Raconté par J., I, 150 sq
Sur le passé, le présent, l'avenir, ils réfléchissent, ils délibèrent à perte de vue ; et de plus en plus, de chaque coin, de chaque fait, les doutes essaiment et .bourdonnent. Ils poignent aussi, et à la fin, n'y tenant plus et n'y pouvant rien, le malade — du moins s'il s'agit d'une obsession religieuse, d'un scrupule — s'en va trouver un prêtre et lui dit : Tirezmoi de là.
Quand l'obsession ne porte pas sur la conscience morale, le malade n'a le plus souvent que le médecin à qui se confier et il n'y a recours que le plus tard possible, parce qu'il sent qu'il se classe, par le fait môme, parmi les demi-fous. Il n'en va pas de môme du scrupuleux vis-à-vis du prêtre; il confie son mal ordinairement dès le début, et c'est la principale raison pour que, dans cette catégorie, le mal n'aille généralement pas jusqu'aux excès que l'on rencontre dans les cliniques. Nous verrons, en effet, plus tard, qu'il y a, dans la direction, un secours efficace; mais tous n'en profitent pas. Nous avons à parler ici de ceux qui n'en profitent pas, et chez lesquels, par conséquent, la maladie suit son cours.
Ce sont ceux qui veulent, dans la direction reçue, sentir la sécurité, étreindre, par un acte direct de leur propre conscience, la certitude, voir à la lumière de l'évidence tous les doutes s'évanouir. C'est cela précisément qu'ils ne peuvent pas. Nous aurons à dire le pourquoi en formulant la théorie explicative; mais, pour le moment, nous enregistrons le fait. Nous l'avons constaté, quand le malade est livré à
4b L OBSESSION ET LE SCRUPULE
ses propres ressources de raisonnement; il en va de même quand il exploite, dans l'esprit que nous venons de dire, les conseils d'un directeur.
Il trouve d'abord qu'il ne s'est jamais expliqué suffisamment. M. Pierre Janet se plaint qu'il est très difficile de tirer quelque chose de la plupart de ses malades, qu'il n'y a presque pas moyen de les faire parler ni de les faire écrire *, Tous les directeurs d'âmes savent qu'ils seraient bien injustes, s'ils faisaient les mêmes reproches à leur clientèle de scrupuleux. Ils parlent! Et ils écrivent! Et ce n'est jamais fini. C'est même le premier emploi à faire de son autorité que de savoir, après qu'on a écouté très largement toutes les explications suffisantes, imposer la consigne de n'y plus revenir.
Laissé à son inspiration, le malade éprouve toujours le besoin d'y revenir : il a oublié, ou il n'est pas sûr d'avoir dit, ou il n'a pas été sincère, il a omis un détail sous prétexte que c'était insignifiant, mais au fond c'est peut-être par lâcheté, par fausse honte, pour égarer l'opinion du directeur! Et il y a d'autres difficultés encore après la direction reçue : A-t-il été compris vraiment? Le directeur n'est-il pas sourd! Est-il assez instruit? assez saint? Mérile-t-il confiance? Et en supposant — ce qui n'est pas — ces questions résolues, il en reste à se faire : Lui-même a-t-il bien entendu la solution? L'a-t-il exactement retenue? Est-ce qu'il en interprète le sens correcte-
1. Pp. xii et 6. Il est vrai que les obsédés « bavards » qu'il rencontre par exception le dédommagent copieusement. Voy. pp. 7 et Bq. et tout le tome II fait surtout avec leurs dépositions.
ment? Il est merveilleux d'adresse, parmi tous les sens que peut avoir un mot ou une phrase, à imaginer précisément le plus défavorable, celui par où il peut être torturé. Au besoin, il donne — oh! sans le vouloir — un coup de pouce au texte authentique, pour le déformer. Il en vient à le réclamer par écrit, il y collabore indiquant les mots qui lui font peur, qu'il risque de mal comprendre, ceux qu'il souhaite y voir. Il emporte le texte, son talisman, heureux, cette fois, tenant enfin sa certitude... Il le croit, mais pas pour longtemps. Même si les craintes déjà signalées ne lui remontent pas à la gorge, même si sa part de collaboration ne lui paraît pas suspecte parce qu'elle a peut-être influencé le directeur, il trouvera toujours le moyen de se faire des doutes avec son talisman lui-même par son acharnement à bien vérifier et éprouver la certitude qu'il lui demande. Il pèse, en effet, chaque mot, il cherche à bien voir qu'il comprend, que le sens est clair, et que la formule décidément répond à toutes les éventualités. A force de regarder et d'entasser les suppositions, il finit par trouver un trou imperceptible peut-être ou même imaginaire; mais, imaginaire ou non, il suffit à laisser passer « toute l'armée des doutes et des angoisses ». Et cette fois encore, l'effort a été vain.
On en tentera d'autres. Impuissant à se faire une certitude à la force du cerveau, impuissant à se la faire sur le témoignage d'autrui, on a recours à des inventions ingénieuses, mécaniques, pour ainsi dire, et qui opéreront automatiquement, qui pourront
48 l'obsession et le scrupule
résoudre les objections et y trier la vérité comme le moulin sépare du son la farine; ou mieux encore on a recours à des procédés destinés à rendre impossible Pacte redouté.
« Une jeune fille de vingt-neuf ans est atteinte de la peur angoissante de prononcer des mots compromettants, de donner aux autres des conseils dangereux, en particulier de leur indiquer les poisons qu elle a appris à connaître en étudiant la chimie ». Voilà le péril. Qu'avait-elle imaginé pour se mettre à l'abri? « Elle emplissait sa bouche d'aiguilles quand elle allait en public, pour empêcher salangue de remuer. Elle se condamna aussi, pendant très longtemps, au silence, au mutisme complet, en employant avec sa mère et sa sœur un langage mimique conventionnel. » Voilà qui va bien pendant le jour. Mais la nuit, en rêve, qui sait si elle ne va pas parler? « Aussi s'astreignait-elle alors soit à rapprocher ses lèvres et à les maintenir agglutinées au moyen de papier gommé de timbres-posle, soit à tirer sa langue démesurément hors delà bouche et à dormirai nsi, la bouche grande ocverte ou les dents serrées contre la langue pendante. » MM. Pitres et Régis, qui nous racontent cette histoire !, ne nous disent pas si, par ce moyen héroïque, la malaJe retrouva du moins la paix. Ce n'est pas probable ; il restait les signes conventionnels, et les regards et l'attitude et l'inconscience du sommeil, autant de lissures par où le doute devait encore passer.
Pu... est obsédé par la peur d'être malade et de le
paraîlre. Il a trouvé un moyen de se rassurer, c'est de prononcer la phrase suivante : « Faut pas faire attention, allons dîner, nous verrons après. » Il est persuadé que s'il arrive une bonne fois à la dire comme il faut, il sera guéri. Mais il faut donc la dire avec netteté, avec attention, avec conviction; et le pauvre homme a consomment la conviction qu'il ne la dit pas bien, qu'il n'a pas été rassuré, qu'il n'a pas eu assez de foi dans ce qu'il disait. Il ne se borne pas à recommencer la phrase sacramentelle, il cherche à varier les conditions dans lesquelles il la prononce, pour arriver à la perfection ; il se met dans un coin de sa chambre, assis, puis debout, puis à genoux; il descend à la cave, tantôt avec une lumière, tantôt dans l'obscurité ; il force sa femme à descendre dans la cave avec lui, à écouter s'il dit bien, ou à crier la phrase en même temps que lui. Puis il articule avec solennité : « Faut pas faire attention, allons dîner, nous verrons après. » Et il remonte cependant désespéré; car, malgré les affirmations de sa femme, qui trouvait la phrase superbe, il n'a pas senti qu'elle était bien dite *.
Cette observation bizarre nous montre sur le fait une des industries les plus fréquentes des obsédés : Ils chassent d'abord la tentation par des mouvements instinctifs de répulsion ou par des paroles articulées qui leur prouvent à eux-mêmes la sincérité de leur pensée intérieure. Ce sont des protestations énergiques ou des gestes d'horreur, puis des injures contre
i. Raconté par R. et J., II, 311 et suiv.