CHAPITRE III
Il y a des obsédés occasionnels. Quelques exemples. Causes déterminantes. . — La plupart sont prédisposés par leurs antécédents, surtout par l'hérédité et l'éducation. — Les causes déterminantes se réduisent à une augmentation de besoins et à une diminution de forces. — Problème à résoudre.
Il y a des obsédés qui ne présentent, parmi leurs antécédents, rien à retenir.
Beaucoup d'auteurs semblent ne pas admettre ce fait. C'est un fait. Qu'il soit très rare dans les cliniques où ne vont que les « grands malades », nous le croyons sans peine. Qu'il reste, à tout considérer, exceptionnel, c'est possible. Qu'on puisse toujours se dire que, même là où Ton ne trouve rien d'anormal, il y a peut-être quelque chose, il faut en convenir : les familles ne se prêtent pas toujours volontiers à ces recherches et nos moyens d'investigation ne sont pas infaillibles. Mais, si c'est une raison de supposer que les antécédents existent plus souvent qu'on ne les constate, ce n'est pas une raison d'affirmer qu'ils ne font jamais défaut.
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Au contraire, avant même de regarder les faits, à qui le dernier mot doit appartenir, il est vraisemblable qu'on devient scrupuleux comme on devient poitrinaire : la tuberculose trouve dans certains tempéraments un terr$n de choix, tandis qu'elle entame difficilement les organismes vigoureux ; mais il n'est pas impossible que les premiers, avec des précautions, y échappent, et que les plus forts, en certaines occasions, s'en laissent infecter. Pourquoi n'en serait-il pas de même pour l'obsession?
C'est l'hypothèse que les faits vérifient. Il y a des obsédés occasionnels, qui ne semblaient nullement prédisposés, par leur hérédité ou par leur caractère. Nous ne disons pas que la maladie, chez eux, n'a pas eu de cause ; nous dirons le contraire tout à l'heure ; mais la cause a été accidentelle, elle n'a rien présenté de fatal, le mal aurait pu facilement être évité, rien d'abord ne le faisait prévoir, et, à telle époque de leur vie, nul psychologue, nul médecin n'aurait pu le pronostiquer.
Voici, par exemple, saint Ignace de Loyola.
On a beaucoup parlé de cet homme; mais nul sans doute ne s'est avisé de dire qu'il fût un neurasthénique ou un aboulique, ni qu'il présentât dans son tempérament les stigmates du dégénéré. Sa race, pour autant qu on peut en juger par ses historiens, était saine et forte; son enfance et sa jeunesse furent pleines d'initiative et d'entrain, à la cour et à l'armée. Si, dans l'une, il passait pour un parfait gentilhomme; dans l'autre, il passait pour un brave, et il
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fit bien voir, à Pampelune, dans le conseil et sur la brèche, qu'il n'était pas au-dessous de sa réputation.
Or, Ignace subit, pendant quelques semaines, une crise violente de scrupules/ « Les jours et ]es nuits se passaient dans cette horrible torture. En lutte continuelle avec lui-même, il cherchait à déterminer ce qui était péché ou ne l'était pas., s'il devait, oui ou non, confesser d'anciennes fautes ; et plus il s'efforçait de voir clair, et plus il s'enfonçait dans les ténèbres *. » Les associations par contrastes, l'impulsion au suicide, les idées de désespoir sont signalées aussi par son historien; bref, on retrouve, dans cet exemple, tous les caractères de l'idée obsédante. Et sans doute, on aurait pu aussi y trouver, pendant la crise, les sentiments et les insuffisances que nous avons décrits dans les derniers chapitres. Mais tout cet ensemble ne fut qu'un accident dans la vie d'Ignace, sans racines dans son passé, comme sans répercussion morbide dans son avenir.
Gela ne veut point dire qu'un tel accident ait été sans cause assignable, et il nous faut marquer au contraire les circonstances qui semblent avoir ijiflué sur son origine.
Sans doute, les causes surnaturelles peuvent intervenir, surtout dans la vie des saints; mais nous n'avons à faire état, dans cette étude, que des causes naturelles, qui ont gardé leur rôle. La surnature respecte la nature; même en la régissant, elle la
1. P. Daniel Bartoli, Histoire de saint Ljnace de Loyola, trad. du P. L. Michel, Lille, Société de Sarot-Augustin, 1893, I, p. 29.
laisse agir, et c'est à la nature que nous devons rapporter, jusqu'à preuve du contraire, les effets natu* rels *.
Or, si ce n'est pas encore le moment de définir la cause des scrupules, nous pouvons du moins constater deux faits qui semblent en relation intime avec la crise dont nous nous occupons : Le premier, c'est que le nouveau converti, ennemi des demi-mesures, sans expérience d'ailleurs et sans guide, s'était fixé une tâche gigantesque, celle de réorganiser toute sa vie sur le plus haut idéal qu'il avait pu concevoir, et cela brusquement, d'un coup, pour ainsi dire, sans vouloir compter avec le temps. Le second fait, c'est que, à la dépense énorme de forces nécessitée par une telle activité intérieure, il avait ajouté des jeûnes et des macérations qui avaient épuisé sa vie physique. Tels sont les deux faits à retenir.
Nous avons insisté sur cet exemple, parce qu'il est typique ; mais nous aurions des considérations analogues à faire sur la période de scrupules par où passèrent saint Alphonse de Liguori5, saint Louis de
1. Nous devons nous maintenir, ici, dans la psychologie expérimentale, avec un égal souci de ne rien affirmer au delà de nos preuves, et de ne rien nier de ce qui déborde notre sujet. Prescinder n'est pas nier. Signaler les causes immédiates et constitutives d'un phénomène, ce n'est pas en épuiser la genèse ni déclarer impossibles d'autres interventions. — En somme, notre tâche présente n'est pas d'enfermer dans une formule la psychologie de la sainteté, mais seulement de cataloguer un fait précis. Saint Ignace et les autres que nous allons citer ont passé par une crise de scrupules : voilà le fait. Furent-ils prédisposés au scrupule par leur tempérament? Furent-ils des obsédés constitutionnels? Telle est Tunique question qui se pose, et nous disons qu'il faut répondre : Non.
%. Voyez le P. Bcrthe, Vie de saint Alphonse de Liguori.
Gonzague1, saint François de Sales2, saint Bonaventure, saint Augustin et beaucoup d'autres.
On rencontre, aujourd'hui encore, des crises rapides de scrupules qui surgissent dans des conditions semblables et qui disparaissent sans laisser de trace. « Psychasténique? nous disait F, soit!
1. Voyez le P. V. Cepari, Vie de saint Louis de Gonzague, trad. du P. Charles Clair.
2. En saint François de Sales notamment, il est bien impossible de voir un tempérament scrupuleux, un prédisposé, un dégénéré à un titre quelconque. Toute sa vie est en opposition flagrante avec un pareil diagnostic. Elle est un modèle rare d'eurythmie, du mens sana in corpore sano. Rien n'a frappé davantage ses historiens et tous les témoins de sa vie. Sa devise était: « Nec plus nec minus » ; elle résume son caractère comme sa vie ; elle explique sa popularité, qui dure. — Nicolas de Hauteville, docteur en théologie, chanoine de la cathédrale de Genève, qui fut très bien documenté, prononça le 11 septembre 1667, dans l'église de la Visitation de Sainte-Marie de Clermont, un éloge du saint, dans lequel il prit pour texte : Ponam in pondère judicium et justitiam in mensura (Isaïe, XXVIII), et où il se proposa de montrer Yhomme harmonique : « Il a gardé l'harmonie naturelle dans ses affections, dans ses entretiens, dans sa conduite, dans ses vertus ». M. Alexandre Aloin, dans une thèse soutenue devant la Faculté des Lettres de Montpellier, (Strasbourg, 1870), a présenté saint François de Sales comme l'apôtre de la liberté religieuse et de la raison. Il prouve avec sagacité (p. 194 sqq.) le parfait équilibre du saint et le défend contre les insinuations malveillantes de Sainte-Beuve et de Michelet. — Le véritable esprit de saint François de Sales, par l'abbé de Baudry, 4 vol., Lyon, 1846, fournirait une mine inépuisable de faits pour établir le mêmb diagnostic. — La déposition canonique de sainte Jeanne de Chantai (Œuvres de la Sainte, t. III, Paris, 1876, pp. 136 à 185), suffirait, et au-delà, pour faire la même preuve. — Enfin, rien ne parle plus haut que les actes du Saint : non seulement il a passé sa vie à combattre, chez les autres, l'aboulie, la mélancolie, les émotions vaines ; mais nul n'a été plus maître de son âme, plus égal d'humeur, plus paisible, plus imperturbable, — ce qui le place bien à l'antipode du tempérament scrupuleux.
Nous sommes redevable de ces indications au R. P. Navatel, qui est aujourd'hui sans doute l'homme le mieux au courant de tout ce qui concerne saint François de Sales.
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Mais je le suis devenu, je ne le suis pas naturellement. » Nous n'étions pas de son avis; mais nous avons fini par l'adopter, sinon pour son cas qui demeure douteux, du moins pour la possibilité qu'il exprime. Il y a des malades que rien, dans leurs antécédents, ne marquait pour cette expérience, et qui ont dû leur crise à des circonstances accidentelles. Et si Ton peut toujours soupçonner l'insuffisance de nos moyens d'investigation et des renseignements fournis par les familles, il faut du moins s'incliner devant les faits. Or, en fait, nous avons vu des guérisons radicales et définitives survenir très rapidement après quelques conseils, bien incapables à coup sûr de transformer le tempérament. Ce qui prouve que le tempérament n'était pour rien — du moins pour rien de décisif — dans l'origine de la maladie.
Les faits confirment donc, croyons-nous, notre manière de voir et nous montrent qu'il y a des obsédés occasionnels. Mais ils nous montrent aussi que la maladie coïncide alors avec une grave dépression de forces ou avec un effort considérable à fournir, ou avec les deux à la fois. Ces constatations doivent être retenues et nous devrons en faire état quand nous établirons la théorie.
Mais, s'il y a des obsédés occasionnels, il faut se hâter de dire que la plupart sont des prédisposés. L'obsession rencontre généralement dans les anté-
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cédents lointains du sujet, dans sa constitution, dans .sa manière d'être et d'agir, un terrain propice, et il suffit alors d'une circonstance plus ou moins banale pour jeter, dans ce terrain de culture, la graine morbide et en déterminer l'éclosion.
Parmi les causes qui préparent le terrain, la plus fréquente et la plus grave est l'hérédité. « Tous les auteurs sont d'accord » à cet égard1. MM. Pitres et Régis ont découvert des antécédents héréditaires dans 80 cas pour 100; M. Janet, dans 92 2. L'hérédité « similaire », comme Ton dit, c'est-à-dire celle où les ascendants ou collatéraux présentent la même maladie, est relativement fréquente : Le dernier des auteurs cités en relève 39 cas pour 100; les autres, 28. Mais, à défaut de la même maladie, il faut tenir compte de celles qui semblent voisines, qui ont leur contre-coup sur la vigueur et l'équilibre du système nerveux : ia tuberculose8, par exemple, Yat thritisine * ou une névrose quelconque. Il n'est même pas interdit de croire que l'hérédité peut influer d'autre façon encore, comme lorsque, pendant plusieurs générations, les ascendants ont montré un caractère bizarre, agité, violent, autoritaire, entêté ; ou, en sens