Cullerre, ouvr. cité, 65, 72 sq
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semblables au sien. Ayant exposé notre théorie, illustrée de nombreuses anecdotes, devant un auditoire où se trouvaient un certain nombre de « nos malades », nous avons observé que personne ne riait avec plus d'entrain, ou même plus d'ostentation. En faisant leurs confidences, ils vérifient si les portes sont bien fermées, ils demandent si personne ne peut les entendre. Si on élève le ton, en leur répétant, pour la centième fois, de se tenir tranquilles, ils supplient qu'on, prenne garde à parler plus bas. En société, ils simuleront, au besoin, de l'ignorance pour expliquer le mutisme imposé par leur obsession, ou une agitation nerveuse, pour expliquer leurs gestes saccadés. Bref! ils ne veulent pas qu'on soupçonne leur, préoccupation. « Je veux, nous dit 0, que personne ne s'en doute. Je me domine à l'extérieur, et souvent, quand j'ai l'air le plus entrain, c'est alors que je souffre le plus en dedans ». T, une jeune fille profondément atteinte, nous redit toujours, après l'exposé de ses angoisses : « J'ai du moins une joie, une seule : c'est que personne ne se doute de rien. »
Du reste, beaucoup répètent, au travers de leurs confidences, et parfois en se tordant les poignets, en se crispant de désespoir : « C'est fou! c'est fou! mais je ne peux pas m'en défaire ». Ceux-là même qui insistent le plus pour qu'on les prenne au sérieux, qui affirment avec le plus de persévérance leur culpabilité, quand on les a rassurés et que leur aveu ne peut plus influencer la solution, vous disent comme H : « Au fond, ne m'aurait-il pas étonné autant que
désolé, celui qui m'aurait affirmé que j'étais coupable? » D'autres qui s'accusent de toute espèce de crimes, si vous leur demandez : « Tout cela est-il bien sûr? » vous répondent dans un cri qu'ils n'ont pas eu le temps de retenir : « Mais non, et j'espère bien que vous n'en croyez pas un mot. »
La preuve enfin qu'ils se rendent compte, c'est que les plus malades, ceux qui, à bout d'expédients, se décident à s'en remettre au médecin, ne s'adressent, comme le remarque M. Janet, qu'au médecin aliéniste l.
Cette lucidité subsistant au travers de l'idée folle est caractéristique de l'obsession. Elle s'y retrouve toujours, plus ou moins latente, plus ou moins dissimulée surtout par le langage de l'obsédé, qui, en exposant son cas, plaide contre lui ; mais elle y est, et, pour peu qu'on cherche, on la trouve.
Chez le fou, au contraire, l'idée absurde est acceptée pleinement, sans réticence. Elle est assimilée, pour ainsi dire, par le moi et s'y absorbe, comme la nourriture assimilée s'absorbe dans le sang et devient partie intégrante de l'organisme; ou même, quand il s'agit de l'idée fixe délirante, c'est elle qui absorbe et confisque le moi, et préside à son évolution ultérieure, accueillant et assimilant tout ce qui L favorise, repoussant et niant comme faux tout ce qui la contredit. De la sorte, elle s'implante de plus en plus sous la poussée de chaque expérience, le « clou » s'enfonce et ne branle plus. Il est fixe vraiment, et
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la conscience, harmonisée à sa manière, reste en paix.
De même chez l'hystérique, ridée absurde, quand la suggestion réussit, s'implante sans résistance, sans secousse, sans effraction, en pleine paix, assimilée par le moi ou le confisquant à son profit. La seule différence avec le fou consiste en ce que ce moi reste fragile et changeant.
L'obsédé, au contraire, réagit. L'idée absurde pénètre pius ou moins dans son moi ébranlé par l'émotion d'angoisse; mais il la repousse, il tend à s'organiser en dehors d'elle, il s'insurge et il trépide sous le choc. Il est impuissant à se défendre, et, par là, il se distingue de l'homme normal, il garde, à contre-cœur, sa folie. Mais il lutte, et, par là, il se distingue de l'hystérique et du fou. C'est un fou lucide.
De ce double phénomène en découlent deux autres : la dissociation de conscience et le parasitisme.
La dissociation vient de la nécessité où est le malade de vivre, vaille que vaille, sa vie sociale d'accord avec son bon sens, pendant qu'il se débat en secret avec ses peurs folles. De là deux courants d'idées divergentes : l'un, pour la vie extérieure et officielle, pour faire face aux devoirs professionnels, pour se plier aux circonstances, pour se mêler à la société, à la conversation; l'autre, pour sa vie secrète qui ne chôme pas, pour exorciser perpétuellement ses fantômes, pour « se faire des discours », comme dit Za. 11 finit, de la sorte, par constituer deux sys-
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tomes mentaux, comme deux moi qui évoluent à part et qu'il a bien de la peine à mener de front sans les perdre de vue. C'est le moi affolé qui lui donne J le plus de soucis et l'absorbe au point de lui faire parfois oublier l'autre. « Bonjour, mademoiselle », dit à une jeune fille un vieux monsieur. « Bonjour, mademoiselle », lui répond la jeune fille. Le moi normal et officiel, oublié, abandonné, n'a pas eu le temps de ne ressaisir, et, comme dans la conscience vide du cataleptique, la réponse a jailli nous le coup de la sensation brute oo$ mots entendus. « Je suis absorbée, nous dit A, au point d'oublier des actes matériels faits en public, à l'instant même; par exemple, si j'ai, oui ou non, pris de ce plat ou avalé ma tasse de café. Il faut les assurances réitérées de l'entourage pour m'en convaincre. »
Ce sont des cas extrêmes, et ils ne se produisent que par à-coups. En général, le malade mène, cahincaha, ses deux moi attelés de front. « Ma vie se dédoubla, nous dit F, en une vie superficielle où je me conduisis comme tout le monde, et en une vie secrète en contradiction avec l'autre dont elle tarissait les énergies , Je vécus dès lors comme ayant un œil ouvert et l'autre clos (ouvert en dedans). Je marchai à tâtons et à peu près ». Je suis affligée « en somme 3e deux personnalités, soupire Gi, et l'écartèlement est pénible. Ce serait un plaisir pour moi de prendre tort couteau et d'enlever celle des deux parties qui est de trop sur la même personne. »
Par malheur, cette opération n'est pas facile, et la partie qui est de trop, au lieu de se laisser opérer,
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va au contraire se dissocier encore à son tour; car, dans le moi constitué autour de l'idée obsédante, l'idée folle tire la conscience à elle et le bon sens essaye delà lui disputer. Ni le bon sens ne l'emporte, ni l'idée folle; mais ni l'un ni l'autre ne cède. Et c'est là surtout, parce que c'est à l'intime et qu'il n'y a pas de trêve, c'est là que les malades sentent au vif « l'écartèlernent»; c'est surtout de celui-là qu'ils se plaignent, quand ils accusent en eux, sous mille formes plus ou moins pittoresques, deux moi dont l'un chamaille l'autre.
Mais il ne faut pas les prendre au mot. Ce dédoublement ne va jamais jusqu'au bout, jusqu'à réaliser la cassure entre les deux personnalités et à constituer un « état second », un moi adventice entièrement constitué en dehors du moi normal. L'obsédi garde, dans le retour du calme, le souvenir de la crise, et, dans la crise même, il sait, il sent que les divers moi qui s'opposent et se chamaillent appartiennent, en somme, au même individu; s'il peut se laisser absorber par l'un aux dépens de l'autre, il retrouve l'autre quand il veut, amoindri mais persistant.
Pour être exact, il ne faut donc pas parler de dédoublement du moi ; il y a une dissociation plus ou moins accentuée entre le moi officiel et le moi secret, mais qui ne va jamais jusqu'à la cassure, jusqu'à constituer deux moi dédoublés, étrangers l'un à l'autre ; et il y a dans le moi secret l'intrusion de l'idée folle qui ne le dissocie pas à la manière d'un
choc brisant1, mais à la manière d'un parasite qui s'enfonce et le suce.
En elfet, cette idée que le moi repousse, mais qui trouve, malgré tout, le moyen d'y pénétrer, de s'y maintenir, de s'y développer — avec les souvenirs, les images, les sensations qu'elle attire à eJle et qu'elle s'incorpore — s'implante dans le moi comme le parasite dans la plante et à ses dépens. Elle s'y fait une vie à elle, une sorte de moi restreint, non séparé de l'autre sur lequel il reste planté; mais disparate, au point detre opposé à ses aspirations les plus profondes et les plus délibérées. Ce que le moi normal aime par-dessus tout, ce qu'il veut réaliser au prix de tous les efforts et de tous les sacrifices, ce qui fait Tidéal de sa vie, c'est à cela même que s'oppose Tidée parasite. Au croyant qui aime passionnément sa foi, elle suggère de perpétuelles objections; à la jeune fille pure, des pensées obscènes; à la mère passionnée pour ses enfants, des idées d'infanticide. Elle suggère que le mal le plus redouté va se faire ou qu'il a été fait. Le vrai moi se révolte contre ce mal et proteste contre cette suggestion ; mais la suggestion, si elle ne peut l'envahir, persiste cependant plantée sur lui, vivant de lui, et il est condamné, lui, à nourrir de sa substance le parasite qui l'épuisé el l'empoisonne
Car l'idée obsédante est encore irrésistible. Mais,
1. La peur brusque peut le dissocier pour un moment comme elle dissocie toute conscience. Voyez, dans Le Gouvernement de soi-même, première série, le premier principe, chapitre ni, G.
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chose étrange, elie est cependant voulue. « Le sujet prétend bien que 1 idée vient d'elle-même, qu'elle persiste quoiqu'il ne fasse rien pour la conserver, quoiqu'il souhaite de tout son pouvoir sa disparition. En réalité, il nous trompe ou il se trompe lui-même. Lise veut être soignée et guérie, et cependant elle est très agitée à la pensée qu'elle pourrait être hypnotisable. C'est qu'elle a bien peur que, pendant le sommeil hypnotique, on n'efface complètement son obsession, elle y tient au fond et ne veut sacrifier que « ce qu'elle a d'exagéré. » Quand elle va réellement mieux et que l'idée a une tendance à s'effacer, « il faut qu'elle cherche à y repenser pour être tranquille, elle ne peut pas se décidera n'y plus penser. » En réalité, pendant que je m'efforce d'effacer ses idées, elle fait « un effort horrible pour ne pas les perdre et elle ne peut s'empêcher d'être heureuse quand je ne réussis pas ». Dans un léger état hypnotique qu'on détermine chez elle et dont je reparlerai, j'essaye de contredire ses idées fixes, de les dissocier, de les modifier. Cela provoque des crises de résistance excessivement curieuses. Elle s'écarte de moi avec horreur, elle se raidit en sortes de contractures, elle serre les dents pour ne pas répéter les paroles que je lui suggère1. »
Tous les directeurs d'àme connaissent ces phénomènes de résistance.. Le scrupuleux s'affole quand il se sent guérir, il s'inquiète de ne plus s'inquiéter. Il faut donc conclure que « la permanence de l'idée
i. if i, 69.
CARACTÈRES t)E l'iDÉE OBSEDANTE 21
ft'est pas, chez les scrupuleux, un fait aussi automatique que chez les hystériques; il résulte d'un effort permanent pour maintenir l'attention sur une même idée *. »
Mais voilà ce qui est étrange. Pourquoi veulentils maintenir le délire qu'ils reconnaissent et qu'ils repoussent? Comment cette idée peut-elle, à la fois, être volontaire et irrésistible?
Il nous semble que l'explication se trouve dans cette complexité de l'idée obsédante que nous avons constatée de prime abord. Elle n'est pas une simple représentation mentale, ni même un simple jugement ; mais tout un syllogisme plus ou moins explicite. Le doute absurde, qui pèse sur la mineure, voilà qui est involontaire et contre quoi tous les efforts s'accumulent ; mais la maxime qui constitue la majeure est voulue; et précisément ce vouloir ardent, cet amour, rend irrésistible le souci d'éclairer le doute au lieu de le mépriser. Le bon sens dit bien qu'il est méprisable; mais si par hasard on se trompait, ce serait compromettre soi-même, par ses propres actes2, ce à quoi on tient le plus. « Quand je m'arrête un moment, nous dit Za, une toute jeune fille, de penser à mes idées, de faire des efforts d'esprit pour les résoudre, de me faire mes discours, il me semble que je tombe dans le scepticisme, dans 1 indifférence ». « Je suis reprise, nous dit G, de
2. J.t T, 55-62, montre bien que l'obsession porte toujours sur des actes mauvais et extrêmes. Toutefois ce dernier caractère — l'acte mauvais poussé à V extrême — ne me paraît pas se rencontrer toujours, au moins dans les maladies do gravité moyenne.
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scrupules insensés qui m'ennuient beaucoup à dire, m lis que pour rien au monde je ne voudrais taire, de peur que ce ne soient des fautes ». « Si j'osais, nous répète F, perpétuellement, sous une forme plus savante, si j'osais, je romprais bien cette solidarité que j'établis entre le devoir et cet absurde peut-être^ pour libérer ma nature de tous ces impedimenta; mais j'ai peur de rompre en même temps avec le devoir, soit qu'il établisse lui-même plus ou moins cette solidarité, soit que la réaction en vienne à dépasser le but et me fasse passer d'un extrême à l'autre... Si j'osais, je serais très rapidement délivré; seulement, je ne voudrais pas acheter cette délivrance au prix d'un péché ». Sous une forme ou sous une autre, c'est toute la légion des obsédés qui parle de la sorte.
Voilà pourquoi le malade s'inquiète de ne plus s'inquiéter : il lui semble voir en cela l'indice que son amour lléchit et que la tentation ne lui inspire plus d'horreur. Voilà pourquoi il a de la peine à promettre de n'y plus penser, et plus de peine encore à tenir parole. Voilà comment l'obsession se trouve à la fois volontaire et irrésistible, — volontaire, parce quelle est la conséquence d'un libre amour; irrésistible, en vertu même de cet amour qu'on met audessus de tout, parce qu'il semble menacé et qu'on sent le besoin de le défendre.
De là découle un nouveau caractère, c'est que l'idée obsédante est une idée- fixe.
L'intérêt en jeu étant, pour l'obsédé, l'intérêt
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suprême, attire fatalement son attention d'une manière permanente; et l'attention, se trouvant incapable, nous l'avons dit, de dissiper l'idée parasite, ne 'peut que la fixer. C'est une loi générale que toute idée qui ne se dissout pas se fortifie, sous la lumière de l'attention, parce qu'elle est ainsi mise en relief et attire à elle, par une sorte de cristallisation, les autres idées qui peuvent s'y unir; d'autant plus que, dans le cas présent, la conscience étant troublée, dissociée par l'angoisse, manque de force pour maintenir dans la cohésion voulue ses divers éléments et n'oppose plus assez de résistance à l'attraction de l'idée que l'attention met au premier plan. Ainsi, plus l'attention s'y arrête, plus cette idée se fortifie; plus elle se fortifie, plus elle menace les tendances du moi et plus elle attire son attention. C'est un cercle vicieux. Nous verrons plus tard jusqu'où il peut aller. Pour le moment, nous ne voulons constater que les caractères essentiels qui se rencontrent toujours, et il nous suffit de signaler que l'idée obsédante confisque l'attention d'une façon démesurée, non seulement comme degré, mais comme durée aussi. Elle devient une idée-fixe. Elle se prolonge des jours, des mois, des années, mordant la conscience à toute heure, à tout instant; c'est par milliers de fois, chaque jour, qu'elle harcèle sa victime. « Mes obsessions, nous écrit F, m'assaillent continuellement et entrecoupent toutes mes attentions, toutes mes lectures, etc. .. Je ne fais qu'à moitié tout ce que je fais, parce que mon attention est partagée entre ce que je fais et ce qui m'obsède. Toutes ces angoisses sont
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comme une triste musique d'accompagnement en bémol et en mineur, qui voile la mélodie de mon existence et étouffe tous les dièses de ma vie majeure. »
Si parfois l'idée obsédante paraît s'atténuer ou disparaître, elle reste à fleur de conscience, en quelque sorte, toujours prête à y rebondir. Elle « me gratte toujours, dit une malade de Janet1. C'est un chat qui dort. Il ne faudrait pas m'amener à y penser un peu; tout ne demande qu'à recommencer. » T nous affirme, semblable en cela à beaucoup d'autres, que le sommeil lui-même n'est pas une trêve sûre, mais que le rêve presque toujours ramène immédiatement la hantise et l'interminable discussion.
Enfin, à tous ces caractères un autre s'ajoute qui en est la résultante : L'obsession est très douloureuse.
Cette folie lucide constitue déjà, par elle seule, un instrument de supplice perfectionné. C'est une loi de l'esprit humain de tendre, par le mouvement même de la vie, par une poussée incoercible, à unifier son moi, à grouper en un seul tout synthétique toutes les données de la conscience. Le fou y arrive tranquillement en incorporant sa manie ; l'hystérique fait de même, et, dans le cas où le moi résiste, il en change, oubliant tout ce qui n'entre pas dans le moi nouveau. L'obsédé n'a pas cette double ressource, il subit la rupture de sa conscience en connaissance de
cabactères de l'idée obsédante 3i
cause, il en garde tous les éléments sans pouvoir les coordonner, il ne peut pas réaliser ce besoin, profond comme la vie, d'unifier son moi. Il se sent disloqué.
Le parasitisme enfonce l'idée dans la blessure pour l'élargir encore. L'idée parasite se vrille dans le moi pour le lacérer comme un poignard qui fouillerait la chair. Elle va droit, du reste, au point le plus sensible.
Car cette torture de l'esprit se double de celle du vouloir qui est atteint dans ses tendances les plus profondes, nous l'avons dit, et les plus délibérées. Il n'est pas seulement contrarié, là, au point vif; mais il est dissocié, lui encore, comme l'esprit; il est condamné à vouloir et à ne vouloir pas l'obsession, à la repousser pour son affranchissement et à la maintenir pour sa sécurité.
Tout cela, en permanence, du moins à travers de longues crises et des trêves angoissées ; sans espoir ni dans la lutte, qui semble vouée à une perpétuelle défaite, ni dans la capitulation, qui serait le renoncement à tout ce qu'on aime, ni, en général, dans la pensée de la mort, qui est, nous dit Yo, « un affolement de plus ».
L'obsession prend encore une acuité spéciale par ce fait que l'obsédé, pour l'ordinaire, est, par beaucoup de côtés, un être d'élite, très épris de clarté intellectuelle et de noblesse morale, s'efforçant de voir jusqu'à l'évidence et de vouloir jusqu'à la perfection. « L'essence de mon tempérament, nous dit F, est le radicalisme. Je suis instinctivement porté à être, radicalement, pleinement, à fond, ce que je
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suis, à ne pas sommeiller dans Ta peu près, mais à poursuivre en toutes choses la perfection, l'accomplissement. Etre en plein, connaître en plein, aimer en plein. Tel fut, dès mes origines les plus reculées, le secret idéal de toute ma vie. Un désir intense que tout soit tout ce qu'il doit être : voilà le tréfonds de ma psychologie. » On voit, hélas I si l'obsédé est loin de son compte, et à quel point une telle psychologie doit être vulnérable aux misères que nous avons décrites, à cette agonie perpétuelle de l'esprit dans les ténèbres et du vouloir dans l'enlisement des poussées contradictoires.
Cette torture est accrue encore par les comparaisons que les malades établissent, non seulement avec les autres dont ils voient ou croient voir la vie s'épanouir à l'aise en pleine lumière et en plein élan, mais encore avec eux-mêmes, avec ce qu'ils auraient pu être ou ce qu'ils ont été. Car il y a des périodes de rémittence où ils se sentent vivre, et où ils peuvent calculer ce que l'obsession leur gaspille de forces; d'ailleurs l'éclosion de leurs idées obsédantes a été relativement tardive, nous le verrons par la suite; leur jeunesse peut-être ou du moins leur première enfance en fut indemne, et ils se souviennent de tout pour s'en torturer. Ils répètent sans cesse, en avouant le rien de leur vie, qu'ils auraient pu la faire belle: « Je sens, dit l'un, une décadence intellectuelle qui n'est pas de naissance, car je n'étais pas comme cela, tout cela a baissé1. » « Je vous en
î. R. et J.f il m
prie, nous dit A, no jugez pas l'enfant gaie et confiante, pleine d'ardeur, de sérieux et d'entrain, sur l'être misérable que vous avez devant vous. Les scrupules ont laissé leur trace, hélas ! ils ont désagrégé tout mon être moral, et, en ruinant toutes mes forces, m'ont laissée impuissante et blessée, en butte à toutes les suggestions... Ce qu'on voit en moi, ce n'est pas ce qui a été écrit sur le vélin primitif; un autre texte le cache. 11 faudrait qu'on pût faire disparaître toutes ces surcharges comme dans les vieux parchemins, réveiller l'enfant d'autrefois. »
Si l'on réunit dans sa pensée toutes ces causes, on ne s'étonne plus de cette moiteur de tristesse qui forme l'atmosphère de l'obsédé, selon le mot de l'un d'entre eux, ni des cris poignants qui leur échappent Nous avons vu pleurer, à des hommes intelligents et forts, des larmes atroces, et c'est un déchirant spectacle. Ils parlent de leur « long martyre intérieur », et ce n'est pas exagéré. Ils disent qu'ils « se sentent mourir comme empoisonnés par un curare psychique », que toute maladie qui tourmente la chair leur paraîtrait un jeu en comparaison de celle là qui torture leur être intime. Ils se comparent au naufragé sur une épave, en pleine mer, par la tempête; au touriste sur la plage, surpris par les sables qui l'enlisent loin de tout secours; au mineur qui s'engouffrerait dans le trou noir de sa mine, sans savoir s'il a une planche sous ses pieds; à l'enfant perdu, la nuit, dans le désert, parmi les cris des fauves, et dont les appels se perdent dans l'immensité vide, sans écho. L'un d'eux, un jour, après nous avoir u. 3
refait ses confidences, en prenant son chapeau pour sortir, lui adressa une invocation tragi-comique qui était surtout poignante : « 0 mon chapeau, tu ne te doutes de rien! Si tu savais quel front tu vas couvrir, ce qu'il emprisonne de tortures!» etc. Et un autre récemment nous disait : « Mon mal est tel que si je savais, si je pouvais savoir qu'il y a une chance sur cent, une chance sur mille d'en guérir un jour, il me semble que j'en mourrais de bonheur. »
Nous nous empressons de dire ou de répéter que, dans cette maladie comme dans les autres, il y a des degrés. Mais tous les caractères que nous venons de passer en revue sont essentiels et se rencontrent toujours plus ou moins dans l'idée obsédante.
Constituée par un ensemble mental et sentimental très complexe, l'idée obsédante nous est apparue comme une sorte de syllogisme pratique, présentant, sous forme de majeure, une maxime impérative à laquelle s'oppose, dans la mineure, un peut-être absurde et angoissant, sous forme de remords pour le passé, de peur pour l'avenir, de tentation pour le présent, ou d'acte répugnant et nécessaire. C'est une idée folle mais combattue, parasite et tendant à dissocier le moi, irrésistible, fixe ou permanente, et douloureuse.
Nous avons vu que tous ces caractères se déduisent les uns des autres à l'exception de deux dont nous n'avons pu encore fournir aucune explication. Pourquoi cette folie lucide? En d'autres termes, pourquoi cette impuissance à expulser du
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moi des doutes absurdes et plus ou moins reconnus comme tels? Et, en second lieu, pourquoi cette impuissance porte-t-elle exclusivement ou du moins principalement sur les doutes qui touchent à la tendance la plus fortement voulue, la plus aimée?
Telles sont les deux données du problème tel qu'il se pose jusqu'ici- Elles peuvent se résumer en ce fait: Impuissance do l'obsédé à étreindre la certitude mr les questions qui lui tiennent le plus au cœur. C'est le fait capital que révèle l'analyse des idées obsédantes. Il faudra que notre théorie en fournisse l'explication.