EXPOSÉ DE LA THÉORIE
l'homme normal fait cependant une ample provision d'idées et il peut les voir coexister en grand nombre dans sa conscience. Or, l'obsédé, nous l'avons vu, à cet égard est normal. Ses sens et ses facultés sont en bon état. Rien de délabré ni de disloqué. Les touches du clavier fonctionnent sous l'impression du dehors, les tuyaux sont ouverts, et le souffle de la vie, pour autant qu'il y en a, y passe. Mais y en a-t-il assez? Est-elle assez puissante? Il a de la peine à réussir ses accords, à harmoniser son jeu. C'est un fait que nous exprimons directement en disant qu'il lui est difficile d'achever la synthèse de sa conscience. Mais ce fait, qu'est-ce qui le conditionne? Ne serait-ce pas vraiment que la vie est trop faible, que la soufflerie manque de pression ?
L'homme normal a la vie assez intense pour jouer à fond sa vie psychologique, si étendu qu'en soit le clavier. L'hystérique égrène ses notes ou ne fait que des accords simples sur son clavier réduit à quelques touches, et, si pauvre que soit sa force vitale, elle y suffit. L'obsédé, pauvre lui aussi, ne s'en apercevrait pas davantage aussi longtemps qu'il joue les petits airs qui expriment sa vie d'enfance ; mais quand il voit son clavier s'étendre et qu'il en vient à tirer les grands jeux, il se trouverait à court de souffle.
Telle est l'ébauche de la théorie. Il faut essayer de l'établir de façon plus précise.
Deux hypothèses y sufliront : celle de la tension et celle de la hiérarchie psychologique *.
1. Nous empruntons l'idée de cette double hypothèse à M. Janet, quitte à la comprendre à notre façon.
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Les faits psychologiques sont des faits: Ils ont une cause. Ce sont des faits vitaux : Cette cause, c'est donc la vie.
Mais ce doit être la vie dans an état ou dans un effort particulier; puisque la vie est à demeure et partout dans le vivant, et que la force en question ne se manifeste que par moments et, au moins pour les faits de sensation, sur certains points. Sans doute c'est de la vie emmagasinée dans tels organes ou telles fonctions ; mais les faits que noua avons observés dahs ce travail, nous ont montré que les facultés oii leâ organes peuvent vivre, peuvent même recevoir l'impression dé la réalité objective, sans que leur corresponde, aii moins en plénitude, les actes psychologiques qui en seraient la réaction normale. La force ihystérieusé qui produit ces acles et que nous cherchons, sinori à définir, du moins à entrevoir, c'est donc quelque chose de plus que de la vie spécialisée, canalisée, sur tel oti tel point; ou plutôt c'est bien cette vie, mais avec une certaine intensité, dans un certain état de tension.
îl est impossible d'ailleurs de concevoir une forcé agissante qui n'aurait pas une certaine tension. Dans le langage courant, la tension d'une corde, d'iiri ressort, d'une vapeur, d'une force quelconque, c'est en eii'el celle force en tant que bandée pour son action
LÀ Tf.N?!0^ PSYCHOI.OtilQWÈ
propre; en (Vautres tmraes, le degré où cetteforce opère. Si elle n'opère à aucun degré, si elle n'a pas de tension, elle ne produit rien, elle n'agit plus. ' Dans toute activité vitale, comme dans toute force en acte, il y a donc une certaine tension. Mais elle ne suffit pas toujours pour que l'acte soit psychologique, c'est-àdire conscient. Il faut, pour cela, qu'elle dépasse un certain niveau. Il ne suflii pas que l'air circule dans les tuyaux de l'orgue; il faut qu'il ait une certaine pression déterminée pour qu'il leur communique des vibrations sonores. Il ne suffit pas que le courant électrique ait un voltage quelconque, il faut qu'il soit à HO volts pour que telle lampe s'éclaire. Au-dessous, le courant passe, mais la lampe ne brille pas. Et de môme, il ne suffit pas d'un courant quelconque de vie pour que la conscience éclate ; il y faut de la vie intensifiée, à un état supérieur de tension.
Les faits nous montrent bien d'ailleurs que la conscience se superposé à la vie organique, et non pas réciproquement. Quftftd la vie se développe, comme chez le petit enfant, la conscience peu à peu se manifeste ; quand la vie se relire, comme dans la sénilité ou la maladie, la conscience décroit ou disparaît, il est donc permis de conclure que l'activité consciente, étant l'épanouissement, une phase supérieure de l'activité vitale, suppose une tension de vie plus ou moins élevée selon la difficulté «le l'acte à produire1,
1 Et aussi selon la dépense exigée par la vie Inférieure à maintenir ; car, puisque la vie psychologique se superpose a la première, elle la suppose toujours.
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mais toujours supérieure à ce qui pourrait suffire à la vie inconsciente.
La tension vitale élevée à ces degrés supérieurs, capable de produire, en plus du maintien de la vie organique, des actes conscients, voilà donc ce que nous appellerons la tension psychologique.
Jusque-là, il semble que nous n'ayons pas fait beaucoup de place à l'hypothèse, et cette simple notion, telle que nous venons de l'exposer, de la tension psychologique, serait déjà suffisante pour les besoins de la théorie. Mais, si nous voulons plus tard y puiser des indications pour le traitement, il serait utile de préciser davantage, et c'est en la précisant que nous allons entrer surtout dans le champ des hypothèses.
Nous croyons possible d'appliquer en un sens à la force vitale une équation de Y Énergétique; niais il nous faut dire d'abord en quel sens.
La théorie énergétique est une méthode et non pas une doctrine. On ne peut pas lui demander une métaphysique de la vie. Cela dépasse son pouvoir comme ses prétentions. Elle ne prétend même pas, au moins ^hez ses véritables représentants, à nous fournir la philosophie de la matière. Elle établit « des relations numériques définies entre des grandeurs directement mesurables1 », et ne sait rien des essences des choses;
i. Em. Picard, La science moderne, Paris, Flammarion, 7* mille, p. 128.
elle ne peut ni les mesurer ni les atteindre. Elle ne prend dans le phénomène qu'un seul côté, celui par lequel il se lie à ses antécédents ou à ses conséquents, le travail produit ou à produire, Y énergie^.
Elle établit une certaine équivalence des différentes formes de l'énergie. Mais de là « peut-on conclure à leur identité? La question, pour l'expérimentateur, n'a pas de sens ; c'est un peu comme si l'on demandait si deux corps sont identiques parce qu'ils ont le même poids *. »
Et de fait, quand on en vient aux applications particulières, siongardeles formules, il faut les rapprocher du réel et établir les chiffres d'après un étalon qui change avec chaque forme d'énergie. Il faut « définir ce qu'on entend par énergie. C'est ainsi qu'on distingue les énergies mécanique, calorifique, électrique, chimique », etc.*.
A plus forte raison nous faudra-t-il, si nous empruntons une formule à cette théorie, distinguer soigneusement l'énergie vitale.
Elle n'exclut pas les autres, pas plus que, dans un navire, l'énergie de la vapeur n'exclut celle des vents et des flots. La vie, telle qu'elle existe sur la terre, se superpose aux autres énergies4, et donc elle les
1. Et elle constate — ou croit constater — que l'énergie en acte représentée par le travail effectué, est égale au produit de la tension ou intensité par la quantité. De sorte que, si l'on appelle E l'énergie, T la tension, Q la quantité, on a l'équation : E = TXQ.