PROBLÈMES RENCONTRÉS DANS L*ÉT(JDE DES OBSÉDÉS
l'ascension tout d'une haleine et au pas de course. On peut trouver ailleurs que dans la vie des saints des exemples de l'obsession par l'exagération brusque de la difficulté à vaincre. Voilà un paysan de bon sens et de bonne santé qui dirige fort bien son domaine ; si un gros lotie fait riche tout d'un coup et qu'il veuille monter et conduire « une grosse affaire » très compliquée., il y a lieu de croire que l'obsession est proche. On l'a vue plus d'une fois assaillir tel excellent employé qui plaît devenu directeur, et qui, parfaitement à la hauteur de sa tâche jusque-là, ne s'y trouvait plus, celle-ci s'étant élevée. Telle jeune fille éprise de pureté, non seulement ne veut rien souffrir qui puisse mettre, à mesure que sa vie se déroule, l'ombre la plus légère sur son idéal; mais encore ne veut pas laisser le moindre doute planer sur le passé, et s'acharne donc, si une « mauvaise pensée » l'a effleurée peutêtre, à concentrer sur cet instant tout son souvenir, toute son attention, toutes ses réflexions, toutes ses énergies, pour y faire briller l'évidence formelle et absolue, resplendissante sans la moindre brume, que tout a été pour le mieux. Elle demande plus que la pensée humaine ne peut donner, et, en « s'obstinant à la découverte », comme le dit Zr, elle ne rencontre que le scrupule. 11 est bien, comme elle le dit un jour, « l'exagération de son besoin d'évidence. » L'avare met le môme acharnement à écarter de son trésor jusqu'au moindre péril ; le jaloux, à pénétrer dans toutes ses nuances les secrets du cœur uoni ii veut être sûr. Ph, obsédé par la pensée
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que sa femme ne méritait pas son affection, nous arrive, un jour, avec une liasse de ce qu'il appelait ses documents, et nous dit : « Je veux en avoir le cœur net, lisez et prouvez-moi mathématiquement que sa conduite a toujours été irréprochable. — Mathématiquement^ Je ne m'en charge pas. » Exiger, en de telles circonstances, la preuve mathématique, c'est élever le but plus haut que la tension vitale ne peut monter, et, dans le hiatus inévitable, se placera l'obsession.
La théorie, on le voit, explique bien qu'on puisse rencontrer des sujets occasionnels, que rien, dans leurs antécédents, ne semblait prédisposer à l'obsession.
Mais, en fait, nous l'avons vu, ce sont les prédisposés qui fournissent à la maladie son ordinaire clientèle, et nous avons constaté que l'éclosion du mal, comme le retour des crises, coïncidait toujours « avec un certain abaissement de forces ou une certaine augmentation de besoins. » Nous n'avons qu'à traduire d'après notre théorie : Abaissement de tension vitale ou accroissement de la difficulté psychologique.
Et, de fait, nous comprenons, par exemple, qu'un enfant prédisposé puisse fort bien ne rien présenter d'anormal aussi longtemps que sa vie évolue dans un milieu sympathique et délicat, entourée des soins les plus tendres, de confort, de joie paisible. Il n'a qu'à étudier un peu, jouer beaucoup et bien se tenir dans ses prières. Voici la première communion : ses idées se multiplient, ses sentiments s'analysent, se
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précisent et se développent, ses prières prennent une autre importance, et ses réflexions une autre envergure; il doit revoir son passé, prévoir sa conduite à venir, formuler des aveux et des regrets, prendre des résolutions, se mettre en rapport enîin avec la solennité de l'acte, se faire prêt pour la rencontre avec son Dieu. Sa vie devient donc autrement complexe, et il n'est pas étonnant que la tension vitale qui, si faible fût-elle, lui suffisait jusqu'alors, ne lui suffise plus. Ce n'est pas la première communion qui donne à cet enfant un tempérament de scrupuleux, mais elle le manifeste.
Et, de même, là où, malgré la faiblesse de la constitution, les tâtonnements spontanés de l'expérience ont fini par établir, vaille que vaille, un certain équilibre entre les ressources vitales et les besoins courants, on comprend sans peine que les moindres oscillations de la tension psychologique suffisent à rompre l'équilibre : une émotion brusque l, une fatigue, une digestion pénible, une des causes quelconques qui provoquent, de fait, comme nous l'avons vu, le début des crises ou de l'obsession.
Sur ce point encore, la théorie est d'accord avec les faits.
Suivons le prédisposé dans son existence. Le voici en pleine crise. A l'observation extérieure, il ne présente pas de tare, nous l'avons dit, mais des insuffi-
i. Ci, une jeune fille, a commencé une obsession grave et très bizarre, quelques jours après les tremblements de terre de Provence, qui lavaient, au moins après coup, vivement émotionnée,
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sauces [IIe partie, ch. h]. Au point de vue physiologique, ce sont, en général, les symptômes de la neurasthénie, et notamment les maux de tète et le mauvais fonctionnement des orgaries digestifs, — c'est-à-dire les causes ou les conséquences, et, dans tous les cas, les signes de la faiblesse nerveuse. Nous n'en sommes pas surpris, la faiblesse nerveuse étant, par une correspondance mystérieuse mais certaine, en relation intime avec ce que nous avons appelé l'énergie vitale. Les caractères physiologiques de l'obsédé constitutionnel nous font donc prévoir, pour peu que la vie se développe en complexité, une tension qui va facilement tomber au-dessous des besoins.
Au point de vue psychologique, le manque d'adaptation à la réalité concrète résume les principales insuffisances de l'obsédé [109 sqq.] : c'est qu'en effet cette adaptation se place, par la complexité et la difficulté qu'elle présente, aux degrés supérieurs de la hiérarchie, et il est naturel que la faiblesse de la tension se manifeste daris l'exécution des actes qui en exigeraient le plus.
Nous avons constaté, à ce manque d'adaptation, des façons bizarres, dans l'exercice de la mémoire et dans la forme d'aboulie propres à l'obsédé.
La mémoire n'est pas un magasin de souvenirs où le moi case ses idées étiquetées une à une, pour aller plus tard les reprendre toutes prêtes, au fur et à mesure du besoin. Tout ce qui existe est essentiellement présent, et ce qui fera l'objet du souvenir est actuellement passé : il n'existe donc pas. Le système
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nerveux, qui n'a pas reçu les sensations ni les imagés^ et encore moins les pensées, n'a pas eu à les garder. 1! a reçu des chocs qui ont modifié ses propres mouvements. C'est ainsi que les objets ont mis, plus ou moins précise, leur empreinte sur Torgariisme, et ont permis à la conscience d'en extraire ses idées. L'idée, à son tour, ne s'est pas contentée de saisir l'action du dehors, elle a réagi pour adapter l'organisme à l'action utile et, par là, le modifier à nouveau. Sous la direction de l'idée comme sous la poussée des choses, l'organisme se comporte toujours à sa manière à lui, qui est de se mouvoir. Des mouvements, des vibrations, c'est tout ce qu'il peut recevoir par lui-même et tout ce qu'il peut donner.
Mais la conscience n'a pas besoin d'autre chose pour se souvenir. Qu'un événement quelconque, interne ou externe, replace plus tard le système nerveux dans un état analogue, et, en vertu de la loi de totalisation *, l'idée ancienne tend à revenir. C'est la mémoire spontanée.
L'homme normal la refrène, autant qu'il en est besoin, pour l'adapter à la situation actuelle [151]; l'obsédé ne le peut pas, n'en est pas le maître, parce
1. Elle peut s'exprimer ainsi : a Quand un élément a fait partie d'un certain état de conscience, il suffit qu'il soit donné à nouveau pour qu'il tende à ramener, par association, l'état de conscience tout entier ». Voyez H. Hôflding, ouvr. cité, 208 ; et G. Dwelshauvers, ouvr. cité, 20 sqq. — On pourrait voir l'explication du fait dans ce que nous avons dit du développement de l'idée, dans Le Gouvernement de soi-même, premier principe. Il est vrai que la vibration nerveuse, dont nous parlons ici, ne constitue pas un élément de conscience; mais nous avons expliqué [même ouvraye, deuxième principe] qu'elle le suscite.
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qu'il n'a pas assez de puissance de concentration, et la mémoire spontanée l'encombre au même titre et par la même raison que le débordement des associations d'idées *.
Pour l'aboulie, l'explication ne diffère pas : Il y a des abouliques par lâcheté, par souci du moindre effort, ou, si Ton veut, par « pauvreté d'idées ». Ils trouvent peu de motifs et y sont peu sensibles; ils délibèrent pour la forme et finalement c'est l'impression qui décide. C'est un « laisser faire ». L'obsédé est aboulique par richesse d'idées*, par encombrement de motifs et insuffisance de tension pour harmoniser ce tout trop complexe. « Vouloir, c'est choisir pour agir8 », c'est se « concentrer » dans l'idée d'un acte et le regarder à l'avance comme sien*, c'est l'assimiler et l'incorporer à son moi, c'est finir la lutte des motifs et faire la paix dans la victoire. La volition « est un état définitif : elle clôt le débat8 ! » Nous savons que l'obsédé ne peut pas clore.
1. C'est de la mémoire spontanée surtout qu'il faudrait dire avec M. F. Paulhan (La fonction de la mémoire, Paris, Alcan, 1904, p. 29) : a La part de la mémoire nous paraîtra d'autant plus considérable que celle delà coordination sera moindre ». Voyez aussi pp. 30, 32, 35, 48, etc. — A, malgré elle, se rappelle ses idées, dans un moment d'accalmie : « Je n'en étais ni inquiète ni préoccupée, je les jugeais à leur valeur. Mais pourquoi ces combinaisons bizarres, ces associations étranges passaient devant mes yeux, un peu comme des fantômes? » Parce que le moi n'était pas assez concentré sur lui-même pour leur défendre l'accès, pour les exorciser.
2. D'après Th. Ribot, Maladies de la volonté, Paris, Alcan, 1903, 17° édition, 35-37.