‹ Le gouvernement de soi-même (volume 2)Chapitre 48 sur 91 · Hôffding, op. cit. y p · texte numérisé non relu

Hôffding, op. cit. y p

t. Ibid., p. 418 sq. de la 1" éd.

suffit alors qu'on ait conscience du repère, les centres nerveux se tiennent pour suffisamment avertis, et lacté résolu s'exécute. On s'est placé là « dans un état analogue à celui de l'animal qui suit son instinct, ou encore à celui qui pousse un sujet à obéir à un ordre reçu en somnambulisme et complètement oublié depuis1 ». C'est la seconde comparaison qui est la meilleure, et elle nous donne peut-être plus qu'une analogie ; il y a, tious semble-t-il, presque identité : la seule différence est que la résolution est imposée du dehors au somnambule et n'est donc pas une vraie résolution; tandis qu'elle est délibérée et choisie, dans notre cas ; mais une fois l'ordre reçu dans les centres nerveux et enregistré, l'exécution appartient également à l'automatisme2. Et si cela nous place dans un état analogue — très analogue ici — à celui de l'animal qui suit son instinct, c'est un état que nous avons voulu, c'est un instinct que nous nous sommes fait pour mieux assurer le triomphe de notre raison et de notre liberté, et il garde, avec toute la force de l'ins-

1. Ibid. L'auteur emploie cette expression à propos d'une expérience différente; mais elle nous parait également applicable à notre cas.

2. Si la conscience s'éveille, en cours d'exécution, sur l'acte accompli, l'hystérique, ignorant l'ordre de l'hypnotiseur, cherche des explications quelconques de sa conduite et se désole parfois de ne rien trotter de raisonnable Au contraire, dans ce cas, l'homme qui agit en vertu d'une résolution se rappelle au moins qu'il a vu à son acte des motifs sérieux et en poursuit 'exécution dans le câline

tinct, toute la noblesse et toute la responsabilité du vouloir.

Faut-il citer des exemples de ces résolutions à points de repère, et qui s'exécutent automatiquement? On les trouve parmi les formes les plus hautes; mais surtout parmi les plus vulgaires, qui excitent moins l'attention. Il y a l'exemple classique de l'apothicaire qui s'est endormi en disant : « Demain, à telle heure, j'irai cueillir des simples. » A l'heure dUe, il part pour la campagne, il cueille des plantes, il fredonne ses airs favoris. Demandez-lui ce qu'il fait là : au premier moment, il n'en sait rien, il hésite avant de vous répondre. Ce n'est pas la conscience de sa résolution qui le faisait agir, il l'avait oubliée; sa résolution agissait cependant à son insu. Et chacun de nous n'a-t-il pas fait sur lui-même de ces expériences? On se dit qu'après avoir fini telle tâche, par exemple, après avoir achevé et timbré cette lettre, on ira dans telle pièce prendre tel objet. La lettre timbrée, on va dans la pièce, on s'arrête devant un meuble et on ne sait plus pourquoi on s'y trouve : « Qu'est-ce que je suis venu faire ici?... Mais qu'est-ce que je... Ah! oui, je me souviens!... » Ce n'est ni le besoin actuel, ni le désir, ni la pensée de cet objet qui a suscité notre démarche; c'est la résolution oubliée, devenue inconsciente, mais qui a continué d'agir. — On a décidé d'assister à une réunion, à telle heure;

on part; en route, on rencontre des amis, on fait une lecture, on rumine des idées quelconques, on ne pense plus à la séance, on pense encore moins à remuer les jambes ; mais on les remue et on va vers le but sans dévier, et c'est la résolution inconsciente qui dirige chaque pas. — On sait que certaines personnes peuvent fixer à volonté l'heure de leur réveil. Devant partir pour un voyage, elles décident de se lever à trois heures du matin, je suppose, et, à l'heure sonnante, elles ouvrent les yeux. Voilà bien la résolution ou, si vous voulez, la subconscience prise sur le fait, qui agit même quand la conscience dort. Il est vrai que cela ne réussit point à tout le monde. Mais voici qui réussit toujours : on prend la résolution de se lever exactement au signal de son réveil; cela fait, on s'endort, d'un sommeil de plomb, si l'on peut. Tout à coup, le réveil sonne, et d'un saut brusque voilà le dormeur debout. La subconscience veillait et à son appel les centres moteurs ont obéi. J'en appelle à mes lecteurs : n'est-ce pas d'expérience... quotidienne? Je crois voir des sourires sceptiques. Est-ce que je me tromperais, par hasard? Je vous le demande respectueusement, est-ce que cela ne réussit pas toujours? — Non. — Non! oh! alors, je vais vous dire ce qui arrive : le réveil sonne. Debout! dit la résolution. Et un mouvement s'esquisse qui vous fait obéir; mais la secousse qui vous a éveillé vous permet

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de reprendre ies rênes : « Halte-là! dites-vous; est-ce bien nécessaire de se lever si vite? J'avais décidé de le faire au signal de mon réveil ; mais attendons au moins qu'il ait fini de sonner. » Il a fini; mais vous écoutez encore pour en être bien sûr. Quand il n'y a plus de doute là-dessus, vous en trouvez ailleurs : « Pourquoi ai-je voulu me lever sitôt? Pour être à mon bureau à telle heure, pour aller à tel office; mais je puis arriver un peu plus tard; et d'ailleurs je puis gagner du temps sur ma toilette, et puis, je suis un peu fatigué, etc. » — Et je suis sûr que vous ne vous lèverez pas.

Pourquoi? Est-ce la faute de la résolution? — Non, elle n'existe plus. Vous l'avez supprimée. Une résolution, c'est l'idée d'une chose nécessaire; on ne discute pas une chose nécessaire. Vous l'avez discutée : donc vous ne l'admettez plus comme nécessaire, donc il n'y a plus de résolution. Il y a, à la place, quoi? Le souvenir d'une résolution prise. Mais le souvenir, c'est, nous l'avons dit (p. 121, note), un état psychologique froid y une impulsion initiale faible; et vous avez mis contre elle des sensations, en particulier la sensation du bien-être actuel, dans votre lit; or, une sensation, c'est un état psychologique... chaud, d'une force très supérieure à l'idée froide qu'est le souvenir; de sorte que, par suite de votre discussion, il vous faudrait, maintenant, pour vous arracher au repos,

un effort violent, un coup de volonté énergique, une résoution nouvelle très difficile... — qui demande a sans doute une plus longue délibération.

La conclusion très pratique à tirer de là et qui est d'une souveraine importance, c'est qu'il ne faut jamais discuter une bonne résolution, quand le moment est venu de la tenir. Sans doute, vous n'étiez peut-être pas infaillible, quand vous l'avez prise ; mais vous l'êtes moins encore au moment de la difitculté. Vous étiez calme, vous aviez réfléchi, vous aviez pesé avec précaution le pour et la contre : vous êtes loin d'avoir les mêmes chances pour vous en ce moment; les instincts s'agitent, l'esprit se trouble, votre balance s'affole, vous ne pouvez que vous tromper. Plus tard, quand la crise sera passée et le calme revenu, s'il y a vraiment un fait nouveau, vous en appellerez au tribunal de votre raison pour faire casser, s'il y a lieu, la première sentence. Pour le moment, fermez les yeux, et en avant, dans la voie que la résolution a tracée! Marchez, ne discutez pas1. La discussion est un contre-ordre, qui arrête,

1. Nietzsche disait : « Une fois qu'une décision est prise, il faut fermer les oreilles aux meilleurs arguments contraires. C'est l'indice d'un caractère fort. Par occasion, il faut donc faire triompher --a volonté jusqu'à la sottise. »

Nous n'en demandons pas tant. Nous voulons, au contraire, que la volonté, suive toujours la raison. Or, la raison qui me dit de réfléchir pour prendre ma décision, me défend de la discuter quanu le uioment est venu de la tenir.

KfcS RESOLUTIONS i^S

dans les facultés d'exécution, toutes les énergies qui étaient là, de service commandé, pour vous prêter main-forte.

Nous avons dit que non seulement ces énergies en réserve peuvent être arrêtées par un contreordre, mais encore qu'elles peuvent se trouver insuffisantes devant des obstacles extérieurs imprévus ou devant des forces psychologiques adverses introduites dans la place. Elles n'ont pas d'ordre pour l'imprévu, et il faut en référer au vouloir. Et il est clair que, s'il y a, dans les centres nerveux, des forces en sens inverse, la résultante ne sera plus faite que de la différence. De là suivent deux autres conclusions pratiques : la première est qu'il faut, par des associations d'idées, maintenir devant nous, autant que possible, le souvenir de la résolution prise, du moins quand elle est importante et vraiment aimée; çarce qu'ainsi les communications ne seront pas rompues entre les forces de combat et le haut commandement, et il sera facile, en face de l'obstacle imprévu, de transmettre des ordres et des renforts.

L'autre conclusion est plus importante. Il faut prévoir, en effet, que, si la résolution est h longue échéance, nous laisserons toujours, plus ou moins, quelques forces adverses se glisser subrepticement dans la place ; pour que celles de la résolution puissent rester maîtresses en dépit de tout,

il importe de les établir le plus solidement possible. En d'autres termes, il faut prendre nos résolutions, non pas avec ces velléités frêles et sans racine, qui ne tiennent à rien et qu'un souffle disperse ; mais avec le Je veux indomptable qui ne se reprend plus, qui résiste à tout et qui emporte tout. Pour cela, il faut faire la résolution aussi incarnée, aussi riche, aussi complexe que possible (p. 121, 1, 1°). Il la faut donc lumineuse, raisonnée, appuyée sur des motifs nombreux et forts, sur les souvenirs du passé, sur les prévisions de l'avenir, enchâssée, enchevêtrée avec tous les détails de la conscience, associée, autant que possible, à des images vives, à des émotions chaudes, et enfoncée dans la réalité la plus concrète, la plus précise. Ce dernier détail est essentiel. Il faut mettre le tir sur le but et donc ne pas se contenter de dire comme les enfants : « Je serai bien sage », mais dire : « Je ferai telle chose, de telle façon, dans telles circonstances et par tels moyens ». Quand on tient tous ces éléments sous la lumière de son esprit et qu'on les a noués tous ensemble avec un de ces Je veux calmes et forts qui sonnent dans l'âme comme un coup de canon, la résolution est prise, et elle sera de celles qui portent.

Énergique, pour triompher des forces adveises; en communication avec le vouloir par des associations d'idées, pour faire face aux obstacles imprévus; surtout indiscutée, une fois prise, sous

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peine d'être supprimée par un contre-ordre : telle doit être la résolution, et, quand elle est ainsi, elle est indomptable.

Du moins elle n'a plus à craindre que deux ennemis dont il nous reste à parler : l'émotion-choc et le découragement.

G l'émotion-choc

« Vous ne pouvez pas comprendre (dit Jean) le rideau noir, l'empreinte lugubre qui m'est restée de ce moment-là; l'émotion a sur moi un effet dégradant. » « Je ne sais comment faire, dit Claire, pour m'empêcher de tomber comme une loque à la moindre émotion ; mon corps et mon esprit m'abandonnent à la moindre contrariété1.» Une autre avait été remontée par son médecin ; mais elle «ne se sent plus dirigée ». Pourquoi? « J'ai eu peur, et crac! vous êtes parti, vous êtes disparu tout d'un coup. Je me suis trouvée seule et désespérée. » Remontée de nouveau, elle se met, un jour, en colère, et de nouveau elle s'effondre. « Tout est dérangé », dit-elle. — « Une émotion forte détruit,

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