LÀ PASSION MAUVAISE
L'homme, quand ii suit l'instinct qui le pousse aveuglément au plaisir, se déshumanise, se désorganise, ruine sa santé et sa joie et celle des autres, ou même se détruit par le suicide et détruit les autres par le meurtre. Interrogez les économistes et les psychologues, Le Play, par exemple, et P. Bourget ; interrogez les médecins et les hôpitaux, les magistrats et les prisons ; regardez autour de vous, et surtout regardez dans l'histoire : les maladies, les larmes, les désespoirs, les haines, les trahisons, les vols, les suicides, les assassinats, les guerres, les révolutions, l'esclavage, les quatre cinquièmes de tout ce qui tend à dégrader et à détruire l'humanité, qu'est-ce autre chose que l'histoire de l'homme à la poursuite de son plaisir?
Le plaisir n'est donc pas la loi de l'homme. Il peut être en lui la loi particulière de certaines énergies particulières ; mais il n'est pas la loi de son être concret, il ne peut pas être sa loi. Et la passion^ qui veut en faire sa loi, s'éprend d'une chimère, s'efforce de faire vivre une fiction.
Voilà pourquoi, violant la loi de la nature, il est fatal, en même temps qu'elle est désorganisatrice et dégradante, qu'elle soit inassouvissable et douloureuse.
2° Car, pour être assouvie, il faudrait qu'elle eût réalisé sa fiction, qu'elle eût fait l'accord entre les facultés de l'homme et le destin de la bête. C'est l'impossible. Le destin correspond aux facul-
tés; le plaisir, qui suffit à la bête, ne peut pas être Tinfini bonheur que l'homme rêve avec sa pensée et dont son cœur a besoin. Et plus il s'efforce à remplir ceci avec cela, plus il voit son œuvre vaine ; plus il court après sa chimère, plus elle le fuit.
3° Non seulement nul effort ne peut réaliseï une fiction, mais tout effort en ce sens, sortant de Tordre et portant à faux, se chiffre par un « travail nuisible », pour parler comme la mécanique; ce sont les pièces de la machine humaine n'engrenant plus, battant dans le vide et s 'affolant de leur vitesse acquise ; et, tandis que le besoin du bonheur s'exaspère à Tinfini, creusé parles déceptions de l'expérience et par l'idée fixe que fouette la passion, les organes sunnenés s'épuisent et 6entent toujours moins : de sorte que la proie diminue à mesure que la faim augmente, et la distance croît fatalement entre la réalité et le rêve. Or, cette distance sentie, la conscience de cet écart entre la réalité et le rêve, c'est la mesure de la douleur humaine1.
Et toute la force immense de la passion s'emploie ainsi à faire toujours plus profondes notre misère et notre douleur.
Test notre faute. Au lieu de courir après la fiction, il fallait chercher l'idéal.