‹ Le gouvernement de soi-même (volume 2)Chapitre 79 sur 91 · Blanc de Saint-Bonnet, la Douleur · texte numérisé non relu

Blanc de Saint-Bonnet, la Douleur

entraîne plus, et ils diminuent dans la mesura même où il agit sur nous. C'est la nuit et le jour, et, ceci n'a qu'à être, pour tuer cela.

Le temps et la sève de vie et l'attention et les efforts qu'il nous aurait fallu pour combattre nos défauts, l'idéal les économise donc en grande partie sans nuire aux résultats ; mais il a cet autre avantage d'épanouir notre vitalité, de nous amener à notre maximum de rendement.

b) Deux choses font la médiocrité de la vie : la faiblesse et Yéparpillement de nos vouloirs. Nous sommes, la plupart du temps, des abouliques et des éparpillés. Or l'idéal communique l'énergie des vouloirs et l'unité de la vie.

a) La faiblesse de nos vouloirs est faite de nos hésitations entre des désirs qui se contredisent et du peu de poids qui détermine nos décisions. Ainsi le vouloir tremble et puis s'incline lentement comme une balance presque en équilibre. L'idéal, la passion bonne est un désir déterminé, unique, exclusif, à l'état chronique^ et qui supprime donc toute hésitation; et c'est un désir à l'état violent qur pèse donc d'un poids énorme sur le plateau et incline la volonté jusqu'au bout (p. 233 sq.). Lin vouloir décidé et achevé, voilà par conséquent le fruit de l'idéal; et c'est tout le contraire de l'aboulie.

3) Mais l'aboulie est encore un moindre mal que Yéparpillement

LA *A8SÏÔN BONNB. — L'IDÉAL IW

Si lente que soit la marche, pourvu qu'elle s'oriente vers un but, le temps agrandit la distaaice parcourue; tandis que toutes les dépenses de force, &i on piétine sur place, se font en pure perte.

Voyez ce cheval dans un clos : il est de race, fringant d'allures, il court en gambades folles, s'épuise, et, le soir venu, il est où on l'a conduit le matin; si on lui avait mis le mors, si on avait dirigé sa course, avec moins de peine il aurait fourni une belle étape.

Le malheur est que nous ne savons pas mettre le mors à nos désirs, et nous allons nous aussi par bonds désordonnés au gré changeant de nos caprices.

Et notls n'avançons pas; ou si peu, que nos progrès ressemblent aux pèlerinages de ces bizarres dévots qui faisaient vœu de reculer de trois pas sur la route dès qu'ils en avaient fait quatre. En d'autres termes, tiraillés par nos multiples vouloirs en des directions contradictoires, le résultat se chiffre par la différence de ces forces Tandis que, si tous nos vouloirs s'orientaient dans le même sens, le résultat, à égale dépense de forces, se chiffrerait par une addition au lieu d'une soustraction.

Qu'est-ce qui fera l'addition de nos forces? Qu'est-ce qui ramassera dans une direction unique et coordonnera nos vouloirs avec persévé-

lit LB GOUVERNEMENr DE SOI-MÊME

rance ? C'est l'idéal, le d£sir chronique et dominant. C'est par lui que nous serons, non plus des éparpillés et par conséquent des gaspillés, mais des unifiés et par conséquent des totalisés.

Aussi, « je ne crois pas me tromper en disant qu'un grand esprit ne diffère d'un névropathe impuissant que par la beauté de son idée fixe et l'excellence de ses habitudes (que crée l'idée fixe) Si nous donnons notre admiration à un homme, c'est que nous le voyons ne pas se gaspiller, ne pas perdre sa force ; toutes ses énergies s'utilisent avec ensemble et persévérance vers un but une fois choisi. C'est cette notion d'utilisation de soimême qui suscite notre enthousiasme1 ».

En dehors de cette utilisation, il y a « travail nuisible », gaspillage, et, par conséquent, pauvreté morale, sinon banqueroute. Les éparpillés ne peuvent pas plus faire des êtres de valeur que les inattentifs ne peuvent faire des savants. Et, puisqu'il n'y a pas d'autre moyen d'éviter l'éparpiilement que de tout diriger avec persévérance vers un seul but bien choisi ; puisqu'il n'y a pas d'autre moyen de tout diriger de la sorte, que de

1 M. de Fleury, op. cit., p. 288. — M. H. Joly, Genèse des grands hommes : « Les grandes âmes ne sont pas celles qui ont moins de passion et plus de vertu que les âmes communes ; mais seulement celles qui ont de plus grands desseins. » — Et La Rochefoucauld . « On ne doit pas juger des mérites d'un homme par tes grandes qualités, mais oar l'usage qu'il en sait faire. >

LA PASSION BONNE. — i/lDÉÀL 273

se donner un désir ardent et chronique d'accord avec la vérité de nos tendances; et puisque, enfin, un tel désir c'est l'idéal même dont nous parlons: il faut conclure, avec M. Roosevelt, qu' « un homme est sans valeur s'il n'a pas en lui une haute dévotion à un idéal1 ». Il faut conclure que l'idéal est le moyen indispensable de lutter contre le gaspillage de la vie, de l'utiliser comme elle le mérite et lui faire donner son maximum de rendement.

La ruine de nos défauts par scission ou par inanition; l'épanouissement de nos énergies pat l'achèvement de nos vouloirs et l'unification de nos tendances : tels sont les bienfaits de l'idéal.

11 est encore :

3° La grande joie. — La joie, comme l'a dit Aristote, et comme l'expérience le confirme, est « l'accompagnement de l'acte parfait ».

L'activité parfaite d'une faculté ou d'un organe s'accompagne, peut-on dire, de la joie de cet organe ou de cette faculté; et l'activité parfaite de l'ensemble, de la vie habituelle, s'accompagnera de la joie de l'être, de la joie de la vie2*

4. La V%9 intense, trad. franc., Flammarion. — H. Spencer (Education morale, 172) disait aussi : « L'enthousiasme est un bon moteur; peut-être un moteur indispensable. »

2. On a défini le beau : « Quod visurn ptacet — ce qui charme par la seule connaissance qu'on en a». — N'est-ce pas parce qu'il provoque l'activité parfaite de nos facultés de connaissance, que le beau nous charme et qu'il est le beau ?

Or l'activité parfaite est celle qui est harmonique, dans Tordre, qui correspond à toutes les circonstances et à toutes les réalités, celle par conséquent qui constitue le développement de l'être vers l'idéal, lequel est son maximum de vérité, de beauté et de bien.

Voilà pourquoi la poursuite passionnée de l'idéal est éminemment joyeuse : c'est parce qu'elle provoque l'activité parfaite.

Et voilà aussi, pour le dire en passant, la clef de ce perpétuel paradoxe des saints qui, au travers de tous les sacrifices, s'épanouissent dans la joie, et des jouisseurs qui sont tristes parmi leurs plaisirs, mortellement tristes — mortellement jusqu'à en mourir par le suicide. Les saints ne se suicident pas *.

Et ceux qui, même de loin, leur ressemblent, ceux qui s'éprennent d'un noble idéal et s'efforcent d'y conformer leur vie, goûtent un peu, à la mesure où ils y réussissent, de la joie des saints. Ce n'est pas le plaisir, qui entre par les sens, les agite et par eux s'efforce d'atteindre les profondeurs de l'âme. L'âme est trop profonde et le plaisir s'y évapore en tombant, sans jamais en toucher le fond, tant il est loin de la remplir. La joie est la conscience d'une vie harmonieuse; elle ne trépide pas, elle est calme ; elle ne fatigue

1. Voyez notre volume Païens, V* confère*.^ : ta Rançon du ~~ Cœurs tristes.

LA PASSION BOKWB. — L'ïBÉAL 275

pas, elle repose ; elle ne détruit pas, elle épanouit: elle ne passe pas dans un éclair, elle se prolonge corume un jour d'été, elle ne vient pas des^erfs, elle vipnt de l'âme ; elle la remplit peu à peu comme une source qui jaillit de ses profondeurs, et c'est par trop-plein qu'elle envahit les sens, comme un bassin qui se déverse par les bords.

Les sens n'y peuvent rien qu'en subir le charme ou, s'ils se mêlent de l'augmenter, qu'en tarir la source.

C'est avec de la lumière et du vouloir qu'il faut creuser d'abord la source sacrée, et c'est par l'activité interne qu'il faut intensifier cette lumière et échauffer ce vouloir jusqu'à la passion. Point de muscles ni de nerfs, mais de l'énergie; point d'agitations stériles, mais le don vrai de soi; point de trémoussements factices pour secouer son cœur, pour trouver ou accélérer l'émotion; elle échappe à notre prise directe (p. 225) ; il y faut des réflexions et des actes. Les jeunes s'y trompent parfois; mais l'expérience les éclaire. Qu'on veuille bien nous permettre de citer quelques lignes de date récente. Parfaitement anonymes pour nos lecteurs, elles expriment sans y prétendre, mais prise sur le vif, une psychologie fine et juste. Nous n'y changeons pas un mot :

« La joie vraie, pleine, calme et douce, vive et ardente aussi, idéalement pure, qui actionne ma vie, qui me fait voir clair, sentir juste, vouloir

sans effort, agir parfaitement, qui se répercute sur mes nerfs sans ies fatiguer, au contraire! qui fait circuler mon sang très vite, battre mon cœur très fort, mais sans souffrance; cette joie s'est changée peu à peu en un sentiment moins fort, moins plein, peut-être exagéré; la répercussion sur les nerfs est devenue violente, douloureuse ; tout frémissait en moi, je brûlais, il me semblait sentir de l'électricité circuler dans mes veines, et des gouttes de sueur couler en dedans de moi. »

On avait voulu aller trop vite et confier aux nerfs ce qui doit être le travail du temps, de la pensée et du vouloir. Au lieu de laisser la chaîne psychologique se dérouler dans Tordre, de poser les causes laissant mûrir les effets, de viser à bien agir sans songer à l'accompagnement de l'acte, on avait voulu renforcer l'émotion, croyant ainsi renforcer l'amour de l'idéal. On avait troublé l'harmonie ; l'activité n'était plus parfaite et la même joie ne pouvait plus s'en suivre, ni la même force. Véritablement, le phénomène était h moins fort », tout en étant « exagéré ». L'agitation remplaçait l'élan; l'entraînement des nerfs se faisait aux dépens de l'entrain de l'âme.

Heureuses néanmoins les âmes qui sont capables de tels excès! Elles se corrigent vite, quand elles le veulent ; et même à travers les désillusions d'une longue vie, elles emportent, avec leur noble idéal, leurs nobles joies, qui, sem-

LA PASSION BOMNB. L'iDÉAL 277

blables aux essences précieuses de l'Orient, parfument tout ce qu'elles touchent; puis vers le bout du chemin, même quand il a été bien long et bien dur, elles vous disent du ton tranquille de la conversation courante : « 0 ce bonheur qu'on peut construire avec tous les débris de rêves, avec les réalités et les misères de la vie humaine à son déclin! Ce bonheur qui fait de l'existence présente, non plus un soupir dans le vide, mais un commencement d'éternité ! ... Ah ! si les autres savaient! S'ils savaient le don de Dieu ! »

Et, face à la mort, elles la salueront joyeusement d'un « Vive la mort qui nous jette dans la vie! »

Oh ne peut promettre de tels élans à toutes les âmes de bonne volonté; mais alors même que la passion de l'idéal ne gonfle pas assez notre cœur pour nous élever si haut, il suffit qu'elle oriente vraiment et qu'elle domine notre vie, pour qu'elle trée l'harmonie de l'être, la perfection plus ou moins complète de l'activité, et, par suite, la joie de l'âme qui en est l'accompagnement normal.

Même en dehors de ces résultats directs, une noble passion nous apporte encore une méthode pour accomplir joyeusement l'œuvre nécessaire qui s'impose à tous d'épanouir notre âme et de combattre nos défauts.

Les forces inférieures qui sont en nous gardent leurs lois propres, nous l'avons dit, et tirent donc chacune à soi, sans souci du reste, rompant de la

îï% LE GOUVERNEMENT DK SOI-MÊME

sorte l'harmonie de lViisemble : de ià nos défauts. Or la vie humaine, comme les autres, n'existe qu'à la condition de dompter et de subordonner à son but les forces inférieures (p. i5, note): de la pour nous la nécessité vitale de combattre nos défauts. Nous avons déjà vu que l'idéal nous offre, pour faire face à cette nécessité, la plus efficace des méthodes. Nous ajoutons qu'elle est aussi la plus douce.

En effet, il va de soi qu'au lieu de tailler dans la chair de notre cœur, pour en extirper des abcès sans cesse renaissants, il est plus agréable, aprèi l'avoir mis dans de bonnes conditions de santé, de le laisser battre tout à son aise. Au lieu de s'armer à perpétuité du sécateur pour expurger l'arbre des branches folles qui lui mangent la sève, il est plus agréable de faire passer la sève généreuse dans les maîtresses branches qui donneront les fleurs et les fruits. Au lieu de se ramasser en soi-même, de se blottir, l'attention aux aguets, hypnotisé par le souci de ne pas se laisser vaincre, il est plus agréable de battre l'adversaire, de le culbuter, de vivre à ses dépens et de réduire toute la question à savoir, non pas si nous serons vainqueurs, mais jusqu'où iront nos avantages. En deux mots et sans figure, il y a plus de charmes à ruiner ses défauts à force d'épanouir sa vie, qu'à ramener toute sa vie à ruiner ses défauts.

Il va de soi également, puisqu'il faut s'épanouir — car il faut vivre, et donc agir, développer aoa

LA PASSION SOHN1. — ï/lDÉJUL 279

facultés par l'exercice, mais les développer harmonieusement comme le germe qui devient plante, puis pousse au soleil ses feuilles, ses fleurs et ses fruits — puisqu'il faut nous épanouir, il va de soi que rien ne nous est meilleur qu'un idéal qui brille sur nous comme le soleil sur les plantes et qui échauffe la sève pour la faire monter. Il va de soi que c'est un charme de voir briller le soleil, de sentir bouillonner cette sève, de sentir son âme se dilater et vivre d'une vie pleine et harmonieuse, de sentir qu'on avance par étapes sûres vers un but aimé. En définitive, c'est un grand amour qui fait la joie de la vie, un de ceux que rien ne brise, ni la vie ni la mort, et sur lesquels donc, quoi qu'il arrive, il dépend de nous de pouvoir toujours compter. C'est l'amour qui est le grand charmeur; le seul qui trouve des sourires jusque dans le travail et la souffrance; et puisque vivre c'est travailler et souffrir, nous avons besoin d'aimer la vie, de voir sur elle un reflet d'idéal, pour ne pas la mépriser et la maudire, pour lui sourire au contraire, malgré tout, et l'accueillir joyeusement, quels que soient les chemins où elle passe. Si l'on ne montrait aux enfants rien à aimer dans leur tâche d'écolier, nulle ambition à nourrir; si l'on réduisait toute leur émulation à se garer des pensums et du bonnet d'âne, on les éloignerait de la paresse peut-être; mais ils travailleraient sans élan et sans joie, et ne feraient que des êtres ra-

bougris comme des plantes sans soleil. Par ce côté, nous sommes toujours des enfants; ou plutôt les enfants sont déjà des hommes. L'homme a besoin d'idéal pour trouver que « la vie vaut la peine d'être vécue1 »; et il faut que cet idéal lui paraisse assez beau pour que, de s'en rapprocher un peu plus chaque jour au prix de tous les déboires, il lui semble que c'est une joie qu'il n'a pas payée trop cher.

S'il fallait, au contraire, s'en aller à tâtons, l'horizon borné aux riens, aux misères, aux douleurs de la vie courante, ce serait méprisable et intolérable de vivre. « Ayez donc un idéal, s'écriait M. Léon Bourgeois, devant une assemblée de jeunes gens2. Avoir un idéal, c'est avoir une raison de vivre. *

Une raison de vivre! et en même temps, nous l'avons démontré, la grande force, le grand bienfait, la grande joie de la vie.

Lequel choisir? Comment l'aimer?

1° Lequel choisir — a) Avant tout, il faut qu'il

i. On sait que M. W. Hurrel Mallock a écrit un livre fort •Uggestif, sous ce titre : la Vie vaut-elle la peine de vivre? Traduct. James Forbes. Pedaune-Lauriel, 1882

2. Au concoure générai de 1891, si nous ne faisons pas erreur.

Lfî CHOIX D'UN IDÉAL 281

ne soit pas à l'encontre de la destinée et des aptitudes; sans quoi, n'étant plus la vérité, il n'est pas l'idéal, mais une fiction.

S'il est 'à l'encontre de la destinée, par le feU même ce n'est pas le bien — ce qui convient à l'être — qui est son but; mais le plaisir : et ce n'est donc qu'une passion mauvaise et malfaisante. Inutile de donner des exemples : ils remplissent le monde.

S'il est à l'encontre des aptitudes individuelles, par le fait même, il faudrait violenter ses inclinations de nature pour se rapprocher de lui ; il faudrait se défaire ou se contrefaire; par conséquent, devenir moins soi, moins vrai, donc moins beau et moins bon. Ainsi les hommes qui veulent se donner la grâce féminine, ou les femmes qui rêvent d'être viriles. Les uns ne réussissent qu'à s'efféminer, sous prétexte de s'embellir; et les autres qu'à s'enlaidir, sous prétexte de se viriliser; et les uns et les autres en sont grotesques et odieux. L'homme et la femme ont la même nature spécifique; mais les inclinations et les aptitudes diffèrent. S'ils sont égaux devant la destinée et par suite devant le devoir, ils ne le sont plus, ils ne peuvent plus l'être par la « manière », comme dirait le prince cTAurec1. Seulement,

1. Le prince d'Aurec (dans le drame de M. H. Lavedan, Calman-Lévy, 1894, p. 136) déclare qu'il saura « mourir en prince >. — « Pas plus que nous tous », s'écrie un roturier. — * Il y a la manière! > répond le prince.

parce qu'on admire surtout ce dont on est incapable, l'homme admire « la manière » de la femme, et réciproquement : de là leur vient la tentation de s'imiter1. Qu'ils admirent autant qu'ils le voudront; mais qu'iis ne s'imitent pas, parce qu'ils ne peuvent imiter l'un de l'autre que les dé* fauts2.

Gela va de soi : un défaut étant un manque d'équilibre, rien de plus facile que de le réussir; mais une qualité, c'est de l'harmonie vivante; et, pour la réussir, il faut la vivre, et on ne vit qu'avec ce qu'on est soi-même. Dans une fleur qui s'épanouit, tout ce qu'il y a de bon lui vient de la sève. La rose blanche ne peut imiter l'éclat, la fraîcheur, le parfum de la rose rouge qu'en s'épanouissant comme elle dans la plénitude de sa sève; mais c'est le moyen précisément de s'en séparer le plus possible dans le détail; et ce n'est que dans le

1. Toutefois cette tentation est généralement combattue par Tinstinct, qui — sll nous fait admirer {ad mirari) chez les autrei ce qui nous étonne ce dont nous sommes plus incapables — nous fait rechercher pour nous-mêmes Ce qui nous va le mieux. Aussi, en général, l'homme préfère pour lui la force à la beauté, et la femme préfère pour elle la beauté à la force, soit au physique, soit au moral Au moral, ce n'est qu'une question de nuance ou de prédominance ; car la force conduit à la beauté et réciproquement; le vertu est à la fois une force [virtus) — parce qu elle esj un épanouissement vital de l'être, — et une beauté, parce qu'eue est une harmonie 'âpenri, disaient les Grecs avec Le préûxe sanscrit ar, qui a passé dans presque toutes les langues avec une idée d'harmonie d'adaptation, de beauté. Ils ippelaient encore la vertu « ce qui est beau et bon v.aXoxayaW* »).

2. Ger\ *ines féministes xa^erées qous le* prouvent a l'évidence, pieoiboiueni parce Quelles n'y <>ot pas pep*^,

bouton qu'elles se ressemblent ou quand elles seront l'une et l'autre flétries.

Ainsi encore, pour fournir un autre exemple, — car ils foisonnent, — Lacordaire, qui a fait de si admirables discours, en a suscité de pitoyables, parmi la légion d'orateurs qui ont pris sa manière pour leur idéal d'éloquence, en dépit de leurs aptitudes. Et combien de mauvais peintres, de mauvais musiciens, de mauvais poètes qui eussent été bons, s'ils n'avaient fait la même erreur sur le choix de leur idéal! Combien encore auraient vécu leur vie plus heureuse et plus féconde, s'ils n'avaient pas manqué leur vraie vocation!

Même il ne suffit pas que l'idéal ne soit pas à Tencontre de la destinée et des aptitudes; parce qu'il ne suffit pas qu'il soit la vérité : il doit être, avons-nous dit (p. 253), la vérité-limite.

b) 11 faut donc qu'il soit la vérité plénière de l'être, non seulement conforme, mais adéquat à l'orientation de sa destinée et de ses tendances.

S'il n'est pas nécessaire qu'il exprime directement la destinée humaine sous un de ses multiples aspects, — les droits de Dieu, les besoins de l'homme, l'insuffisance des créatures, etc., — il faut du moins qu'il soit l'équivalent de ces formules : ainsi, par exemple, l'amour passionné du devoir, ou mieux encore l'amour passionné de Jésus Christ constitue un excellent idéal, assez

2&4 LE aOirVfcfiKBMENT DE SOI-MÊME

vaste pour embrasser et inspirer tous les détails de la vie.

Il faut effectivement que l'idéal soit vaste — non pas vague : il doit être admirablement net, au contraire ; puisque c'est vers lui qu'on s'oriente et à sa lumière qu'on juge tout; non pas compliqué: il doit êtreaussi simple que possible dans sa formule, comme nous le dirons tout à l'heure, et dans sa conception ; puisque c'est l'idée-substitut et l'idée cristallisante en laquelle toutes les autres se coordonnent, se résument et se simplifient; — - mais il faut qu'il soit vaste dans sa compréhension, parce qu'il doit être la vérité plénière répondant à tous les détails de Têtre, la véritélimite donnant un but au développement de toutes les activités. Il faut, en lui obéissant, être de plus en plus vrai, c'est-à-dire soi-même — rien que soi, par la suppression de ses défauts, mais tout soi, par le plein épanouissement de son être1.

Mais alors il ne suffit même plus qu'il résume les besoins spécifiques et réponde à la destinée; il faut encore qu'il résume les tendances individuelles et réponde aux aptitudes2, et en particu-

1. C'est en quoi consiste la vraie distinction. Pour être dit* tingué, il faut être distinct, et le moyen de 1 être, c'est d'être soi, rien que soi, entièrement soi.

2. Effectivement le destin d'un être répond à son activité, et celle-ci, à sa nature, puisque la nature a été faite pour l'activité et l'activité pour le destin; mais la nature a sa manière propre d'être, d'exister en fait dans chaque individu ; il s en suit donc que, pour chaque individu, il v a aussi une manière propre

lier, qu'il développe ce qui en est la meilleure et la plus forte expression, et qui s'appelle la qualité dominante .

Celle-là, il faut qu'il la pousse à fond : il en sera plus fort, en même temps que plus vrai. La force d'un homme est surtout dans sa faculté maîtresse, dans une qualité hors de pair. Il nous est impossible d'être éminents en toutes choses, de faire avancer, de façon notable, nos efforts sur toute la ligne. Ce n'est d'ailleurs pas nécessaire : toutes les qualités se tiennent ; quand Tune marche, les autres suivent.

L'essentiel est donc d'en pousser une, non pas & l'exclusion, mais en avant des autres, d'en faire un chef de file qui, restant dans Tordre, sorte du rang. Telle est la méthode de choix pour donner toute la mesure de sa force utilisable1.

d'exercer la même activité et de tendre an même destin spécifique.

L'idéal ne serait pas la vérité totale, s'il ne tenait compte de cette manière.

Or cette manière est constituée par les aptitudes.

I. M. Taine [Correspondance, 11, Hachette, 1904, p. 140 et suiv., lettre du 25 juillet 1856) exprime une opinion analogue au sujet de la littérature. «Je crois qu'un talent consiste Mans un ensemble de qualités ordinaires, plus une ou deux facultés énormément développées. » L'histoire de la littérature, des arts, de la politique <?tc, fournirait d'abondantes confirmations. — Si «développée» que soit la qualité dominante, il n'y a aucun danger à craindre, pourvu quelle reste « dans 1 ordre », comme nous avons dit, c'est-à-dire adaptée à toute la réalité de l'être et des circonstances; c'est-à-dire pourvu qu'elle reste vraie et ne devienne pas un défaut. La littérature moderne a merveilleusement appliqué notre théorie de la aualité dominante, et c'est c$

Il faudrait, autant que possible, que l'idéal répondît en môme temps à la qualité la plus aimée ; car il n'est pas seulement le vrai, mais aussi le beau et le bien, et il ne doit pas être seulement raisonnable, mais séduisant.

Du reste, les attraits répondent généralement aux aptitudes, et il est normal que la qualité dominante soit par le fait même la préférée. Dans tous les cas, elle peut l'être. Le vrai, le beau et le bien se confondent dans la réalité ; et puisque l'idéal bien choisi se trouve la vérité-limite d'un être, il en est aussi le beau et le bien parfaits : il ne s'agit plus que de le lui faire voir, que de retourner la réalité même jusqu'à ce que ces différents aspects aient brillé sous le regard de l'esprit.

Pratiquement, s'il est bien entendu que l'idéal ne dissimule pas le devoir ni les sacrifices, mais au contraire les montre en pleine clarté, il est essentiel néanmoins qu'il le fasse toujours sous une forme attrayante, jetant sur les sacrifices le reflet d'un but passionnément aimé. Le Vince teipsum (triomphe de toi-même), le Pati et con-

qui lui a donné son cache* de puissance; mais elle a trop négligé la nécessité de Tordre, la hiérarchie des facultés dont parle le P. Longhaye [Théorie des Belles- Ltitres, Retaux) et qu'avait si bien respectée la littérature classique : voilà pourquoi cette puissance des modernes est souvent maladive, d'une maladie contagieuse qui la fait malfaisante pour l'équilibre de l'esprit. Lidéal serait de prendre aux classiques et aux modernes ce qu'ils ont de mieux, et d'arriver a la puissance dans l'ordre Je sroiB que la méthode n'est pas seulement bonne en littérature.

temni (souffrir et être méprisé), le Pati aut mori (souffrir ou mourir), ne pourront convenir comme idéal qu'à des natures véritablement éprisesde « la folie de la croix », et elles sont rares; et je crois bien que VAbstine et sustine (abstiens-toi et supporte) des stoïciens n'a jamais convenu à personne.

En résumé, il ne suffit pas que l'idéal ne contredise ni les aptitudes ni la destinée; il faut encore, pour qu'il ait toute son efficacité, qu'il réponde positivement à la destinée et aux aptitudes, étant assez vaste pour embrasser tous les détails de l'activité humaine. Il faut surtout qu'il développe la qualité dominante et présente le devoir, même quand il est austère, sous une lumière qui le fasse aimer.

C'est ainsi qu'il sera, au maximum, le vrai digne de fixer l'attention de nos pensées, le beau digne de susciter l'amour de notre cœur, et le bien dont nos actes nous rapprocheront de plus en plus. De la sorte, nous pourrons nous épanouir dans toutes les réalités de notre être et aller à l'idéal avec toute notre âme.

Et il faut pouvoir aller à lui avec toute notre âme : il ne serait rien, s'il n'était tout.

2° Comment Caimer. — Après lavoir choisi, il reste de le faire sien, de le faire entrer dans sa tête et dans son cœur avec l'attention et l'amour en permanence. Comment y réussir?

Nous avouons d'abord que ce n'est pas toujours facile. Même nous croyons que les âmes inertes ou vulgaires, notablement au-dessous de la moyenne par l'intelligence ou parle cœur, en sont incapables,

« Où il n'y a rien, dit le proverbe, le roi perd ses droits », — et l'idéal aussi.

Mais toutes les âmes un peu vivantes sont capables d'y réussir, à condition de le vouloir et donc d'en prendre la peine. Il ne faut pas facilement désespérer, surtout quand il y a une intelligence ouverte ; il suffit qu'une idée justeet forte y entre pour opérer des prodiges.

A l'ordinaire, toutefois, il y faut du temps; mais le résultat pourra n'être que meilleur. Les passions en coup de foudre, si elles sont très violentes, sont facilement fragiles. Celles qui cristallisent lentement, dans le calme de la pensée, sont les plus tenaces4. Quoi qu'il en soit, il s'agit de faire notre métier, déposer les causes, laissant les effets venir avec le temps.

Avant tout, il faut un sérieux travail de la pensée : cela ressort de tout ce que nous avons dit. 11 s'agit d'aboutir à une orientation durable de la conscience ; de créer une force qui, une lois mise en nous, réagira fatalement sur toute noire activité, pèsera par le phénomène d'électivité sur

i. Voyez Th. Ribot, Peychûl. des sentiments* #. 2i et suW

LK CHOIX b'BN IDÉAL 289

nos acquisitions mentales, précipitera nos actes et coordonnera dans une même direction tout l'ensemble de notre vie. Pour sauvegarder les Iroits de notre raison, il s'agit donc de nous assurer un bon choix, par d'abondantes réflexions bien conduites et bien approfondies.

Quand nous sommes sûrs de notre choix, quand l'esprit a vu dans une éclatante lumière briller Fidée qui résume tout, capable de se substituer à toutes les autres qu'approuve notre raison et de cristalliser toutes les aspirations nobles de notre cœur, il n'y a plus qu'à la laisser agir, en appliquant la méthode connue.

Dès lorsque le choix a été fait conforme aux principes signalés dans les derniers paragraphes, il est clair qu'on a déjà une idée très incarnée, très riche et très complexe, et qui provoque fatalement tin état affectif favorable. Il rendra plus facile Temploi du double procédé consistant à entretenir l'attention en permanence et à faire comme si.

Mais, pour rendre le procédé plus efficace, nous signalons les deux moyens suivants :

a) 11 faut enfermer l'expression de son idéal dans une formule très brève, très claire, très vibrante, dans une devise. « Dieu le veut! » Qu'était ce cri pour les Croisés? Trois mots ; mais trois mots qui leur redisaient le discours de Pierre l'Ermite et, plus tard, tous les souvenirs des premières croi- §ades et toutes leurs expériences personnelles ; $$

JPO LK aOlTVERKKMENT PE SOI-MÊME

ces trois mots mettaient dans leurs âmes assez de force pour les transporter, au travers de tous les sacrifices, à l'autre bout du monde.

Qu'était la devise des preux sur leur blason? Quelques mots qui évoquaient toutes les leçons de la race, toute la grandeur de leur héritage et de eur rôle, tous les récits des troubadours, toutes les mille émotions de leur jeunesse, toute la fierté, tous les élans et tous les espoirs de leur âme. Toutes ces idées flottaient très vagues dans leur esprit; il aurait fallu, pour les préciser, beaucoup de discours et de réflexions; la devise remplaçait tout, parce que, passant par toutes les issues de Târne, à travers les chemins accoutumés, elle y réveillait d'un coup tous les échos endormis. Elle rangeait donc en bataille, pour ainsi dire, toutes les forces ataviques et individuelles, pour le devoir du moment, et soulevait les âmes jusqu'à l'héroïsme. C'était forligner que de lui mentir.

11 faut nous faire une devise qui vibre en noua comme celle des preux, et qui, en deux ou trois mots, évoque tout notre idéal, comme notre idéal évoque et coagule toutes nos énergies dispersées. Les philosophes discutent pour savoir si on peut penser sans images verbales; mais c'est un fait que la pensée est moins nette et moins vive quand elle ne s'incarne pas dans des mots. Et quand cei mots sont courts, sonores, bien choisis pour définir et embrasser la pensée et qu'on les répète sou-

LE CHOIX D Vn ÏDÉAL S9!

vent, l'âme pleine, l'esprit dans la lumière et le cœur ému, ils prennent, par l'association des idées, un pouvoir magique d'évocation.

Or la devise a cet autre avantage de pouvoir se répéter souvent. Et il faut la répéter souvent, très souvent, avec intention, jusqu'à ce que l'habitude soit prise et provoque ou renforce, par la répétition spontanée des mots, la permanence de l'idée.

Exprimer l'idéal dans une devise, et s'imposer de répéter la devise un certain nombre de fois : voilà donc notre premier moyen, celui qui a pour but de favoriser la permanence de l'idée.

b) Le second moyen a pour but de favoriser l'état affectif correspondant. Il consiste « à faire comme si » la passion existait déjà telle que nous la souhaitons, à conformer nos actes à notre idéal. Pour ne pas abandonner le succès au hasard, il faut, dans les débats, s'imposer pour chaque jour un certain nombre d'actes en rapport avec la devise.

Nous ne pouvons entrer plus dans le détail sans sortir d'une étude psychologique pour nous faire donneur de conseils, ce qui n'est pas notre rôle.

Peut-être même trouvera-t-on que tout cela est bien mécanique. Mécanique ! sûrement, puisque c'est pratique, et que la pratique doit aboutir à des actes, et que les actes d'un être agissant dans la matière doivent bien amener un mécanisme. Mais c'est un mécanisme illuminé par des réflexions et déclenché par des vouloirs éminemment humains,

et mis au service de l'idéal. Il semble que ce soit assez pour le justifier ; et tous les jours, la plupart des hommes se vouent à des tâches non moins matérielles qui ne valent point celle-là.

Celle-là n'est pas seulement sage et belle : nous croyons avoir démontré qu'elle est efficace. Dans tous les cas, si nos démonstrations ne paraissent pas suffisantes, c'est notre faute, car la thèse est vraie, et nous savons que l'expérience peut en faire la preuve irrécusable. Nous supplions nos lecteurs de se donner cette preuve pour compléter les nôtres.

Le râle de la liberté dans le gouvernement de soi-même

« Ayons foi aux prodiges de la volonté ; mai§ croyons aussi que c'est une partie de la sagesse de bien connaître et d'apprécier les impulsions organiques. » Nous avons essayé, dans ce travail, de mettre en pratique ce conseil d'un maître1.

« Les impulsions organiques » nous sont apparues nombreuses; mais nous les avions prévues : nous ne sommes pas de purs esprits. Le corps se mêle à notre activité, puisqu'il se mêle h notre nature, et il va sans dire qu'il agit à sa manière, qui est fatale. Même dans les actes les plus hauts de notre intelligence et de notre vouloir, où le corps ne peut plus coopérer directement, il reste

1. Réveillé- Pari se, Physiologie et Hygiène de» hommes livrée mur. travaux de l'esprit, édite de 1881, p. 2E6.

294 LB GOUVERNEMENT DE SOl-MÊ&K

uni à l'âme d'une étreinte trop intime pour qu'il ne ressente pas leur contre-coup. Or l'action, si elle vient de l'agent, est reçue dans le patient, comme dit Aristote1; et voilà pourquoi, si l'agent marque l'action de son empreinte, le patient aussi va lui donner la sienne, la forme du moule où il la reçoit2. Supposez un pur esprit agissant sur la matière, venant, par exemple, agiter une masse d'eau ; quel que soit le mode de son action, dès que l'eau en est atteinte, cette action appartient à la mécanique. Elle vient de l'agent avec sa direction propre et son intensité ; mais le patient la reçoit, la fait sienne, l'assimile, pour ainsi dire, et l'associe donc à sa nature, à son destin et à ses lois.

La force de l'idée vient de sa réalité psychologique, de la tendance vitale qui s'y mêle, de la poussée de nature qui s'y concrète à tel ou tel degré d'intensité. Cette poussée, cette tendance, en se faisant idée, est devenue la force de Vidée, l'activité même de Vidée, et c'est donc de l'idée qu'elle reçoit sa direction, en même temps que sa valeur; mais une fois qu'elle l'a reçue, dès que, pour la suivre, elle prend contact avec l'organisme, dans cette mesure même, la mécanique s'en empare ;

i. C'est l'adage célèbre Actio est in passa. Cf. la discussion du P. de Régnon, op. cit., 1. III, en. n, art. 3.

2. Encore un adage célèbre : Omne quod recipitur in aiiquo, recipitur in eo per modum recipientis (S. Thomas, I*, q LXXV,

CONCLUSION âôfc

parce que, dans cette mesure, ce n'est plus qu'une force logée dans la matière et s'y répercutant d'après les lois de la matière. On peut en combattre les effets, on peut l'arrêter ou la réduire par le dehors, avec d'autres forces introduites dans l'organisme ; on ne peut plus la diriger par le dedans, k reprendre ni l'anéantir : elle est devenue fatale.

Nous constatons le fait sans scandale ni surprise. La surprise, au contraire, et le scandale seraient que, étant matière, nous n'eussions pas à compter avec les lois de la matière.

Mais la constatation de ces faits ne diminue point notre « foi aux prodiges de la volonté ». C'est à elle encore qu'appartient le dernier mot. Des différentes impulsions organiques subies par nous et nous poussant vers des actes opposés, ce n'est pas nécessairement la plus forte qui remportera; mais celle qui a fait alliance avec la volonté libre. Que dis-je? Cette volonté peut avoir contre elle toutes les impulsions organiques, toutes les forces psychologiques senties, les idées les plus incarnées, les plus riches, les plus complexes, et l'emporter encore à elle seule, contraindre l'organisme à exécuter l'acte qui lui répugne ou à refréner celui qu'il veut avec tout l'élan de la passion. Le théâtre de Corneille a exploité quelquesuns de tés cas, et nous sentons que ces dénoue-

ment s sont vrais, en étant héroïques ; parce que, à des dégrés moindres, nous avons fait sur nous les mômes expériences. L'histoire d'ailleurs a fait aussi les siennes et a dépassé, en certaines circonstances, tout ce que le théâtre peut nous offrir de spectacles d'héroïsme. Les martyrs, par exemple, malgré les sursauts horribles de la douleur, par un non de leur volonté, clouaient, sur le chevalet de supplices, le corps qui voulait s'enfuir, et refermaient la main sur le grain d'encens qu'il leur suffisait de jeter devant l'idole pour se faire libres. L'enthousiasme a pu en armer un certain nombre contre la souffrance ; pas tous. La plupart sont allés au supplice par devoir et non pas par plaisir ; pas plus que ce n'est le plaisir ou l'enthousiasme qui, de nos jours, nous rend fidèles aux devoirs difficiles, et nous fait souvent, comme l'on dit, « marcher sur notre cœur ». Le charbon du foyer échauffe la vapeur de la chaudière, la vapeur presse sur tout ce qui l'environne, de toute sa force, et tout cela est fatal, — et c'est donc insensé d'allumer le charbon, si on ne-veut pas utiliser la vapeur; mais la vapeur n'actionnera la locomotive que si le mécanicien hii ouvre le tiroir ; sans cela, elle peut faire éclater la chaudière, à la rigueur; elle ne fera pas marcher le train. Ainsi de nous : quelles que soient les fatalités qui nous enserrent et que nous avons eu le tort, peut-être, de provoquer; quelles que soient la

passion qui gronde et les énergies qui s'agitent, elles peuvent presser sur l'organisme jusqu'à le rompre, jusqu'à le tuer; elles ne peuvent pas, malgré nous, emporter notre vouloir1.

11 n est donc pas de même espèce, puisqu'un peu de ce vouloir triomphe de tous leurs assauts. Il ne relève pas des mêmes lois, puisqu'il leur résiste. Il n'est pas matière, puisque nous l'avons vu varier en raison inverse de la matière ; et il peut accomplir des « prodiges », si on veut s'en donner la peine.

Peut-être s'étonnera-t-on que nous ne l'ayons pas assez dit et qu'en exposant ces principes généraux de conduite, nous n'ayons pas fait à la liberté une place à part. Mais, dans la réalité psychologique, la liberté a-t-elle une place à part? Et qu'est-elle en dehors de l'idée qu'un acte est possible, du sentiment qu'il est bon ou mauvais et de l'évolution acceptée ou refrénée de cette idée et de ce sentiment jusqu'à l'acte?

Acceptée ou refrénée : voilà où gît tout le mystère. Par occasion et sans presque y prétendre, nous avons essayé de l'éclaircir. Refréner une tendance, c'est naturellement en poursuivre une autre, acceptée de préférence. Accepter, c'est consentir quand on pourrait refuser. Dans les deux cas, c'est donc préférer, choisir. Qu'est-ce qui rend

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