II
le diable ou des grimaces. Mais, parce que le diable, loin de s'enfuir, se fait plus assidu; parce que la tentation se répète à chaque instant, ils sont bien forcés, pour suffire à leur tâche, d'abréger leurs formules et leurs incantations, et ce sont alors des gestes qui résument, à leur usage, les manifestations précédentes. To donnait un coup tranchant de la main, pour couper les mauvais lluides; d'autres font avec le doigt le geste d'un coup de ciseau; d'autres remuent la tête pour dire non; d'autres se tordent les mains ou tapent des pieds pour se prouver leur exaspération ; d'autres remuent Jes lèvres avec un pli méprisant ou esquissent le geste de cracher, etc., etc. Quant aux paroles, elles présentent une plus grande variété encore : Non, chut, va-t-en, jamais, sale, maudit, zut, mourir, aveugle, sourd, manchot, etc. On devine assez les phrases que ces mots résument. Il y en a pour lesquelles c'est moins clair. Lise, nous dit M. Janet, répète : « Le contraire de Dieu » ; il paraît que c'est pour chasser le diable, ou bien : « Un, deux, quatre, six ; » ce sont des signes où se condensent de longues protestations; « bé », dit Jean, c'est une abréviation pour dire : « Assez », mais il faut le dire un certain nombre de fois, selon la gravité de la tentation : quatre, huit, trente-deux ou soixantequatre fois. C'est ce qu'il appelle ses « syllabes de clôture ». Bu..., qui a l'obsession des espaces, répète en présence d'une place à franchir : « Maman, ratan, bibi, bitaquo, je vais mourir1. » Je renonce
i. Vojes J., I, 145 ; R. et J.. H, 349, 190 et suiv.
EFFORTS ÊOUft ATTEINDRE A LÀ CERTITUDE 81
à deviner l'histoire de cette dernière formule. Le malheur est que l'idée obsédante revient toujours, et que les malades, voulant avoir le dernier mot, répètent indéfiniment les mêmes incantations, avec le même insuccès.
Alors, ils ont recours à des faits extérieurs, qui arrivent une fois pour toutes et d'un coup, en un langage absolument clair, tranchent tout le débat.
Au..., obsédé par la peur du sacrilège, appuie le front contre une vitre : « Si la vitre ne casse pas, se dit-il, c'est que je ne suis pas sacrilège; si elle casse, je le suis. » Et il n'appuie pas trop fort * ; mais c'est pourquoi il ne sera pas bien sûr. Une jeune fille obsédée par le souci de son avenir, nous dit un jour: <c Je pars pour Paris; j'ai conclu avec le bon Dieu que si la Saône était débordée à gauche, je devais me marier; que si elle était débordée à droite, je ne devais pas. — Pour que le contrat soit valide, lui dis-je, il faut qu'il soit accepté de part et d'autre : vous acceptez, vous; mais êtes-vous sûre que Dieu accepte aussi ? » Elle ne Tétait pas.
Mais il y a du moins les vœux qui passent pour des contrats ratifiés de Dieu après engagement personnel de la créature2; et les scrupuleux les multiplient, si on leur laisse faire, dans des proportions fantastiques. Ils en font pour prouver à Dieu et se