LES AMBIANCES
dès statues présentées à l'admiration du public, il y a certaines villes qui, recouvertes aujourd'hui par la lave des volcans et déblayées dans quelques siècles, rappelleraient un peu les ruines de Pompéi. On peut modifier la nature de ces ambiances ; mais la loi reste la même : elles agissent.
Il y a des consciences inachevées ou fragiles, — par exemple, celles des enfants, — et il y a dans toute conscience des heures où l'action des ambiances est particulièrement facile à constater.
J'allais, un jour, sur le trottoir, essayant de retrouver les grandes lignes d'une conférence dont l'heure approchait; fatiguée, la tête refusait tout service : les idées s'évanouissaient à peine entrevues; lorsque tout à coup je me surpris répétant d'un léger mouvement des lèvres : 175 — B: 175 — B !... Je levai les yeux et je vis au bout de la rue, devant moi, une automobile fuyant. C'est, à n'en pas douter, l'automobile 175 — B. La sensation de ce numéro entrant par mes yeux avait trouvé une conscience distraite et, ne rencontrant pas de résistance, elle avait fait son chemin vers les actes. Nous connaissons tous, dans notre vie, de ces heures de lassitude cérébrale et, si nous y tenons, il nous sera facile d'avoir de pareilles anecdotes à raconter.
Chez les enfants, le fait est habituel. « J'ai signalé, dit un auteur, l'influence considérable des premières lectures ; les premières images ont une
influence encore plus profonde, elles impressionnent beaucoup plus que les paroles. Si Ton plaçait à l'école, dans les rues, de belles images représentant des sujets historiques, patriotiques, religieux et champêtres, on ferait passer par l'esprit des enfants, sans effort, rien que par les yeux, un enseignement véritablement moral. On laisse, au contraire, s'étaler,, sur tous les murs et aux vitrines des kiosques et des libraires, des images représentant des crimes de haine et de luxure... Ces images se gravent dans leurs cervaux (des enfants) et y laissent des traces ineffaçables ; elles souillent leur imagination et peuvent susciter des actes analogue^1. »
Il serait plus facile aux honnêtes gens d'assainir les rues que de supprimer la loi psychologique. Les gouvernements modernes ont pour principal métier d'obéir à l'opinion, laquelle n'est pas immuable ; tandis que les lois de la nature humaine le sont pour toujours.
Mais, parmi ceux qui tiennent à protéger leurs enfants et protestent contre ces mœurs païennes de la rue, plusieurs peut-être feraient bien d'accomplir d'abord une petite tournée d'inspection à domicile.
Chacun peut allonger indéfiniment la liste de ces applications pratiques. Nous allons insister
t. Proal, op. cit., p. 411 et tuiv.
LBS RÉSOLUTIONS 153
sur Tune des plus importantes et dont la théorie nous servira pour la suite de ces études : c'est au sujet des résolutions. Nous y ajouterons quelques remarques sur L'émotion-choc et le découragement.
Il se trouve des directeurs de conscience et des auteurs ascétiques — heureusement très rares — qui proscrivent les résolutions, parce que, disentils, elles ne servent qu'à nous rendre plus coupables, puisqu'on ne les tient pas.
Je me demande si on les tient, quand on ne les prend pas, et si les choses en vont beaucoup mieux. Nous avons peine, malgré les coups de rames, à remonter le courant : quand nous ne ramerons plus, la barque ira-t-elle plus vite ? — Oui, peut-être; mais alors de quel côté? Et qu'estce que la justice de Dieu peut trouver de plus à punir, qband on a pris une bonne résolution ? Sans doute, la résolution n'est pas tout ; mais elle est quelque chose qui a son mérite. Entre deux hommes dont l'un a pris une bonne résolution, et l'autre, pas, et qui n'en font ni plus ni moins, il
y a tout de même cette différence, c'est que l'un, à un moment donné, a aimé le bien dans son cœur. Son tort a été d'être lâche dans l'action : l'autre l'a été davantage, puisqu'il a reculé même devant l'idée. Si « l'enfer est pavé de bonnes intentions », comme dit le proverbe, ce n'est pas parce qu'on les a conçues, mais parce qu'on les a laissées stériles. Et d'ailleurs le proverbe ne dit pas que l'enfer soit pavé de bonnes résolutions1 : c'est que les résolutions, en effet, qui ne sont pas moins nécessaires que les intentions, sont autrement efficaces.
1° Nécessité des résolutions. — Cette nécessité tient à l'essence même de l'homme. La résolution est l'acte éminemment humain, et il n'y a de vie humaine, au sens propre du mot, que dans la mesure où elle est conduite par la résolution. Tout le reste appartient à la vie animale ou automatique.
Prendre une résolution, c'est en effet voir avec sa raison et vouloir avec sa liberté ce qu'il faut faire. C'est donc d'abord la condition indispensable de tout progrès, puisqu'il faut, pour progresser, se marquer un but avec sa raison et y adapter des moyens avec sa liberté; mais c'est aussi la mise en acte des deux facultés, des deux pouvoirs suze-