I. Aussi longtemps qu'il nous reste l'usage de la faisan
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ce choix possible? Nous l'avons dit, la pensée, parce que, à l'activité en puissance, à l'être bandé pour l'action, elle présente différentes issues. — Pourquoi choisir À ? — Parce que je le vois possible. — Pourquoi ne pas choisir B? — Parce que je ne le vois pas nécessaire. — Pourquoi À plutôt que B? — Ce « plutôt » n'est rien de réel, nulle cause n'a eu à le produire; ce n'est pas moi qui dois en rendre raison ; c'est vous : il n'est que le terme logique de votre pensée, et l'activité de votre esprit suffit d'ailleurs à expliquer votre question1. — L'acte qui résulte de mon choix estil donc indéterminé? — Quand il existe, non : il est déterminé par ses conditions et par ses causes. Avant qu'il existât, il pouvait ùe pas être, comme tout ce qui est contingent. Mais la cause qui l'a produit, quand elle l'a produit, aurait pu en produire un autre : et c'est en ceci qu'est la liberté. — Et pourquoi, bien au fond, cette cause est-elle libre? — Parce qu'elle est vivante et intel-
1. Cf. ce que nous avons dit ci-dessus, p. 56, en note. On peut constater partout, dans la nature, qu'en s'éloignant de la matière, en montant vers les sommets de la vie, on s'éloigne de la fatalité. La plante a déjà plus de jeu que la matière inerte. Dans Tanimal, chaque sensation de plus agrandit le champ de ses adaptations possibles ; et réciproquement : le chien, par exemple, à qui on enlève certains lobes du cerveau, ne peut plus diriger s* course ; mais va droit devant lui et se casse la tête contre i'obstacie, plutôt que de faire un détour; il n'en a pas l'idée. Quand l'idée devient la pensée et ouvre avec l'abstraction l'horizon eu*ier de l'être, et qu'ainsi, au lieu de montrer les choses limitées et concrètes, elle montre iefi raisons des choseSj elle apporte avec elle la liberté.
liçente. Intelligente, elle voit plusieurs issues possibles; vivante, elle s'y jette; elle se jette à une seule, puisqu'il n'y en a qu'une seule à la fois de possible; à n'importe laquelle, puisque toutes le sont; en fait, à celle qui est préférée, choisie, parce que, si la matière est inerte et attend qu'on la pousse, la vie est spontanée et va d'ellemême ; et puisque, dans le cas, elle peut aller à plusieurs buts et qu'elle va d'elle-même, sans qu'on la pousse, c'est donc qu'elle choisit celui où elle va, c'est qu'elle est libre.
Que si on nous oppose uh démenti au nom de la science, qui ne voit que déterminisme dans le monde et proclame la « loi de la conservation de l'énergie »,nous répondrons, en quelques mots et pour ne pas sortir de notre cadre, qui ne comporte pas de polémique : Il n'est pas prouvé que la loi de la conservation de l'énergie contredise la liberté1, ni que cette loi elle-même soit prou-
i. Après tout, la volonté libre n'est pas autre chose que la tendance vitale se faisant pensée, s'illuminant ; la lumière et la .iberté lui viennent de ce qu'elle s'est faite pensée ; la force, de ce qu'elle est restée tendance. Et même si la liberté n'apportait que le choix, la direction, empruntant toutes les énergies d'exécution à l'organisme; même si «lie était de la sorte en plein accord avec la loi de la conservation ciie l'énergie, elle n'en serait pas moins la liberté
Quant au déterminisme, s'il veut dire ici qu'un acte vital se reproduira identiquement le même, toutes les fois que ses conditions se retrouveront toutes identiquement réunies, peu nous importe I mais la science, qui, dans aucun acte vital, ne connaît toutes ces conditions, peut-elle nous dire si précisément le choix spontané d'une activité libre n'est pas, pour certains de cas
vée !. Le serait-elle, qu'il resterait encore à prouver que rien n'échappe à la science de la matière. Et cette dernière preuve, la science ne peut même pas l'essayer Elle peut dire ce qui est, ce qu'elle voit; elle ne peut pas dire ce qui n'est pas; elle ne peut rien aflirmer au delà de ce qu'elle voit, ni rien nier, rien déclarer impossible, l'impossi* bilité n'étant pas objet d'expérience. Et ceux qui lui prêtent tant d'oracles ne parlent pas en son nom ; ils proclament leurs propres doctrines et non pas les siennes; ce sont, au moins alors, des philosophes peut-être, bons ou mauvais; ce ne sont pas des savants. Les savants, les vrais, s'ils connaissent l'étendue de leur domaine, en distinguent aussi les limites, et ils y restent2; et, tant qu'ils y restent, ils n'ont rien à dire pour ou contre la liberté. Elle habite un autre domaine et tbéit à d'autres lois.
D'ailleurs, tout ce que sait la science, le déterminisme, la fatalité, les lois et l'existence même
actes, Vune de ces conditions qu'elle ignore? — Que si Ton veut dire, en parlant dn déterminisme, qu'il suffit de réunir quelquesunes des conditions d'un acte (par exemple ses conditions apparentes), pour qu'il soit déterminé à se reproduire, on parle non pas avec, mais contre la science.
1. Cf., par exemple. 1er critiques de M H. Poincaré, la Science et V Hypothèse Flammarion, 190*2 chap. vit vu, vin, x; La valeur de la science, Flammarion 19u5, ch. vin; et celles de M. G Le Bon, V Evolution de la matière, Flammarion, 1906, 16-20 et passim, et VEvolution des forces, Flammarion, 1907 1-99
2. Voir, entre beaucoup d'autre», le Pr Grasset* Limitas d* i* bwlogie. Alcan, 1903.
de la matière, elle le base, en dernière analyse, sur le témoignage de la conscience. Il n'y aurait pas de science, s'il n'y avait pas de conscience pour rendre compte des phénomènes. Or, si la conscience témoigne de la fatalité de nos sensations, elle témoigne aussi, en certains cas, de la liberté de nos vouloirs. Si son témoignage ne vaut rien, il ne faut pas nous l'opposer avec les lois de la matière ; et, s'il est recevable, il faut le recevoir, même quand il nous parle de la liberté. Il y a des circonstances, petites et grandes, nombreuses chaque jour, où je sens, dans la pleine évidence, en faisant ce que je fais, que je pourrais ne pas le faire, que je pourrais tout aussi bien faire autre chose. Toute la science et toute la philosophie de l'univers ne pourront jamais l'emporter sur cette conscience-là.
Il en est d'ailleurs de l'existence de la liberté comme de celle de la matière. Tout en éclatant aux yeux les plus inattentifs, elle plonge par sa base dans le mystère et elle dépite l'orgueil des philosophes, qui se vengent par des objections; mais, même ceux qui la nient, la croient : ils nient, la piume à la main; mais ils croient, le reste du temps. Comme les autres, ils répandent autour d'eux des ordres et des conseils, discutent sur le juste et l'injuste, le bien et le mal, les lois qui obligent et celles qui n'obligent pas; et tandis qu'ils m montrent indifférents aux cric ou &ui
gestes irrespectueux d'un animal, ils ne les tolèrent pas venant d'un autre homme. Tout cela serait fort illogique, s'ils étaient bien convaincus que tout est déterminisme dans le monde, et qu'il n'y a rien autre chose, en définitive, que des grincements d'engrenage et des va-et-vient de piston.
Si donc la science ne sait rien de la liberté et n'a rien à en dire, si la philosophie parfois s'amuse à la nier, l'humanité tout entière y croit.
Quant à nous, nous sommes de ceux qui croient à ses « prodiges ». Et si, dans ce travail, nous ne lui avons pas fait de place à part, on a bien vu que nous l'avons saluée partout, faisant appel à son intervention et proclamant son efficacité. Même c'a été notre but de montrer qu'elle est reine et que, d'une manière ou de l'autre, elle peut tout gouverner, sinon comme un despote qui n'en fait qu'à son caprice, du moins comme un pouvoir sage et fort qui sait la constitution et les lois, qui les respecte, mais en profite pour le bien commun et pour la consécration de sa propre autorité.
Si, en effet, les différents phénomènes psychologiques réagissent les uns sur les autres d'après leurs lois, et si ces bois sont constitutionnelles, intangibles, nous avons montré qu'il dépend de la volonté d'en régler l'application, de s'en servir en les respectant. Pour faciliter tels ou tels actes,
il n'y a qu'à entretenir les idées correspondantes (l*r principe) ; pour créer, renforcer ou détruire tel sentiment, il n'y a qu'à faire comme si le but déjà était atteint (2e principe)', et pour agir avec le maximum de vigueur aux deux extrémités de la chaîne psychologique, pour assurer la prédominance de certaines idées en même temps que la multitude et l'intensité des actes, il faut élever le sentiment jusqu'à la passion (3* principe).
Tels sont, en attendant les théories secondaires applicables à certains cas particuliers, les trois principes généraux qui suffisent pour manœuvrer tous les groupes de la chaîne psychologique, pour permettre à l'homme de faire sentir son pouvoir dans toute l'étendue de son être, et, par là, d'assurer le gouvernement de soi-même. Nous avons essayé de dire le pourquoi avec le comment, et de faire donc de la psychologie pratique.
Mais elle ne peut être pratique, nos principes ne peuvent aboutir au résultat, que si nous le voulons vraiment. C'est notre liberté qui garde la clef de notre destin. Il s'agit donc « de vouloir systématiquement, sérieusement, tous les jours, pendant un an, deux ans, trois ans. J'en suis convaincu, l'homme peut se refaire; bien plus, se faire; c'est une grande puissance et un noble emploi d'un esprit élevé et d'un cœur généreux1 ».