‹ Le gouvernement de soi-même (volume 2)Chapitre 60 sur 91 · EXPLICATION PROPOSÉS · texte numérisé non relu

EXPLICATION PROPOSÉS

au mai présent, que se précisent et s'accroissent nos douleurs.

L'idée ne décide pas seulement de la nuance du sentiment ou de son degré ; mais de son espèce et de son existence même.

Le même fait extérieur, la même modification organique, la même manière d'être peut devenir joie ou douleur, selon l'idée qu'on y ajoute. On a vu des croyants appeler le martyre de leurs vœux enflammés, chanter malgré les supplices, ou se plaindre qu'ils ne fussent ni assez violents, ni assez prolongés ! ; et je n'ai pas besoin de dire que nombre de condamnés ou de victimes, passant par les mêmes caprices des tyrans, n'y goûtaient aucun délice. On se livre, pour le plaisir du sport, à des exercices que les portefaix ou les mineurs ne voudraient pas s'imposer pour le double de leur salaire. Le jeûne qu'on fait pour tenir un pari, quoique plus long, paraît moins dur que celui que demande l'Eglise ; et l'on trouve parfois très douce ou du moins très simple, suggérée par la coquetterie, une gêne, une souffrance qui paraîtrait excessive en l'honneur de la vertu, ou, pour le service de ses ambitions, telle démarche humiliante qui révolterait si elle était réclamée par le devoir. C'est l'idée qui, en face des mêmes faits extérieurs ou des mêmes données physiologiques,

i. Fruar bestiisy disait Ignace d'Antioche. — Voyez d'autre» faits dans nos Vi$i(ms dJe$poir% Vitte, 2- 6dM 1905, p. 118 et soir.

classe le sentiment dans des espèces différentes. En face du Uoc, on peut se dire :

Sera-t-il dieu» table ou cuvette?

Il sera ce que l'artiste l'aura fait, et c'est l'idée, ici, qui est l'artiste.

Tant qu'elle n'intervient pas, le bloc reste informe ; tant qu'elle ne s'y mêle pas ou dès qu'elle ne s'y mêle plus, aucun sentiment ne peut surgir des modifications organiques. Voici une histoire récente et qu'il est facile de répéter : A la campagne, sur le bord d'un chemin, je vois un enfant tout en larmes qu'une grande sœur essaye en vain de consoler. Je m'approche avec un air attentif. « Dis, pourquoi portes-tu des sabots »? 11 regarde ses sabots et se montre fort embarrassé de ma question, tellement qu'il ne pense plus à rien d'autre et le voilà consolé. La douleur tombe avec l'idée qui la faisait vivre. Dans l'ardeur de la bataille, le soldat peut aller, quelque temps, avec une balle dans le corps, sans rien sentir. Pourquoi? Parce que son attention est absorbée ailleurs et qu'il ne s'est pas aperçu de sa blessure. Ne la connaissant pas, il n'en souffre pas. Elle est faite, malgré tout, le sang coule, l'organisme est assez modifié pour ne pouvoir plus garder la vie; mais tant que le blessé ne mêle aucune idée, aucune coajuaissance à cette modification, il n'y a pas de

EXPLICATION PROPOSÉ! ÎCH

douleur* Pour une raison analogue, on peut en* foncer des aiguilles à travers les membres de l'hypnotisé, on peut meurtrir sa chair; il ne sent rien, parce qu'il n'en connaît rien. Voyez, même au bas de l'échelle, le sentknent le plus humble et le plus matériel de tous, ce sentiment élémentaire dont nous parlions tout à l'heure, fait d'un vague bien-être ou d'un vague malaise : sans doute, la matière en est donnée par l'organisme, par son degré de force et d'harmonie vitales ; mais cette manière d'être ne devient sentiment qu'en étant sentie, qu'en franchissant le seuil de la conscience par une certaine coenesthésie, comme parlent les auteurs, c'est-à-dire par une sensation générale de cet état organique. Cette sensation, voilà l'idée; et aussi longtemps qu'elle n'existe pas, il n'y a pas de sentiment.

C'est donc bien l'idée qui est l'élément principal; c'est d'elle que le sentiment reçoit son existence et son espèce, sa nuance et son degré, — en deux mots, son être et sa manière d'être. Elle lui donne la forme ; l'organisme ne lui fournit que h matière.

Et nous n'avons parlé, jusqu'ici, que des sentiments qui tiennent le plus à l'organisme. A plus forte raison faudra-t-il reconnaître le rôle de l'idée, dans les plus élevés de la pamme, — dans les sentiments de repentir, de loyauté, de justice, d'admis ration, de patriotisme, de foi^ d'espérance, d'amour

de Dieu, etc. : on ne les expliquera jamais par un état des vaso-moteurs.

Même, il y a lieu de se demander si de tels phénomènes plongent encore dans l'organisme, et si l'état physiologique, au lieu d'en constituer la matière, n'en est pas un simple contre-coup. Assurément, si l'expérience ne justifie pas cette conception, nous l'abandonnerons sans regret; et nous ne serions nullement scandalisé, si, comme le veulent certains auteurs, le sentiment élémentaire était aussi le sentiment fondamental , si toutes les manifestations les plus hautes de l'état affectif n'étaient que le sentiment de bien-être ou de malaise organique précisé et ennobli par une pensée supérieure.

De même que nous reconnaissons, dans un bloc informe, la matière d'une statue, ou, dans la sensation, la matière de la pensée ; ou bien, de même encore que nous avons vu, dans la volonté ou la liberté, l'épanouissement terminal de la poussée de nature qui porte tout être vers son bien : ainsi nous consentirions sans déplaisir, si les faits nous en donnaient le droit, à greffer les plus nobles sentiments sur les plus élémentaires, en les séparant par des nuances très rapprochées les unes des autres, sauf au moment où l'idée, qui leur donne leur individualité propre, passe de la sensation à la pensée1. La pensée serait la greffe qui, de ce

4. Môme alorf les nuances pourront n'être pas facilement discernables à l'observation interne on externe. Il n'est pas

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tressaillement d'énergies organiques, ferait un sentiment supérieur; et comme nous trouvons naturel que la sève qui fait éclore les fleurs vienne des racines, nous ne trouverions rien d'étrange à ce que, chez notis aussi, la vie des sommets plongeât ses racines dans le fond de l'être, ni à ce que la môme sève vitale, qui reste sans beauté dans ses œuvres inférieures, pût produire, au contact des hautes pensées, les plus belles fleurs de sentitiment qui puissent couronner une âme humaine.

Mais les faits ne paraissent pas cadrer avec cette interprétation. Il semble, au contraire, que certains sentiments se constituent en dehors de toute modification sentie de l'organisme (sauf à la provoquer habituellement par une sorte de contre-coup qui, suscitant une sensation, donne lieu à un sentiment nouveau). Le sentiment du devoir, par exemple, ou de la justice, pris en lui-même, si nous avons admis (p. 78 sqq.) qu'il doit avoir un écho dans l'organisme, ne paraît pas, à l'ordinaire, le faire vibrer assez fort pour qu'il nous soit possible de le percevoir, au moins d'une façon distincte.

En somme, «< la conscience d'un bien ou d'un mal quelconque » : telle est la définition du sen-

facilc non plus de dire si l'éponge est un animal ou im végétai ; mais ontologiquement rien de plus clair : si elle sent, c'est un animal; si elle ne sent pas, c'est un végétal. De mémo, si la pensée intervient dans un état affectif, c'est un sentiment supérieur, binon, non.

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timent que nous croyons la plus conforme à l'expérience et la mieux défendable en théorie.

Quand un objet externe ou interne, matériel ou spirituel, réel ou logique entre en contact avec notre moi conscient, il nous apparaît comme vrai ou faux, comme existant du moins de telle ou telle façon, — et nous faisons acte de connaissance. Quand la réalité psychologique qui constitue en nous cet acte vital de connaissance, quand ce phénomène nouveau se mêle avec notre moi, avec l'organisation de notre conscience, avec la synthèse préalable de nos autres idées, sentiments ou tendances, il s'y adapte, la fortifie, l'étend, l'harmonise; ou, au contraire, il la violente, la déchire, la renverse : le phénomène nous apparaît alors comme une adaptation ou une désadaptation du moi, une convenance ou une disconvenance, un bien ou un mal, — et c'est cette conscience de ce bien ou de ce mal vécu qui constitue le sentiment.

On voit comment, dans cette théorie, s'expliquent la part de l'idée et celle de l'organisme. Dans cette phase même où le fait nouveau nous apparaît comme bien ou mal, il nous apparaît ; la conscience le voit donc pour le sentir; et ainsi, sans parler de ses antécédents, dans son entité même, dans sa réalité concrète, le sentiment est toujours et essentiellement imprégné d'idée.

Mais nous savons déjà que toute idée, même la

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