe que par cette circonstance, à savoir que le sommeil ne l'excuse pas.
Le sommeil porte avec lui son excuse : s'il nous diminue, c'est pour nous reposer. Il n'est peutêtre pas facile de le définir. Il ne semble pas, jusqu'ici, qu'on y soit arrivé; — mais on peut dire du moins qu'il est un repos périodiquement nécessaire.
C'est un repos, non pas total — le vivant ne peut se reposer de vivre sans mourir2, — mais psychique. La végétalité ne s'endort pas3. Au contraire, elle profite du sommeil pour réparer l'usure
1. Cf. sur cette idée un bel acte en vers, Palestrina, par le P. Tricard, Retaux. On peut le rapprocher du Fils de VAréHn, de M. de Bornier.
2. Cf. Ôaint Thomas, Summa contra Gentiles, 1. II, c. xcxvu S. Cf. Maury, op. cit., 6.