‹ Le gouvernement de soi-mêmeChapitre 23 sur 93 · R. et J., II, 186 sq · texte numérisé non relu

R. et J., II, 186 sq

des lampes, de l'huile et finalement « des mets qui se mangent avec de l'huile*. »

Enfin Jes impulsions les plus bizarres imposant les actes les plus évidemment inutiles, sans aucun rapport avec l'obsession initiale, peuvent se substituer aux impulsions torturantes que nous avons vues dans l'article précédent. Une malade, par exemple, « est obligée de marcher dans les flaques d'eau des trottoirs, d'acheter chaque soir trois journaux et trois pipes, d'exécuter et de faire exécuter par son mari et ses enfants, en rentrant chez elle, le simulacre de fermer une porte qui n'a pas de serrure, de s'arrêter et d'arrêter les siens devant les devantures, devant les maisons éclairées, devant la lune et les étoiles, etc. *. »

Ici, nous touchons aux tics, manies de certains actes systématiques ébauchés, caricaturaux, absurdes, accomplis avec conscience, mais avee un certain mélange de vouloir et de fatalité. De fait, venant de toutes les sources, les unes lointaines — l'idée obsédante et les moyens de résistance qu'elle développe, — les autres plus rapprochées — les manies et les phobies diverses que nous venons de dire, — les tics pullulent, du moins chez les malades avancés. Ce sont des grimaces, des haussements d'épaule, des contorsions du cou, des crispations des mains, des reniflements, des pirouettes, que sais-je encore? Z..., qui a l'obsession d'avaler des épingles, en est venue à faire sans cesse « hem, hem ». Une autre, qui a l'obses-

i. p. et n., 72.

2, P. et R., 113 sq.

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sion des chiens et des chats, crie : « miaou, oua, oua ». Celui-ci, très timide, a imaginé de sourire quand on le regarde ; et maintenant il sourit toujours. Celle là se tape trois petits coups sur la tête, parce que, dans le début, elle vériliait ainsi que ses boucles d'oreilles étaient solidement fixées. Tout a été imaginé et traduit, et même l'inimaginable. Et de ces tics, phobies ou manies mentales les ouvrages spéciaux en recueillent par milliers *.

11 arrive que le phénomène se dégrade plus encore, que ce qui lui reste didée devient plus vague; il ne se présente plus alors comme un tout précis, organisé, mais comme une agitation diffuse, sans but, et sans portée. Les manies mentales disparaissent dans une simple rumination ou rêvasserie ; les tics, dans une sorte de crise ; et les phobies, dans une angoisse vague qui se précise, pour un instant, au hasard des idées qui passent.

Ce qu'est cette rêvasserie, on le comprend ou on le devine; car tout le monde a connu, plus ou moins, cet état d'impuissance et à la fois d'effervescence mentale où des idées quelconques viennent sans être appelées, restent sans pouvoir être chassées, se suivent, s'emmêlent sans pouvoir être dispersées, tourbillonnent en foule, toujours cahotiques, mènent grand sabbat mais n'accomplissent aucune besogne, font entendre le bruit de la meule mais ne laissent

1. Voyez J., I, 156-182; P. Janet, Accidents mentaux des hystériques, 158 ; du môme, Névroses et idées fixes, II, 392; P. et R., 53, l.riO, 237 : Bcchlerow, Revue de Psychologie, 1800, p. 35, etc.

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point de farine. Elles laissent seulement la tête vide et lourde. Le sommeil, en général, finit par nous amener la fin et le remède. Il n'amène pour l'obsédé, ni le remède ni la fin. Le sabbat se continue avec le rêve, et recommence de plus belle avec le réveil, jusqu'à ce que vienne une distraction puissante ou une lassitude extrême.

A moins que ce ne soit une crise organique qui emporte les dernières réserves de force, crise de larmes, ou de contorsions, ou de marche, ou de cris, ou de paroles, ou de gestes et d'excitation.

Quant à l'angoisse, qui généralement demeure, même après ces crises finies, « c'est un état où Ton a peur de tout et de rien, où l'anxiété, au lieu d'être rivée à un objet toujours le même, Hotte comme dans un rêve et ne se fixe que pour un instant au hasard des circonstances1. » « J'ai peur de tout, dit Bs, dans une observation qu'on a bien voulu nous communiquer. A propos de rien, je m'imagine qu'on va me tuer. Si je vois un homme à figure bizarre dans la rue, je me mets à trembler et je cours persuadée qu'il me poursuit pour me faire du mal. » « Je redoute toujours une catastrophe », nous dit Re. « Quand par hasard ça va, nous dit Yz, j'ai peur que ça n'aille plus, j'ai peur d'avoir peur. » « J'ai peur, nous dit X, un homme de quarante -huit ans, non pas de la mort ou de quelque fléau, cela s'expliquerait ; c'est une peur sans objet, une peur vaine. » « Je mq retrouve, nous écrit K, en proie de nouveau à mesj

1. Th. Ribot, Psychologie des sentiments. Paris, Alcan, 189^ p. 211.

angoisses sans répit, à une sorte de phobie générale que son imprécision même rend plus douloureuse, » Cette phobie générale est, dans le fond, ce que Frend appelle « l'attente anxieuse ». On s'attend à quelque chose de fâcheux, on ne sait quoi; et l'imprécision même de cette attente, outre qu'elle est déjà douloureuse, fait qu'on profitera de la première occasion pour emmagasiner une douleur de plus.

Tels sont, résumés succinctement, les faits : Audessous et en général au défaut de ridée obsédante et de ses développements, se manifestent des phénomènes de moindre valeur psychologique, les uns plus ou moins organisés et constituant des manies mentales, des tics ou des phobies ; les autres plus dégradés encore, tombés plus bas dans l'échelle psychologique, ne constituant plus guère qu'une agitation diffuse, mais douloureuse, de la pensée, des actes ou des sentiments.

Il nous reste à voir que tous ces phénomènes, si nombreux et divers qu'ils soient, se rattachent vraiment à Tidée obsédante, comme une sorte de dérivation, et à nous demander quel nouveau problème ils nous donnent à résoudre.

Les médecins, appelés à constater ces phénomènes, ont cru tout d'abord, égarés par l'infinie variété des apparences, qu'ils se trouvaient en face de presque autant de maladies distinctes, qu'ils ont baptisées avec des noms grecs. MM. Magnan et Legrain i et

i. Les dégénérés, Paris, Rucff, 1895.

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M. Janet, suivant la voie entrevue par quelques auteurs récents, ont eu le grand mérite de montrer que, chez l'obsédé, tous ces phénomènes se présentent, malgré leurs apparences diverses, avec des caractères communs et se relient tous à son obsession dont ils ne sont qu'une phase particulière.

M. Janet les a réunies sous le titre d'agitations forcées f, qui explique assez bien ce qu'ils ont de commun.

Ce sont, par-dessus tout, des agitations, c'est là leur caractère fondamental; ils révèlent une rupture d'équilibre, une perturbation de la vie moralo et physique. Cette perturbation se manifestera dans les idées, les actes ou les sentiments, d'une manière précise ou d'une manière diffuse, selon les circonstances. Telle ou telle forme greffée par les circonstances sur l'agitation : voilà l'élément accessoire et variable du phénomène ; mais cette agitation : en voilà le fond immuable et essentiel.

C'est une agitation forcée, non pas qu'il faille prendre ce mot au pied de la lettre; le malade peut supprimer ou suspendre ses agitations par exemple, quand arrive un étranger. Sa volonté n'est donc pas incapable de toute prise sur elles. Et elles sont conscientes, il se rend compte plus ou moins qu'elles sont

1. C'est le titre de son chap. n, le premier étant consacré à la définition des Idées obsédantes, quant à leur contenu et quant à leur forme. Il comprend, sous ce terme d'agitations forcées, les phénomènes dégradés dont nous parlons ici et ceux que nous avons décrits dans le chapitre précédent, où nous avons cru voir un caractère particulier qui en fait le développement de l'idée obsédante et non la dégradation.

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absurdes. Mais il se sent violemment entraîné vers ces choses absurdes, condamné, pour ainsi dire à ces « travaux forcés1 ».

A ces deux caractères, il faut en ajouter un troisième, c'est que tous ces phénomènes sont d'ordre inférieur. Non seulement, ils sont stériles ; mais encore ils sont sans aucun rapport avec le but poursuivi, avec les désirs ou les tendances du sujet, sans aucun rapport avec les circonstances objectives, mal adaptés par conséquent; mal venus aussi, frustes, quelconques, inachevés ou tournant dans un cercle, sans engrener avec rien de réel, sans réaliser rien.

En outre de ces caractères communs qui déjà nous pourraient permettre de les cataloguer ensemble, on constate que tous ces phénomènes dégradés se comportent de môme façon dans le cours de la maladie et peuvent se suppléer les uns les autres. Quand l'un apparaît ou qu'il grandit, les autres cessent ou diminuent. Chaque malade peut passer ainsi des uns aux autres, non seulement d'une manie aune manie; mais encore d'une manie à un tic ou à une phobie, et réciproquement. 11 peut de même les retenir plus ou moins tous à la fois. Il est donc permis de conclure que ces phénomènes constituent, dans la réalité, les manifestations diverses ou les symptômes d'une manière d'être identique.

J'ajoute que cette manière d'être, cet état morbide

1. C'est l'expression d'un malade de M. Janet, I, 156. — F, en face de ses pourquoi, nous dit qu'il se sent « condamné à la question \>.

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dont ils sont les symptômes, n'est autre que l'obsession elle-même.

On peut le conclure en premier lieu, de leur point de départ tel que M. Janet nous paraît l'établir dans une fine analyse. Nous en retenons les conclusions principales : Ce qui leur donne naissance, c'est d'abord une action volontaire, c'est-à-dire « nouvelle, dans une certaine mesure, et que le sujet essaye de rattacher à toute sa personnalité1 ». Par exemple, « le sourire obsédant survient quand il faut entrer dans un salon, parler à une personne peu connue; en un mot faire un acte difficile 2 ». — Un autre point de départ, qui ressemble beaucoup au premier, c'est l'effort & attention. « Une fillette de quinze ans est forcée de faire ses tics quand corn-» mence la classe » ; et son institutrice est dans le même cas : elle cède à ses tics, « quand il faut faire la classe aux grandes, ce qui demande plus d'attention3 ». — \J émotion enfin est la troisième circonstance qui semble déclencher les phénomènes inférieurs. «La joie ou la peine, dit Mm..., me fait perdre l'équilibre et retomber dans mes rêveries. Les situations lugubres, dit Jean, me donnent des agitations et des crises de fou rire 4 ».

En un mot, toutes les fois que l'occasion se présente de dépenser plus de force qu'à l'ordinaire, et de l'adapter à une idée, à un fait ou à une situation

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