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LE DÉVELOPPEMENT DE L'IDÉE OBSÉDANTE

I Efforts pour atteindre a la certitude. - Impuissance du rai- 'sonnoment pour éclairer le passé, le présent, 1 avenir; -

"puissance^ la direction parfois;- des procédés ^mécaniques;-des procédés moraux: Pactes, vœux, expiations, etc. du parti le plus sûr. t'imnni^nre

II RÉSULTAT DES EFFORTS : AGGRAVATION DU MAL - L impuissance

persiste et grandit; - les associations morbides s exagèrent; L tendance à l'hallucination; - impulsion aux actes redoutes. — Problèmes à résoudre.

L'idée obsédante une fois constituée avec les caractères que nous venons de définir, va nécessairement évoluer sous l'effort continu du malade pour s'arracher à son angoisse. L'état où il se trouve est essentiellement opposé, nous l'avons vu, à l'équilibre de la conscience, à la paix du moi. C'estun état de lutte une lutte où se trouve engagé l'enjeu suprême : il est donc à prévoir que le moi attaqué va se défendre

Le malheur est que, s'il reste livré à lui-même, il se défend d'autant plus mal qu'il y met plus de v.olence. Quoi qu'il en soit, l'observation nous montre que dans celte lutte, l'idée obsédante se modifie en deux sens : Par développement et par dégradation.

Nous avons à examiner d'abord son développement. Il nous montrera que tous les efforts du malade pour se débarrasser de ses doutes, non seulement demeurent stériles, mais ne font qu'aggraver le mal.

Le malade se sent enveloppé, comme il le dit, par « toute une armée de doutes et d'angoisses ». Les angoisses ne lui permettent pas de tolérer ces doutes. Il ramasse donc tout son effort pour les dissiper et pour installer à leur place la certitude : « Non », se dit-il, en bandant son esprit et en projetant toute sa lumière sur le fait — passé, présent ou futur — qui semble se dresser contre l'idéal à poursuivre ; « non, cela n'est pas. — Qui sait? » répond Vautre, l'idée parasite, la conscience dissociée. — « Ce qui sait? est absurde, il n'y a pas à s'en préoccuper. — Il le faut bien ! car, sur une telle question, il faut être sûr. — Je le suis. — Non. — Oui. — Non... » Et ainsi de suite, sans fin.

Ne pouvant épuiser le débat d'un seul effort, d'une seule étreinte de la pensée, le pauvre moi a recours au raisonnement; il « se fait des discours », comme dit Za.

S'il s'agit du passé, il va récapituler toute la trame des événements pour bien situer dans son cadre le fait à examiner; il reconstitue son histoire et tâche de la

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revivre par le détail pour bien peser la valeur de ses impressions et le rôle joué par son vouloir. « Il a des soupçons sur tel ou tel acte de sa journée, il s'arrête et cherche à se rappeler exactement les diverses actions qu'il a faites, les diverses phases par lesquelles a passé son action. Il passe des heures à vérifier dans sa mémoire comment il a passé d'un mouvement insignifiant à un autre aussi futile. Si, par malheur, dans cette revue, il y a un instant dont le souvenir ne lui soit pas précis, le voilà au comble du désespoir. Qu'a-t-il pu faire dans cet instant? C'est là que se glisse l'obsession et il fait les plus grands efforts de mémoire pour se convaincre que, pendant cette seconde, il n'a pas accompli quelque horreur. Il en est de même pour Dl... : A quel moment a-t-il pu tuer cette femme ? De quelle manière s'y est-il pris? Quel est l'instant de la journée où il n'était pas occupé à autre chose! Lise s'est-elle laissée aller à vouer ses enfants au diable? Pour le savoir, il faut rechercher si, à cette époque, elle a désiré quelque chose assez fortement pour prier le diable de le lui accorder... Jeme crois assassin, ditZa..., empoisonneur, le dernier des criminels, et je passe mes jours et mes nuits à me prouver à moi-même que ce n'est pas possible *. »

Si ce sont là des cas extrêmes, ils ne sont pas tellement rares, et ils se reproduisent, à peu de chose près, chez tant de scrupuleux qui veulent savoir, par ces moyens, s'ils n'ont pas eu une mauvaise

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intention dans cette action innocente, s'ils n'ont pas cru qu'elle était coupable, s'ils ont consenti à cette tentation, s'ils ont confessé cette faute, s'ils ont eu le repentir et le ferme propos, si le prêtre a compris, a donné l'absolution, s'il en avait le pouvoir, s'il en a eu l'intention. B « prête une oreille attentive à la formule du pardon ; mais les mots sont indistincts, et il ne lui arrive, bien authentique, qu'un allez en paix .. » Zb, qui est chargé de la sacristie, a bien eu soin de mettre, dans le confessionnal, une étole de soie; mais est-on jamais sûr? n'y avait-iJ pas quelques fils de coton dans le tissu ? et dès lors qui sait si l'absolution par lui reçue est valide, et si, par sa faute, les autres ne sont pas partis sans être absous ? Et il accumule les raisonnements pour se prouver que Fétole ne fait pas partie du sacrement. Hélas ! ils ne réussissent pas mieux que les malades de la Salpètrière à retenir la certitude dans leur étreinte. L'impression en effet s'émousse à mesure qu'on la discute, le tissu des faits est impossible à reconstituer maille à maille et par chaque déchirure un nouveau doute surgit. Parfois, le résultat est pire encore. Une jeune fille très pure a cru avoir l'imagination elileurée par une pensée mauvaise, elle la repousse avec horreur; puis elle veut en avoir le cœur net, et Tevoque pour la juger; mais, en y fixant l'attention, elle ia rend plus vive qu'à la première expérience; ['éloigne par la crainte d'y consentir, elle la ra| >pelle par la crainte d'y avoir consenti et pour {'examiner maintenant dans ces deux circonstances au lieu d'une; et ainsi de suite, gagnant à ce jeu,

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non seulement de voir grandir le doute à mesure, mais encore de faire entrer l'image importune plus avant dans ses nerfs, de créer, en se débattant, des associations d'idées qui la feront revenir, et, par de telles expériences répétées, l'habitude de voir obscène à propos de tout. Beaucoup de crises de ce mauvaises pensées » n'ont pas d'autre origine.

Le scrupuleux, si le passé lui échappe, n'a guère plus de bonheur pour implanter la certitude dans Faction présente. Bx nous raconte qu'elle se répète pendant un quart d'heure : « Je récite cet Ave pour faire ma pénitence sacramentelle, c'est bien mon intention, c'est la pénitence de ma confession précédente, etc., etc., » et, au bout de son quart d'heure, elle ne peut plus savoir où en est son intention et si la prière a été faite, ni même si c'est bien cela qu'on lui avait donné pour pénitence. Naturellement, la messe du Dimanche lui fournit l'occasion d'un autre exercice de ce genre; elle en passe une bonne part, lorsque ce n'est pas le tout, à se dire qu'elle a l'intention d'assister à la messe, et, le reste de la journée, à se demander si elle ne doit pas assister à une autre ayant manqué la première. D'autres, avec le même souci de se faire, au prix de tous les efforts, une certitude à toute épreuve, portent la même tension de volonté sur tous les détails de leur vie courante, avec un égal insuccès : « Je ne me donne pas une minute, dit une malade, et j'absorbe toutes mes forces dans cette surveillance de moi-même l. » On surveille aussi

les événements et de près : « Une de nos malades, disent MM. Pitres et Régis, atteinte de ce que nous avons à\>\xd\é Y anémo phobie, c'est-à-dire la phobie (la peur) du vent, était obsédée par l'idée qu'il ventait plus fort qu'autrefois... N'ayant retiré de tous les traitements... aucun résultat sérieux, elle nous demanda, avant de rentrer dans son pays, de la conduire à l'observatoire de Bordeaux. Elle voulait tenter un suprême effort pour se convaincre et se préserver à l'avenir de ses crises anxieuses. L'astronome, très obligeamment,, lui prouva, par des courbes et des relevés remontant au commencement du siècle, qu'il ne ventait pas plus fort qu'autrefois, et que, cette année-là (1893) justement, la moyenne du vent était modérée. Au lieu de se laisser persuader et d'accepter des preuves aussi rassurantes, la malade discuta avec l'astronome... lui soutenant que ce qu'il appelait vent faible était en réalité un vent moyen ou un vent fort... Au lieu de puiser dans cette démarche un soulagement, la malheureuse n'en retirait qu'une recrudescence de son obsession *. » Les mômes auteurs nous racontent la curieuse histoire d'un homme de cinquante ans qui se préoccupe de se prouver qu'il existe, lia découvert un moyen, c'est de se prouver qu'il pense : « Je pense, donc je suis. » Mais penset— il ? il y a des moments où il ne pense pas, donc où il ne vit pas (ô Descartes, voilà où vous avez. conduit ce brave homme!). Et même en supposant qu'il suflise d'une certaine quantité de raisonnements pour

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vivre une vie d'homme, ena-t-ii fait « îa quantité suffisante » ? En a-t-il fait seulement un seul? 11 éveille sa sœur pendant la nuit et lui pose cette question : « Je te parle, donc je vis » ? Il se tàte le pouls : « Avoir des pulsations, n'est-ce pas exister »? « Mais l'acte par lequel il a porté la main droite sur la main gauche, afin d'y sentir le pouls », n'est-ce pas un acte machinal? Et alors est-ce penser? est-ce vivre? « 1 veut, dit sa sœur, que j'écoute ses raisonnements pour se prouver qu'il vit et qu'il pense, et cela toutes les cinq minutes, du matin jusqu'au soir ». Et de tous ces beaux efforts, dont nous ne donnons qu'un très faible aperçu, quel est le succès? « Plus il fait de calculs, plus Tobsession augmente * ». A, qui ne montre pas moins de « bonne volonté » à se débattre contre ses doutes, conclut en nous disant: « Comme un pauvre oiseau pris au piège que tous ses efforts désespérés pour secouer ses ailes et voler dans l'espace, attachent davantage à la glu, j'analyse, je réfléchis, j'examine la question sous toutes les faces, et m'enfonce de plus en plus. »

C'estavec le même résultat qu'on prépare la sécurité de l'avenir par un luxe de délibérations qui visent à bien « se former la conscience ». Nous en donnons un exemple : Il s'agit de « Ger..., une femme du peuple très peu instruite. Un après-midi de jeudi, el

•e à préparer le dîner et prend un pot afin <) cbez la fruitière acheter pour quelques soi bouillon. Elle s'arrête sur l'escalier avec la pensée

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qu'il faut réfléchir un moment s'il n'y a rien de répréfaensible à acheter du bouillon chez la fruitière. En général, non; mais c'est aujourd'hui jeudi, il faut , faire attention à ce détail : qu'est-ce que la fruitière va penser en lui voyant acheter du bouillon aujourd'hui ? Si elle croit que c'est pour faire la soupe ce soir, il n'y a pas grand mal; mais on peut supposer que la fruitière croira autre chose; elle croira peutêtre que je veux en faire une soupe pour demain vendredi. Si elle suppose cela, elle va être scandalisée à cause de moi , il en résulte donc que j'ai fait un acte pas très grave on lui-même, mais horrible par sa signification : cela signilie que je me moque du Bon Dieu. Toute la question revient à savoir si la fruitière peut supposer que je mangerai mon bouillon demain plutôt que ce soir. Comment fera-t-elle une telle supposition? En réfléchissant ace qui pourra me rester dans mon garde-manger pour la soupe de ee soir. La dernière fois quejeTai vue, c'est-à-dire hier matin, lui ai-je donné à penser qu'il me restaii de la soupe pour jeudi soir? Quelle parole lui ai-je bien pu dire hier matin? » — On voit que la question au lieu de s'éclaircir se complique. Il s'agit de se rappeler maintenant tout ce qu'elle a dit à la fruitière; ce n'est pas facile; malgré ses recherches, il y a des lacunes dans ses souvenirs. Elle se raccroche à cette conclusion raisonnée : « Si la fruitière lui a Fait, à un moment, mauvais visage, c'est qu'elle lui a dit quelque chose d'extraordinaire. Mais voilà : La fruitière lui a-t-elie fait, à un moment, mauvais visage? Impossible de le savoir avec précision . »

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Cruelle énigme ! Il y a un moyen de sortir de là et de procéder en toute sécurité, « c'est de demander conseil au mari. Mais le mari va répondre, c'est sûr : Tu m'ennuies avec ton vendredi ! et le seul résultat, c'est qu'elle aura fourni à son mari l'occasion de dire du mal du Bon Dieu »... Et ainsi de suite; car ce n'est pas fini. Trois heures après, le mari rentre, et trouve Ger... debout sur le palier de l'escalier, son pot vide à la main. Elle délibérait encore1.

Le cas paraîtra sans doute poussé à l'extrême, et je n'en disconviens pas, mais il n'est pas unique en son genre. Z, au dire de sa famille, met quatre ou cinq heures pour s'habiller. A tout instant, par exemple quand elle enfile son bas, elle se demande si elle ne fait pas mal, s'il n'y a aucune contre-indication; et, pendant qu'elle délibère, ne sachant pas encore si elle doit avancer ou reculer, elle se force de son mieux à rester immobile dans la position instable où le doute l'a surprise. Généralement elle n'en sort que par l'irruption de sa sœur qui brusque les conclusions de tous ces raisonnements et, moitié par persuasion, moitié par violence, à travers un nombre respectable d'heures, cahin-caha, on arrive à finir cette toilette. D'autres arrêtent brusquement un geste, un mot lancé, un pied levé, un mouvement des yeux, une respiration, pour se demander s'ils ont le droit, s'ils sont assez sûrs de leur affaire et s'ils ne devraient pas, avant de passer outre, réfléchir.

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