Dans Taine, L'Intelligence. Paris, Hachette, II, 463 sqq
CIIAPiTRE II LES INSUFFISANCES RÉELLES DE L'OBSÉDÉ
Pas de tares, mais des insuffisances.
I. Au point de vue psychologique : Insuffisance de volonté, d'adaptation à la réalité. — Apparences capricieuses de ceâ insuffisances. — Problème à résoudre.
IL Au point de vue physiologique : Les insuffisances sont plus ou moins apparentes. — Elles se résument dans les symptôme» neurasthéniques. — Fréquence des maux de tête et des troubles digestifs. — Problème à résoudre.
Il est manifeste, au premier coup d'œil, que les obsédés exagèrent et que leur vitalité n'est pas aussi atteinte qu'ils le disent et qu'ils le pensent.
Ils ont beau parler de l'altération ou de la mort de leur moi; leur conduite, en dehors des idées obsédantes, montre que leur moi existe et que leur personnalité se maintient cohérente et ordonnée, et il n'est pas rare que leur maladie passe inaperçue. Leurs sentiments paraissent à leur entourage, au moins dans les degrés moyens de la maladie, habituellement délicats ou même généreux. Leurs actes valent mieux qu'ils ne l'imaginent; les lettres ou les explications qu'ils proclament absurdes, incompréhensi-
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blés, sont bien souvent très claires et d'une? psychologie très fine; les prières qu'ils sentent le besoin de recommencer, paraîtraient à beaucoup excellentes; les œuvres manuelles ou littéraires qui les humilient ou les dégoûtent, leur attirent de sincères admirations.
Leur intelligence surtout garde, en dehors de leurs obsessions, une belle allure. Je souscris volontiers à ce témoignage que leur rend M. P. Janet, qui cependant? ayant rencontré dans sa clinique les degrés extrêmes de la maladie, n'est pas porté à les voir en beau : Ils sont souvent, dit-il, « des gens intelligents et délicats; et les esprits très simples, ceux des idiots et des imbéciles par exemple, ne sont pas capables de présenter cette maladie de l'obsession *. Après les avoir beaucoup fréquentés, j'ai l'impression que leur groupe est supérieur à la moyenne intellectuelle des gens normaux pris au hasard2. » Leur mémoire est d'une fidélité implacable, au point qu'ils se plaignent parfois de ne pas savoir oublier et de vivre toujours dans le passé où 'ils sont tirés sans cesse par leurs souvenirs. Si, après leur crise, elle paraît alanguie, c'est par un épuisement de fatigue qui ne présente rien d'extraordinaire.
Leurs sens sont affinés et fonctionnent bien; ils b>$ gardent toujours en éveil, en dépit de leurs affirmations contraires, et ne présentent jamais, pas mè durant leurs crises, des régions insensibles. Aussi, toutes les tentatives pour les hypnotiser sont-elles
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restées infructueuses, parfois malgré un nombre prodigieux d'expériences ou le secours du chloroforme *. La .suggestion à l'état de veille ne réussit pas mieux. C'est la preuve que leur conscience est largement ouverte et ne présente pas de lacune; ou, si Ton peut en constater pendant leurs périodes de crise, c'est par un phénomène banal de distraction comme il s'en rencontre dans la vie normale, quand l'esprit est absorbé.
En somme, l'observation ne révèle aucune tare, aucune malformation psychologique. Tous les sens, toutes les facultés sont en bon état.
Et cependant il est impossible que des personnes intelligentes éprouvent les sentiments que nous avons dits, sans qu'il y ait un fondement réel.
Où donc est ce fondement? S'il n'est pas dans la manière d'être de l'organisme, il doit être dans sa manière d'agir. Et, puisque nous avons vu qu'il n'y a ni insensibilité ni diminution du oha mp de conscience ; en d'autres termes, puisque « le trouble ne consiste pas dans uno action insuffisante de la réalité sur le sujet », il faut qu'il vienne d'une insufiisance d'action du sujet sur la réalité*. En un mot, le trouble est fonctionnel. Les facultés sont intactes, mais elles fonctionnent mal. Les orgues sont accordées, mais
1. Voyez J., I, 330 sqq., 703 sqq., 713, 719; P. et R., 91 sq. et 268; BrissaUd, La Presse médicale, 25 juillet 1908; Grasset, Thérapeutique des maladies du système nerveux Paris, Doin, 1907, 101, sqq., 112; Le Psychisme inférieur. Paris, Chevalier et Ilivière, 1906, chap. vi, etc. — M. Janet, loc. cit., discute les quelques rares except'n ns connues jusqu'à ce jour et en coules te la valeur.
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le son est faible et il y a des notes muettes, ce qui fait, au total, une piètre musique. Est-ce donc le souffle qui manque? Pour le moment, nous n'avons pas à le dire, mais à constater les résultats. Ils se résument tous dans ce que M. Janet appelle d'un mot heureux : Des insuffisances \
LES insuffisances psychologiques
Ce qui frappe d'abord, c'est une insuffisance de volonté. « Aimer, rêver, sentir, apprendre, comprendre, je puis tout, disait Amiel1, — pourvu qu'on me dispense de vouloir. » Vouloir, voilà pour eux la grande difficulté. Elle se manifeste sous des formes variées : Mollesse, lenteur, faiblesse des efforts, fatigue rapide, manque de persévérance et d'énergie, découragement.
Mais ces apparences ne sont-elles pas trompeuses? ou du moins ce manque de vouloir imprègne-t-il tous les actes des obsédés? Il n'est pas rare qu'on rencontre parmi eux des artistes, des poètes, deg écrivains, des philosophes de valeur; il leur a fallu de la persévérance et des efforts, une certaine dose d'énergie pour se rendre maîtres des procédés de Fart ou pour remuer et coordonner cette masse d'idées générales qui entrent dans une œuvre litté-
i. Journal intime, I, 168.
raîre. Nous avons vu d'ailleurs à quels sacrifices absurdes mais héroïques ils se condamnent pour rester fidèles à leur idéal de perfection, à leur tendance préférée; et cela suppose bien une certaine puissance de vouloir.
En effet, si Ton y regarde de près, on verra que leur aboulie n'est pas générale, mais qu'elle se particularise dans ce que M. Janet appelle « la fonction du réel * », et que nous appellerons, en termes plus clairs, V adaptation à la réalité concrète.
Leurs opérations psychologiques sont correctes ou même délicates, quand elles se déroulent autour du passé, de l'avenir ou des idées abstraites ; mais elles se troublent des qu'il s'agit do les adapter à la réalité présente.
L'abstrait constitue leur domaine de choix. « Quand j'étais enfant, nous dit B, et qu'on me donnait des journaux illustrés, je dévorais le texte et ne jetais pas un coup d'œil sur les gravures. Les idées m'intéressent, pas les images ; l'abstrait, mais pas le concret ni le point de vue pratique... 11 me passe des idées folles dans la tète, pas des images... J'ai une difficulté plus grande à écrire qu'à lire, qu'à rechercher le plan d'un livre, qu'à remonter aux idées générales ». Ce cas est un peu exceptionnel par le degré; mais la tendance est commune. Les malades sont riches d'idées; mais leurs idées sont pauvres d'images. Ils voient, dans un spectacle, l'ensemble plus que les détails; dans les objets, le nom, l'idée générale, plus que les formes
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sensibles ; dans les personnes, la physionomie morale, plutôt que les traits du visage, et ils garderont fidèlement leur souvenir sans être capables de les reconnaître au revoir. Ils apprécient plus qu'ils ne décrivent ou ne racontent. Ils intellectualisent, ils affinent, ils analysent, ils dissèquent ; mais leur esprit se fait lent, circonspect, hésitant, faible et trouble, quand il faut saisir un tout concret avec ses détails, et en particulier ce tout, fait d'innombrables détails, qui s'appelle la situation présente.
Le présent les embarrasse, comme un nouveau venu que Ton connaît mal et qui impose sa présence importune. Il « me fait l'effet d'un inlrus », disait un malade de M. Dugas1. C'est là, dans l'acte à organiser présentement — non pas dans l'acte d'habitude déjà incorporé avec leur moi, mais dans l'acte nouveau à décider, dans l'adaptation du moi aux circonstances du moment — c'est là qu'apparaissent l'irrésolution, Tincohésion, la maladresse, la timidité, la lenteur, les retards, le soin d'éloigner ou d'esquiver l'acte, autant de signes d'une adaptation pénible, difficile ou mal réussie. Le bégaiement parfois vient traduirelamêrneinfirmité: «ilfut,nousditE,monpremier grand souci [ou sa première obsession] ; je l'ai conservé jusqu'à l'éclosion de mes idées folles. »
C'est naturellement l'idée qui tremble d'abord, qui s'adapte mal, et c'est par contre-coup que les lèvres hésitent et bégayent. Il faut du temps aux obsédés pour tirer au clair leurs idées, qui émergent avec