PRISE DE LA LIBERTÉ SCR LA PASSI0M
mense elle constitue, il fallait nous convaincre que cette force, en dépit des apparences, n'échappe pas entièrement à notre liberté, mais que, soit dans son origine, soit dans sa durée, nous avons sur elle une prise efficace.
11 nous reste maintenant à dire quel usage pratique il faut faire de cette force que nous pouvons dompter.
Après avoir distingué la bonne et la mauvaise passion, après avoir constaté les résultats, sur notre vie, de Tune et de l'autre, nous dirons quel choix il convient de faire et comment U réaliser.
Nous le savons déjà, tout ce qui convient à un être, tout ce qui l'harmonise, tout ce qui en adapte les parties avec le tout, et le tout avec son destin, tout cela lui est bon, tout cela est un bien. Le bien est d'autant plus grand que l'harmonie réalisée est plus étendue, et que l'adaptation se rapporte à une synthèse plus large de l'être. Si elle se rapporte h Ja synthèse totale, c'est le bien suprême : le bien moral pour l'homme,
s'il s'agit de la synthèse totale du moment ; le bonheur, s'il s'agit de la synthèse totale et définitive, embrassant toute la plénitude de son être et de sa durée. S'il s'agit au contraire d'adaptation h. une synthèse partielle correspondant à un organe ou un désir particulier, ce n'est plus qu'un bien particulier et non pas le bien suprême : un bien physique et non pas le bien moral, un plaisir et non pas le bonheur.
Ce plaisir, ce bien physique, est-il défendu h l'homme? — Non. Il y a pour l'homme des biens qui répondent à l'appétit fondamental de sa nature, à ses besoins spécifiques, qui lui sont nécessaires et qu'il est donc obligé de poursuive ; mais s'il y a des biens obligatoires, il n'y en a pas de défendus. Il ne peut pas y en avoir, puisque le bien est ce qui convient, ce qu'il convient d'avoir ou de faire.
Mais, si ce qui convient à une partie de l'être disconvient au tout, cette convenance partielle n'est un bien que par abstraction, dans l'hypothèse impossible où tout l'être se réduirait à cette partie. Dans la réalité, cette partie n'est pas le tout, et cette prétendue convenance est une disconvenance, ce prétendu bien est un mal. En d'autres termes, un bien dont l'acquisition nous prive (Tun bien supérieur et nécessaire peut rester le plaisir, c'est-à-dire le bien d'un organe pris à part ; mais parce que l'organe ne vit pas à part,
ce bien de l'organe est, dans la réalité vivants, le mai de l'être, et c'est là ce qui est défendu par Dieu et par le bon sens1.
D'après ces principes, la passion est mauvaise, quand elle pousse à réaliser un plaisir en désaccord avec une synthèse plus générale, c'est-à dire avec un bien supérieur nécessaire ; elle est bonne, quand elle ne heurte aucune synthèse de ce genre ; elle est excellente quand elle la favorise. Ou, en termes plus simples, la passion est mauvaise, quand elle prend le plaisir pour but, décidée à lui sacrifier le bien ; elle est bonne, quand elle va vers le bien, fallût-il lui sacrifier le plaisir2.
C'est faire de la morale, va-t-on dire. — Peutêtre ; mais en faisant de la psychologie pratique.
Celle-ci considère le jeu de nos facultés et le compare avec le résultat ; celle-là en considère
1. On peut voir ces notions développées dans notre Théorie du bien et du mal, 1904.
2. Celle-ci peut se subdiviser : elle peut avoir pour but ou le plaisir honnête ou l'honnête, pou* parler comme les philosophes. Dans le premier cas, c'est le plaisir qui attire; on y met seulement pour condition que le devoir ne sera pas violé, qu'on renoncerait à ce plaisir, s'il devenait le mal. C'est la passion bonne dont nous parlions tout à l'heure; elle est bonne puisqu'elle n'est pas mauvaise : telle est ou telle peut être la passion pour les arts, poésie, musique, peinture, etc. Mais celle qui cherche directement le bien, l'honnête, c'est-à-dire le perfectionnement, l'épanouissement, l'harmonie toujours plus pleine de l'être total, est évidemment meilleure. C'est do celle-ci uniquement que nous parierons dans fa suite.
ïusage et le compare avec le but. L'une se préoccupe de ce qui est; l'autre de ce qui doit être. Mais Tune et l'autre ont pour base la nature, et pour objectif le bon emploi de la vie et le bonheur de l'homme. Il n'est pas étonnant qu'elles ne se contredisent jamais et que sur beaucoup de points elles se confondent.
Et, de fait, la passion mauvaise désharmonise Thomme et Pendolorit en même temps qu'elle le fait coupable; et la passion bonne l'épanouit et augmente sa joie en même temps que ses mérites.
Pourquoi et comment? Il y aurait mille façons de le dire. Nous allons à la plus courte :
Si, par cette opération mentale qui s'appelle Tabstraetion, nous dégageons d'un être quelconque tout ce qu'il y a d'accidentel, d'individuel, tout ce qui passe et tout ce qui change ; si nous ne gardons que ce qu'il y a d'essentiel et d'immuable, nous avons une idée spécifique pouvant s'appliquer à tous les êtres de même nature; nous avons un type. Si nous imaginons un être conforme à ce type, mais dégagé de tout ce qui est défectueux, et pourvu au maximum de toutes les qualités possibles, nous avons mieux qu'un type ou qu'une idée, nous avons YidéaL Ainsi un animal raisonnable, de la matière et de l'esprit unis en une seule substance : voilà le type ou l'idée de Thomme ; mais si, laissant de côté tous
les dtfautâ, vous cueillez dans tous les êtres humains toutes les qualités éparses, si vous les grandissez jusqu'à leur souveraine perfection, si vous les harmonisez en un seul tout, mettant ce tout au compte d'un seul homme, vous ave>, Thomme idéal.
L'idéal est essentiellement vrai. Il ne présente aucune contradiction ; vous avez pris tous ses éléments à la réalité ; vous les avez combinés en respectant tous les rapports essentiels, toutes les lois, en supprimant tout ce qui les trouble, en y mettant tout ce qui les épanouit. Et quand vous vous trouvez en face d'un être de chair et d'os qui se rapproche — ne pouvant l'égaler — de cet idéal, vous vous écriez : « Voilà un homme! celui-là, vraiment^ est un homme. » — Les autres aussi 1 Mais vous avez raison : celui-là l'est particulièrement ; il l'est davantage. Si tous ceux qui réalisent, de quelque façon que ce soit, Vidée spécifique, cette sorte de minimum, sont déjà des hommes ; celui qui s'approche de Yidéal, qui ajoute aux caractères essentiels les plus nobles qualités par surcroît, tout ce qui embellit et achève l'humanité, celui-là est un homme plus vrai. Et de même il y a un idéal du jeuije homme, de la jeune fi41e, du père de famille, de la mère, du magistrat, du politique, du chef d'armée, etc.; et plus les êtres concrets se rapprochent de cet idéal, plus ils sont de vrais magistrats, de vrais
pèi\*s, de vraies mères, etc. L'idéal n'est donc pas seulement la vérité, mais la vérité à son maximum, la vérité-limite vers laquelle tend un être dans son vrai développement.
La fiction est toute autre chose. Elle s'obtient par la même opération mentale ; mais elle prend, ici ou là, selon sa fantaisie, les éléments dont elle se compose. Les éléments ont une certaine vérité ; mais le tout n'est qu'un mensonge, parce que l'assemblage s'en est fait à l'encontre des lois et des rapports essentiels des êtres. Aussi n'est-ce qu'une abstraction vaine qui ne répond à aucun être possible, et ne peut servir de modèle à aucune existence. Toute vie qui tenterait de s'en rapprocher, outre qu'elle n'y réussirait pas, tendrait à se déformer et à se détruire. Ainsi l'être humain qui voudrait ressembler au sphinx, au centaure, ou à la chimère.
Or, la passion est, dans Tordre pratique, l'équivalent de l'idéal ou de la fiction dans l'ordre intellectuel. La vie pratique se mettant en face du bien, comme la vie intellectuelle en face du vrai, je dis que la passion bonne tend vers Yidéal du bien ou du bonheur ; tandis que la passion mauvaise en poursuit la fiction.
Voilà pourquoi Tune est ennoblissante, épanouissante dans la vérité et dans la joie ; tandis que l'autre est dégradante, inassouvissable et douloureuse. C'esi ce que nous allons démontrer.
LA PASSION MAUVAISB
Elle consiste essentiellement, c'est sa définition même, à prendre le plaisir comme but, à en faire la loi de la vie humaine.
1° Or, c'est se mettre dans le faux, c'est ne pas tenir compte de la nature et des rapports essentiels des êtres ; c'est mettre la raison et la liberté au service des instincts et réduire au destin de la bête les facultés de l'homme ; c'est vouloir ressembler au centaure, moitié homme et moitié bête : c'est une fiction dans Tordre pratique.
Le plaisir, en effet, — celui que cherche l'instinct sans tenir compte du devoir, — n'est pas la loi de l'homme.
La loi est conservatrice. Un être — le vivant comme le minéral — n'a qu'à rester soumis à sa loi, pour rester lui-même ; il n'a qu'à agir selon sa loi, pour se développer normalement. La bête, en suivant son instinct qui la pousse au plaisir* se conserve et se développe ; elle pourvoit à tous ses besoins individuels et à tous ceux de son espèce : c'est donc que l'instinct est sa loi.