‹ Le gouvernement de soi-même (volume 2)Chapitre 58 sur 91 · P. Janet, Autom., p · texte numérisé non relu

P. Janet, Autom., p

DAJSS tES CONSCIENCES ANORMALES 185

ainsi encore que le cœur physiquement oppressé par le poids du corps, et en particulier par le foie, quand on sommeille couché sur le côté gauche, provoque un sentiment d'angoisse ou même le cauchemar.

Nous pouvons conduire notre enquête vers la vie normale et surprendre dans l'individu ou dans la société mille applications de la même loi.

Sans parler de Buffon, qui avait besoin de manchettes irréprochables et d'une plume d'or pour donner de la tenue à son style, nous voyons bien que les ouvriers et les ouvrières, les paysans et les paysannes qui s'endimanchent ont un goût de la propreté qu'ils ne sentent pas toujours le rest® de la semaine. Une tenue molle, abandonnée, provoque les pensées légères, les rêveries sensuelles; une tenue ferme et digne, la force du caractère ou la fierté du sentiment. 11 y a telle ville de France où les jeunes filles de la société, pour réagir contre la mollesse dont on accuse la jeunesse d'aujourd'hui, se sont interdit, par an pacte... secret, l'usage des fauteuils. Enfantillage

qui provoque sans doute de jolis étonnements^ dans certaines réunions, parmi les non-initiés; mais enfantillage plus qu'innocent, qui part d'une idée juste et que le psychologue ne peut qu'approuver.

Il y a, chacun le remarque, un état d'âme, une « mentalité », un « esprit » particulier au prêtre, au moine, au militaire, au magistrat, à l'homme politique, à l'universitaire, à l'employé de bureau, et presque à chaque profession. Or, lorsqu'on expérimente sur un très grand nombre.de cas, les causes accidentelles s'annulent les unes les autres, et c'est des causes habituelles que dépend le résultat constaté. Si donc les membres d'une profession présentent, malgré la diversité des circonstances qui encadrent chaque vie, un état d'âme, une « mentalité » sensiblement identique, cela ne peut venir que de ce qu'il y a d'habituel et de normal dans l'exercice de leur profession. Us font tous, en effet, les mêmes actes ; non seulement ils font les mêmes actes de métier, mais encore ils portent le même costume et ils sont obligés à la même attitude. Voilà ce qu'il y a de plus commun et de plus constant dans une profession donnée, et voilà sans doute ce qui explique l'uniformité du résultat, la « mentalité » — et la sentimentalité — de la profession. On a beau dire que « l'habit ne fait pas le moine » : il le fait bien un peu. Le proverbe est vrai en ce sens qu'il ne suffit pas, pour être un vrai moine,

un vrai militaire, etc., d'en porter le costume : il faut en avoir l'esprit. Mais le proverbe serait faux s'il voulait dire que, dans la formation de cet esprit, le port du costume et les attitudes qu'il impose ne sauraient être pour rien.

Un philosophe que nous avons déjà cité * voit dans la coquetterie de la femme, ou mieux dans son souci d'être belle — qui constitue un peu sa profession — l'explication de son habituelle bonté : <( Chaque geste doux et tendre, chaque mouvement gracieux du visage aura une tendance à mettre l'esprit dans une attitude de douceur, de paix et de grâce. En s'exerçant à être belle, la femme s'est exercée à être bonne. » Nous croyons que la bonté lui vient par d'autres sources plus profondes et que la coquetterie d'ailleurs peut facilement nourrir les plus durs égoïsmes; mais c'est par l'entrée en jeu d'autres phénomènes psychologiques. Par lui-même, s'il pouvait s'exercer isolément, en dehors de toute intention étrangère et de tout retour d'égoïsme, cet instinct et les actes qu'il inspire inclineraient sans doute à la bonté; et, tel qu'il s'exerce à l'ordinaire dans le degré d'automatisme qui le soustrait au jeu des autres forces, il n'est pas sans quelque influence sur le résultat indiqué par notre philosophe.

Il n'est d'ailleurs pas besoin, pour que l'acte

i. Fouillée, loc. cit.

188 LE GOËVfittXKMENT DE SOI-MÊME

incline au sentiment, ni que le sentiment soit voulu ni que l'acte soit spontané et sincère : la simulation de la folie conduit à la folie1, et on voit des fillettes qui, pour se donner un genre « bien porté », «jouent si bien leur rôle de petites femmes nerveuses qu'elles sont prises au piège et le deviennent bien réellement2 ».

« Entre l'être et le paraître, écrivait une jeune fille, l'accord tend toujours à s'établir. Je m'en suis déjà aperçue autrefois. Je m'amusais à me donner des allures frivoles, à dire mille sottises avec de petites amies, à affecter des airs de petite folle. Je mettais une sorte de recherche à être un paradoxe vivant, à faire mon extérieur aussi différent que possible de l'intime, persuadée qu'il fallait ne rien laisser voir de celui-ci. J'étais tout étonnée de constater que je devenais superficielle et légère et que j'avais des idées, des appréciations, des sentiments qui me feraient maintenant rougir. »

Les jeunes gens ont leurs manies comme les jeunes filles, ils y apportent leur cachet propre. Ils sont moins enclins à dissimuler leur vrai moi ; mais ils le sont plus encore à vouloir « être un paradoxe vivant » — ce qui pratiquement ne change guère le résultat. Ils sont fiers d'étonner, de scandaliser, de faire peur, de paraître pires qu'ils ne

i. Voyez Magnan, Recherches sur les centres nerveux \ 2# séria, Masson, 1893, n. B61.

a. Dubois, Influence de Vesplit, p. 88.

BANS LES COHSCIKNCES NO&MALKB H#

sont1. Us font comme si. Le mailieur est qu'ils la deviendront, que ce procédé les fera véritablement pires et que, pour eux aussi, « entre l'être et le paraître, l'accord tend & s'établir».

Campanella, dit-on a, imitait la physionomie et les gestes de ceux dont il voulait connaître les sentiments, ayant constaté que, par ce moyen, il les suscitait en lui-même.

En conséquence de la même loi, il semble que les acteurs devraient porter, dans la vie normale, les dispositions de leur rôle. De fait, on a signalé souvent cette influence, à Oberammergau ou dans des circonstances analogues. S'il est plus difficile de la constater ches les acteurs de profession, c'est d'abord que, dans leurs rôles successifs et contradictoires, ils subissent des impressions qui s'effacent les unes les autres ; et c'est aussi qu'ils y apportent sans doute un esprit moins ingénu, moins absorbé psychologiquement dans leur rôle, moins dégagé des multiples réactions de la vie courante. Mais, d'instinct, il leur arrive d'appliquer la loi pour se créer un état d'âme, et de vivre dans la vie normale comme s'ils avaient les sen-

i. « Ceux qui ne connurent jamais l'ivresse de déplaire ne peuvent imaginer les divines satisfactions de ma vingt-cinquième année : J'ai scandalisé! Des gens se mettaient, à cause de mes livres, en fureur. i> (M. Barrés, Un homme libre, préface é* la nouvelle édition, collection Minerva, 1905.) — Ab uno disce emnes.

2. Vita Campanellœ, auctore E.-S. Cypriano, Amstelo<£, 1722, p. 48. — Cf. aussi Burke, On tke Sublims and Beauiiful% part. ÏV, sect. nr.

timents qu'ils veulent exprimer sur la scène. Mounet-Sully, par exemple, si l'on en croit M. Jules Lemaître, passa dix ans à préparer son rôle d'Hamlet, et, pour se bien pénétrer des mêmes sentiments, il s'efforçait d'agir en tout, dans son langage, sa démarche, son attitude, comme s'il eût été Hamlet.

Il n'est pas rare, d'ailleurs, que l'instinct suggère l'application de cette loi. Les timides, qui se savent tels et qui, dans une circonstance donnée, sentent plus impérieusement le besoin de l'audace, parlent très fort et très dur, se montrent intraitables et deviennent véritablement terribles. Ce sont « les agneaux enragés».

Par le même instinct, le poltron, qui s'en va dans la nuit, siffle, comme s'il n'avait pas peur, pour se donner du courage. Les sauvages, avant de partir pour la guerre, agitent leurs lances, font des simulacres de combats sans pitié, des danses frénétiques, mêlées de cris de fureur. C'est pour se mettre dans l'état d'âme belliqueux, et la méthode est efficace. Les soldats civilisés chantent des airs de bravoure; la musique du régiment les leur redira, dans ses «pas redoublés», qui mettent les hommes en une démarche et une attitude martiales. Les chefs savent bien que ce n'est pas inutile1. Turenne lui-même, qui, par

î Et si Ton croit que les promenades triomphales autour d'un drapeau rouge, avec des attitudes ou des gestes de provo-

tempérament, n'était qu'un poltron, — ce qui montre, par parenthèse, ce qu'on peut faire d'un tempérament — le brave Turenne, se sentant trembler de peur quand sonnait la bataille, tenait à son tempérament ce petit discours : « Tu trembles, vieille carcasse, tu as peur! je t'en ferai bien voir d'autres. » Et, éperonnant son cheval, il se jetait au plus dru de la bataille. Il faisait comme si, et le sentiment ne tardait pas à venir.

Ainsi donc, aussi loin qu'il soit possible de pousser les expériences, de la catalepsie à l'état normal, pour tous les âges1 et pour tou§ Jes

cation, ne laissent rien dans l'âme des foules, — pas plus que les discours fanatiques des Bourses du travail et les chants de Y Internationale, — si Ton n'y voit qu'un jeu de ce grand enfant qu'est le peuple : on ne connaît pas l'homme.

1. L'hérédité elle-même, qu'est-elle autre chose que la combinaison de cette loi avec celle que nous avons précédemment établie?

Puisque ridée incline à l'acte, puisque tout phénomène psycnologique laisse une empreinte dans la chair, il s'en suit que le corps du nouveau-né n'est plus l'argile vierge et sans histoire dont fut pétri le premier homme, mais une matière travaillée par les pensées et les désirs des aïeux, et qui en garda la trace : c'est l'application de la première loi. — Mais, puisque, d'après la

i02 LB GOUVERNEMENT DE SOI-MÊME

sexes, pour l'individu et pour les collectivités, nous constatons que les actes tendent à produire l'état d'âme dont ils seraient normalement l'expression.

Ils aboutissent à ce résultat, même en dehors de toute intention précise, comme il apparaît par la plupart des exemples cités. Ils y aboutissent même contre l'intention du sujet, comme le prouvent les exemples de simulation de défauts ou de maladies. A plus forte raison aboutiront-ils quand le résultat sera estimé et cherché, quand la volonté lui ouvrira le chemin et supprimera de son mieux les obstacles, quand les actes seront faits avec intention et répétés avec méthode :

féconde loi, les attitudes, les manières d'être, tendent à ressusciter les sentiments, il est à prévoir qu'il y aura tendance chez l'enfant à sentir et donc à agir facilement comme les aïeux, surtout dans les catégories de phénomènes où l'organisme a une part prépondérante et où, par suite, il garde une empreinte plus profonde. Et, en effet, on constate que les vices qui se transmettent le plus sont la débauche et l'ivrognerie.

La même combinaison de ces deux lois explique également l'influence de la mère dans le nourrissage de l'enfant, quand elle lui donne son lait, une matière préparée par elle pour lui, une matière vivante de la vie de la mère et rapidement transformée dans la vie de l'enfant avec laquelle tout l'harmonise, une matière donc où elle met à son insu l'empreinte de son âme et où il trouvera, lui, à son insu, le moule tout prêt pour y couler ses premiers sentiments.

Le batelier gouverne sa barque au large ; mais souvent, s'il y a fait peut-être des changements de ses propres mains, il l'a reçue en héritage, et ce sont les aïeux qui l'ont construite. Ainsi de nous. Et il avait raison encore plus qu'il ne le pensait, Napoléon, de répondre, quand on lui demandait à quel âge devait commencer 1 éducation de l'eni&ul; « Viugi. *un ava&t «a nais- •ance, par celle de sa mère. »

CONCLUSION in

c'est alors surtout qu'ils auront le pouvoir de susciter le sentiment.

Il nous semble que nous pouvons considérer cette loi comme établie.

Il en résulte ce principe de conduite : Agir comme si / avais le sentiment que je veux avoir , puisque c'est le moyen de me le donner. Et inversement : Ne pas agir conformément au sentiment que je veux expulser, puisque ce serait le moyen de l'ancrer en moi davantage.

Ce principe, n'étant que la conclusion pratique de la loi, n'a pas besoin d'autre preuve. La vérité do la loi établit l'efficacité du principe.

Nous avons maintenant à chercher son explication.

Page 1