‹ Le gouvernement de soi-même (volume 2)Chapitre 86 sur 91 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

de phénomènes, d'autres réalités psychologiques proprement dites1.

Quoi qu'il en soit, la première est épuisée, la série de ses phases est close, le cycle est fermé. Et Ton voit que, parti de la tendance subconsciente ou obscure, il y retourne. Le cycle a un côté lumineux qui nous frappe surtout, celui où la tendance imprécise se fait tour à tour idée, sentiment, tendance précise ; mais il se forme et revient finir au-dessous de la conscience, dans le réservoir des inclinations et des appétits, comme l'eau des nuages vient de l'océan et par la pluie y retourne, jusqu'à ce que, remontant à la surface, elle forme d'autres nuages chassés peut-être par d'autres vents vers des terres nouvelles, mais

1. Si l'on s'étonne que ces forces aveugles agissent d'une façon coordonnée, intelligente, je réponds : Les réflexes aussi, qui sont en général inconscients, agissent de façon coordonnée. Et combien de machines, même très compliquées, peuvent marcher plus ou moins longtemps sans le secours du conducteur?—- Il suffit, en eiîet, que l'intelligence ait présidé aux conditions où la force s'exerce pour les coordonner. Le mécanicien l'a fait pour la machine Dieu Ta fait pour les réflexes, quand ce n'est pas l'habitude ; mon idée Ta fait pour les forces retombées dans la subconscience.

Dans certains cas où il semble an sujet que l'idée n'a jamais présidé à de tels phénomènes, ou bien elle a rempli ce rôle dans un état anormal oublié — dans l'hypnose, par exemple; ou bien il y a eu une idée fugitive perçue uniquement par la conscience directe (p. 26), et qui. n'ayant engrené avec aucun autre phénomène conscient, n'a pas été remarquée de la conscience réfléchie, n'a donné aucune prise au souvenir. Il y a du moins des faits qui semblent exiger cette hypothèse, et c'est, en effet, celle à laquelle recourent nombre de psychologues. Ce que nous avons dit vp. $2 qq) delà mémoire cellulaire peut aussi, dans certains osa, fournir une explication suffisfluiie.

â!8 LS GOUVERNEMENT DE SOI-MÊME

obéissant partout aux mômes lois et accomplissant le môme cycle.

De cette doctrine, quelques conséquences se dégagent :

C'est d'abord que la conscience n'est rien en dehors de la réalité psychologique; elle est une manière d'être de la tendance vitale, et c'est lorsque la tendance vitale revêt cette manière d'être qu'elle s'appelle proprement une réalité psychologique

Mais par cela même il ne faut pas s'étonner que nous ayons trouvé la conscience dans l'analyse du sentiment (p. 203); puisque, par définition, elle se trouve dans tous les états psychologiques, et que c'est elle précisément qui en est la marque.

Seulement, puisque la conscience est une constatation (p. 26), et que toute constatation, en définitive, est bien une sorte de connaissance, il s'en suit donc que la connaissance, I'idée va se mêler aussi à tous lés états conscients ou proprement psychologiques, c'est-à-dire au sentiment et à la tendance précise.

Le sentiment lui-même est toujours en puissance dans l'idée ; parce que toute idée n'est pas seulement un fait logique ou objectif mettant le moi en contact avec un objet ; mais encore et surtout est un fait psychologique et subjectif \ une réalité entrant dans le champ de conscience, et qui va donc, au moins de soi et dans l'état normal, provoquer un sentiment. — Mais le sentiment, s'il

n'est qu'en puissance dans l'idée, se retrouve avec tous ses caractères dans la tendance, aussi long* temps que, après avoir été amenée par lui à son maximum de précision, elle reste encore dans le champ de conscience. En effet, si le phénomène introduit par l'idée a -créé, en s'adaptant ou en ne s'adaptant pas avec la synthèse préexistante, un bien ou un mal particulier, et si c'est la conscience de ce bien ou de ce mal qui constitue le sentiment ; il est clair que la résultante des forces, qui marque la dernière phase du phénomène et qui rétablit la synthèse ou achève sa ruine, est un bien aussi ou un mal et reste donc un sentiment aussi longtemps que le moi en garde conscience. Et enfin, — tandis que le sentiment, en puissance dans l'idée, se retrouve dans la tendance précise; que l'idée se retrouve dans le sentiment et dans la tendance, — la tendance se retrouve partou comme le fond du phénomène, comme la source d'où tout le reste dérive; et elle-même dérive, sans aucun intermédiaire, des inclinations et des appétits, c'est-à-dire, en dernière analyse, du fond vital, delà nature, delà substance même de l'être. C'est par son entité même que l'être agit; c'est cette action foncière qui constitue la première tendance, qui, d'abord imprécise et obscure, monte vers A. lumière. Nous avons vu comment elle franchit le seuil de la conscience en se précisant peu à peu, en devenant idée et sentiment, mai»

sans cesser d'être elle-même, s 'individualisant au contraire déplus en plus, jusqu'à ce que, au sortir du sentiment, elle atteigne son maximum de précision et de réalité, pour se décharger normalement dans un acte qui la ramène à son point de départ, au-dessous de la conscience.

C'est donc la tendance qui préexiste à toutes les autres phaoes et les engendre. L'idée vient d'elle, directement engendrée de son premier contact conscient avec le dehors et faite à sa ressemblance, portant la marque de cette tendance subjective fécondée, pour ainsi dire, par l'action de l'objet1. Le sentiment procède de la tendance et de l'idée: nous avons vu qu'il n'y aurait pas de sentiment sans fidée qui introduit le phénomène dans le moi conscient et sans la tendance qui produit l'harmonie ou le déséquilibre de la synthèse mentale.

Il y a, entre ces trois phases ou faces de la même réalité psychologique, une distinction profonde : tout ce travail, et en particulier cet épilogue, en fournit la preuve.

Mais il montre aussi que cette distinction n'est pas une séparation, que chaque phase se mêle un peu aux autres, et qu'elle se distingue par la prédominance de tel ou tel aspect et non par l'exclu-

4. « Liquido tenendum est quod omnis res, quamcnmque cognoscimus, congenerat in nobis notitiam sui. Ab utroyue enim notitia paritur^ a ^gnoscente et cognito. Itaque mens, cuoa teipsam cognoscit, boUl parem est notiti® su®; et cognitum •mm et eognitio ips* est. » (S. Augustin, De TVtntt., L IX, c. 4*.)

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sion des autres ; par des rapports qui s opposent et non par des entités qui s'excluent ; en somme par des manières d'être et non par des réalités spéciales1.

Chacune, cependant, est bien une réalité psychologique et non pas ueq abstraction de la pensée, La tendance consciente, prise, telle qu'elle est vraiment, dans le concret, est-elle une réalité psychologique? — Oui (Voyez, ci-dessus, la définition). — L'idée, prise en elle-même aussi, et tout entière, non pas au point de vue logique, mais vécue, ou plutôt vivante, dans le concret, est-elle une réalité psychologique? — Oui. — Le sentiment estil une réalité psychologique ? — Oui. — 11 y a donc (dans un cycle donné) trois réalités psychc logiques? — Non, il n'y en a qu'une.

Elle constitue un cycle complet, nous l'avons vu, si on joint à la tendance précise la tendance obscure ; mais la partie du cycle proprement psychologique ne mesure que l'étendue du champ de

i. Si l'on tient à dire que ces manières d'être, étant réelles, supposent une distinction réelle entre les ditférentes phases, nous n'y contredisons point. Ce n'est plus qu'une question de mots. Nous voulons seulement affirmer que, si distincts qu'on supposa ridée, le sentiment et l'acte dans leurs phases respectives, ils ne sont €.: qu'ils sont que par la même réalité psychologique parvenue à un certain état; ils ne sont, pour parler le langage de 1 Ecole, que des accidents divers greffés sur un même accident, et ont leur commun substratum dans la même réalité psychologique, comme les diverses réalités psychologiques ont le leur dans la même substance de l'être.

conscience. C'est la seulement que le phénomène atteint sa perfection.

Or, si nous imaginons une conscience de plus en plur parfaite, s'étendant de plus en plus, de manière à conquérir peu à peu la partie ohscure ducycle, la subconscience: à la limite, au moment où nous imaginons la subconscience abolie et le cycle enHer se déroulant dans le champ de conscience, noMs avons une conscience adéuuate a la nature, k la réalité totale de l'être ; nous avons une tendance, une idée, un sentiment qui en condensent et en expriment l'activité tout entière.

Mais alors, cette tendance sera toujours à son maximum d'énergie et de précision1 et toujours en acte2. Cette idée sera la mise au point parfaite de cette tendance toujours en acte avec toutes le» circonstances possibles et imaginables qui peuvent faire varier le terme de son action. Ce sera donc une idée éclairant, dans tous les horizons possibles, toutes ces choses sous leur vrai jour et les* montrant, par suite, selon leur vraie valeur, comme termes nécessaires ou libres de la tendance en acte. Le sentiment ne sera plus que la conscience de l'adaptation totale de l'être, faite par cet épa-

1. Sinon, il resterait encore des activités à l'état de tendance *nbscure, ce qui est contre l'hypothèse.

2. Sinon, si elle avait encore besoin d'être rapprochée de Pacte, la précision ne serait pas parfaite; il y aurait encore une partie de la tendance à l'état obscur, subconscient, ce qui est contre l'hypothèse.

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